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CHAPITRE XIII

Les anciens traités de versification consacraient à cetle matière de nombreux et interminables chapitres. Par contre, dans son Petit Traité, Théodore de Banville leur en consacre un seul, composé de six mots : licences poétiques : « Il n'y en a pas ». La vérité se trouve à égale distance des vieilles superstitions et du récent paradoxe. Il y a des licences qu'il faut condamner comme ridicules, incorrectes ou tombées définitivement en désuétude; mais il y en a d'autres qu'il faut approuver comme heureuses, comme pouvant ajouter quelque chose à la cadence, à la rime, à la force d'expression de la pensée, et comme ayant été, pour ces raisons, maintenues dans la langue des vers par une tradition constante.

§ 1. Licences d'Orthographe.

Parmi celles que j'engagerais les poètes à ne prendre plus, il y a l'ancien emploi du mot même que les poètes avaient la faculté de compter tan-

tôt comme adjectif, en le faisant accorder, tantôt comme adverbe, en le laissant invariable :

Jusqu'ici la fortune et la victoire mêmes Cachaient mes che\eux blancs sous trente diadèmes.

(Racine, Mithridate.)

Les immortels eux-même en sont persécutés.

(Malherbe.)

L'usage s'est si. fortement établi en sens contraire — on dirait à présent « la fortune et la victoire même », adverbialement, sans accord; et (( les immortels eux-mêmes », adjectivement, avec accord, — qu'on ne saurait plus guère y déroger, à moins d'avoir quelque prétexte à l'archaïsme. Et j'en dirai autant du mot grâce ou grâces employé jadis avec ou sans s dans la formule d'exclamation :

Grâces au Ciel, mes mains ne sont point criminelles!

(Racine, Phèdre.)

Grâce aux dieux, mon malheur passe mon espérance !

(Racine, Andromaque.)

Mais je ne vois point pourquoi l'on ne continuerait pas d'écrire à volonté certes ou certe^ comme l'ont fait également les classiques et les modernes :

Mais certes c'en est trop d'aller jusqu'à la joie.

(Corneille, Horace.)

Cela certe est fâcheux. — Oui, plus qu'on ne peut dire.

(Molière, Tartufe.) Certes, ces femmes-lù, pour mener cette vie,

(Alfred de Musset, Premières Poésies.)

Certe on peut parler de la sorte Quand c"est au canon qu'on répond.

(Victor Hugo, Orientales.)

La raison ? — Vous la voyez en comparant ces exemples : il serait par trop contraire aux habitudes de l'oreille de faire sonner un 5 à la fm du mot devant une voyelle, el la liaison, (c cerles-z'il est fâcheux », ou « certes-z'on peut parler )> paraîtrait bien prétentieuse. Maintenons donc, en vers, la faculté de supprimer Vs .

Même raison pour la suppression de Ys, devant une voyelle — ou à la rime, si l'on tient à rimer jour l'œil, — à la fin de certains noms propres : Versailles, Athènes, Londres, etc..

O Versaille, ô bois, ô portiques Marbres vivants, berceaux antiques Par les dieux et les rois Elysée embelli...

(André Chénier, Odes.)

O campagne d'Athène, O Grèce inforlunce !

(CASIMIR Delavigne, Messéniennes.)

Charle-Edouard m'a dit : « Sers-t'en pour mon service. » (François Coppée, Les Jacobites.)

Le poète n'aurait eu qu'à comnter « E-douard '> comme un dissyllabe sealement, pour que « Charles » pût entrer dans le vers avec son s. Mais alors on eût entendu : « Charles-z'Edouard »... et c'eût été affreux.

Est-ce une licence poélique, en vérité, que l'emploi de iuscjues à au lieu de juscjuù ?

Quel est le prosateur qui, ayant à traduire, dans Cicéron, le fameux début de la Première Catili-

uaire, hasarderait celte cacophonie : a Jusqu'à quand, Calilina, ahuseras-lu de notre patience? >' Il n'y a donc aucnn motif pour que les poètes ne conservent point l'option entre les deux formes. Et ils l'ont toujours conservée :

J;ii piiiissi'' In verin jusques à la rudesse.

(Racine, Phèdre.)

Et vous qui me rendiez le matin de mes jours, Qui d'un ctiarme si doux m'enveloppez encore, Vous pouvez m'oublier, ô chers yeux que j'adore, Mais jusques au tombeau je vous verrai toujours.

(Leconte de Lisle, Derniers Poèmes.)

Au temps de Corneille et de Racine, ce n'était encore (ju'un archaïsme que la suppression de Vs à la première personne de l'indicatif présent des verhes :

Elvire où sommes-nous? et qu'est-ce que je voi? Podrigue en ma maison ! Rodiigue devant moi !

(Corneille, Le Cid.)

Vizir, songez à nous, je vous en averti ; Et sans compter sur moi, prenez votre pai li.

(Racine, Rajazet.)

Cet archaïsme était plus conforme à l'étymologie latine que l'orthograplic (pii a prévalu; et il avait lavantage de distinguer mieux les trois personnes du verhe, Y s n'appartenant (|u'à la seconde, comme le / à la troisième {video, vides, videt = je voi, lu vois, il voit).

A l'impératif, les poètes conservaient aussi la faculté, appuyée de même sur l'étymologie et les anciennes formes françaises, de supprimer Vs :

Fuis -iunner le signal, cours, ordonne; et revien Me délivrer bientôt d'un fàclieux entretien.

(Racine, Phèdre.)

Victor Hugo n'a pas hésité à revendiquer le droit à ces prétendues licences :

Alors, dans mon esprit, je vis autour de moi Mes amis, non confus, mais tels que je les voi Quand ils viennent le soir...

(Les Feuilles d'Automne.)

... Lorsque je vien, Personne ne me voit entrer ? — Je le crois bien.

(Le Roi s'Amuse.)

Convenons, toutefois, en le regrettant, que ces archaïsmes sont, malgré l'exemple du maître, définitivement abandonnés. Certains poètes récents ne manqueraient pas de dire, ici, que Victor Hugo pouvait tout simplement accoupler « je les vois » avec « de moi » et « je viens » avec « bien »; mais je leur répondrais aussitôt qu'il ne s'agissait point seulement de rimer pour l'œil en même temps que pour l'oreille, mais de rimer mieux pour l'oreille elle-même, et que si en conjuguant : ic voi, lu vois, il voit, nous rencontrons une parité de son, c'est entre la première personne et la troisième, non entre la première et la seconde, que la présence de Vs allonge très sensiblement pour une oreille tant soit peu délicate, comme elle allonge le substantif mois plus que le pronom moi.

En revanche, c'est une véritable licence, très condamnable, (pie de supprimer Vs à la deuxième personne, comme fait Lamartine en écrivant : Si l'onde, des lis que tu cueille,

pour rimer avec :

Des tiges que la bouche effeuille.

Il eût encore mieux valu ne pas tenir compte de la rime pour l'œil, puisque ici la rime pour l'oreille resterait parfaite avec l's.

Personne, je pense, ne contestera aux poètes le droit d'écrire à leur choix : « encore » ou « encor », ce qui permet, notamment, de se servir de ce mot comme rime féminine dans son orthographe ordinaire, et de rime masculine — où le son sera brusquement arrêté, au lieu d'expirer avec une muette, — dans sa forme exceptionnelle. Inutile de citer des exemples : chez les poètes modernes, non moins que chez les poètes anciens, ils sont aussi nombreux que les éloiles du ciel.

§ 2. Licences de Constniclion.

C'est de Vinversion qu'il s'agit. Et Théodore de Banville rédigeait ainsi son chapitre : de l'inversion : « Il n'en faut point ». Mais M. Clair Tisseur, dans S€s Modestes Observations sur VArl de Versilier, se faisait aussitôt un malin plaisir de relever, chez le poète des Exilés, une foule d'inversions, les unes regrettables et justifiant sa sévérité doctrinale, les autres délicieuses, et la condamnant :

Sa colère amoureuse et de souffrance avide...

Et de ses dents de lys fit briller la blancheur...

Et du bassin d'azur son petit soulier bleu Effleurait les porphyres...

Je n'eusse pas osé, face à face, prendre ainsi l'excellent maître en défaut; mais je me souviens, sans trop de remords, de l'avoir jeté dans quelque embarras, un jour que la question était agitée, en lui citant ce vers de Racine :

Et de David éteint rallumer le flambeau,

(Atlialie.)

et en lui demandant si, pour rallumer ce flambeau, il ne fallait pas qu'il eût été d'abord éteint.

C'est que l'inversion, en effet, est quelquefois le rétablissement de l'ordre logique des pensées par le renversement de l'ordre grammatical qui, lui, fait marcher, toujours dans le môme ordre, le sujet d'abord, puis le verbe, puis le régime direct, enfin le régime indirect.

Elle peut être aussi permise ou interdite pour des raisons très différentes, des raisons de convenance, d'appropriation du style à tel ou tel genre de sujet :

0 vous, du Sébéthus naïades vagabondes !

(André Chénier, Idylles.)

C'est, dans un poème antique, imité d'une langue inversive, une grâce et non une faute. Mais l'inversion est ridicule dans ce vers, à la couleur ultra-moderne, de Déranger :

De mon neveu le jockey vous amuse.

(Chansons.)

Le Fabuliste aura bien raison d'écrire :

11 se faut entr'aider ; c'est la loi de nature.

(La Fontaine, Fables.)

■338 ï.'art des vers

Au contraire, le Pelil Epicier de Montrouge, parlant de son gendre, devait dire, sans inversion :

Quand on trouve un gnrron pareil, il faut qu'on l'niile, (François Coppée, Les Humliles.)

car (' il le faut aider » efU été d'un épicier considérable, licencié es letti'es pour le nioin<. el je ne sais si Potin lui-même. . .

Laissez-moi vous dire, à ce propos, que l'art inimitable de Françoio Coppée dans ses récits familiers, réalistes et modernes, vient précisément de cette exacte convenance de style, dont je parlais tout à l'heure. A la moindre inversion — comme aussi à la moind'^e introduction d'un mot étranger au vocabulaire le i)lns usuel et le plus simple — tout le charme serait rompu. Eugène Manuel revemliquait, justement, Fhonneur d'avoir, avant Coppée, <( cherché à saisir, dans les destinées des humbles et des petits, la poésie cachée », Et si c'était sans amertinne, ce n'était point sans mélancolie qu'il avait vu la gloire aller de préférence à son cadet. Mais aussi, comment l'aîné faisait-il, par exemple, dialoguer, à la terrasse d'un café du boulevard, un vieux poète bohème (]ui offre ses brochures, et des consommateurs qui les refusent

— Ta longue litanie à la fin nous assomme.

— Par charité, Messieurs, car je n'ai pas mangé.

— On est de mendiants tous les jours assiégé !

(Poésies populaires.)

Il n'en faut pas davantage !

Manuel oubliait un peu, du reste, cpie, dans ce genre de poésie, Sainte-Beuve — sans parler de

\'iclor Hugo, pi'écurseiir en tout, — avait fait des essais notoires. Mais, juste ciel ! dans quel style :

11 tenait, comme on dit, un cabinel d'affaires ; De finance et de droit il débrouillait les cas,

Et son conseil prudent disait les l'ésullats.

(Pensées d'Aoùl.)

Vers 1850, tous les poètes de l'Ecole du Bon Sons écrivent des comédies où les personnages velus de redingotes et coiffés de hauts-de-forme, conversent avec des inversions pareilles; et c'est dans leur répertoire que Théophile Gautier prétendait avoir découvert cet alexandrin :

De chemin, mon ami, va ton petit bonhomme !

Mais les Romantiques, avec moins d'excuse encore, puisque la pratique de l'enjambement leur permettait de ne point contourner la phrase, n'échappèrent pas toujours aux inversions les plus lâcheuses. Victor Hugo lui-même, dans la Légende des Siècles, écrit :

Une pierre servait à ce voleur de banc ;

et ce « voleur de banc » n'a rien à reprocher au <( mangeur de porte » du classique M. Viennes dans sa tragédie d'Arhogasle :

Mon père, en ma prison, seul à manger m'apporte.

Cela n'empêche point d'être superbe l'inversion de Corneille dans Rodogune :

Tombe sur moi le ciel, pour\u que je me venge !

ni celle de Baudelaire d'êlre délicieuse, quand il nous monire .^a Malabavaise :

L'œil pensif, et suivant dans nos sales brouillards,

Des cocotiers absents les fantômes épars,

(Les Fleurs du Mal.)

Tout ]e vague et le lointain du rêve est dans ce mot « épars » amené, par l'inversion, à la rime, et il nen serait plus rien resté si le poète, suivant l'ordre grammatical, avait dit :

Les fantômes épars des cocotiers absents.

Il y a donc, sans parler des indifférentes, de bonnes et de mauvaises inversions; et c'est, en fin de compte, au goût du poète à en juger.

§ 3. Licences de Grannuaire.

Je n'en vois guère qu'une à maintenir en poésie, où elle a enfanté d'admirables vers, de rapides et heureuses formules que, pour rien au monde, on ne voiulrait ramener à la correction rigoureuse. Je veux parler de Vellipse, ou retranchement d'un ou de plusieurs mots qui seraient nécessaires pour la régularité de la construction.

Son devoir m"a trahi, mon malheur et son père...

(Corneille, Le Cid.)

pour ; (( son devoir, mon malheur et son père ni oui trahi ».

Je faimais inconstant, qu"aurais-je fait fidèle !

(Racine, Andrornaque.)

pour : <( à plus forte raison, qu'aurais - je fait si tu avais été fidèle ! » Le raccourci est merveilleux de puissance et de clarté.

Connais.sez-vou«: celte ellipse de Victor Hugo,

dans le poème de la Légende des Siècles intitulé En Grèce ?

Tu prêteras roreillc à de sauvages voix,

Et tu te pencheras sur des échos sublimes :

Car c'est l'altier pays des gouffres et des cimes,

Belle, et le cœur de Thomme y devient oublieux

De tout ce qui n'est pas l'aurore et les hauts lieux.

Et tu seras bien là, toi radieuse et fière :

Tu seras à mon ombre, et moi, dans ta lumière.

Pour : (( et moi je serai dans ta lumière » — mais combien la licence est plus belle ! Victor Hugo semble ici s'être souvejiu d'une ellipse toute pareille, au dernier vers d'un sonnet de Ronsard qui traite, d'ailleurs, un thème analogue, une invitation à la solitude et à l'amour :

Laisse ces honneurs pleins d'un soin ambitieux ; Tu ne verras aux champs que n}mphes et que dieux, Je serai ton Orphée et toy mon Eurydice.

§4. Des Mots nohlos et (h In Périphrase.

L'emploi de certains mots « nobles » — corroboré par l'exclusion de certains mots dits « vulgaires » — et l'usage de la périphrase au lieu du mot propre, étaient naguère une des élégances les plus recommandées par les « législateurs du Parnasse ».

Pour les mots (( nobles », on dressait, sur deux colonnes, des listes comme celle qui, dans Ouicherat, commence ainsi :

Au lieu de: cheval, — on dit: coursier;

Au lieu de: colère, — on dil: courroux;

Au lien de: crime, — on dit: forfait;

Au lieu de: liomraes, — on dit: mortels, etc. et je vous épargne Vhymen, Vesquil, le naulonier, et toute la liste des « mots poétiques » à l'emploi desquels on reconnaît d'abord, maintenant, les mauvais poètes, et qu'on est si fâché, aussi, de rencontrer quelquefois chez les bons, dont ils démodenl certaines pages, notamment chez Lamartine, (!c (|ui le slyle « de transition » n'a pas encore complètement rejeté -le vocabulaire et la phraséologie des dernières années du xxuf siècle et de l'époque pseudo-classique de l'Empire. Bien entendu, tous C€S mois ne sont choquants que chez les poètes modernes, et parce qu'ils ne répondent plus à une certaine conception de la langue, de la versification et de la poésie qui les faisait beaux dans les œuvres anciennes, où ils étaient en harmonie avec le goût du lenq)S et le ton général de l'œuvre.

Que Racine mette ce vers dans la bouche dllermione:

Je m'en vais seule au temple où leur hymen s'apprête,

(Andromaque.)

( )n (pTAndré Chénier dise de la Jeune Tarenline :

Là, Thymen, les chansons, les flûtes, lentement I )ovaient la reconduire au seuil de son amant,

rien de plus naturel, rien de plus légitime. Mais (|ii(', en 1853, François Ponsard fasse dire — sans un sourire de « blague » — à une jeune fille du second Empire parlant de son coMir :

En eyl-il un plus doux, jilus imioceul emiilui.

Que l'amour dans l'hymen, le roman dans la loi ? voilà qui est fort ridicule.

Est-ce à dire que tout soit absurde dans ces distinctions, et ((uo malgré la fameuse déclaration de Victor Hugo :

J'ai mis un l)oiuiel rouge au \ieux dirlionnaire... Plus de mot sénateur, plus de mot roturier !...

(Les Contemplations.)

il ne reste pas, môme après lui, même chez lui, quelque trace d'aristocratie sur certains mots du lexi([ue ? Si, vraiment. Et quoiqu'il ait dit, quelques \ers plus loin :

J'ai nommé le cochon par son nom. Pourquoi pas ?

le poète de la Légende des Siècles, ayant à parler de cet animal dans une page épique, — à raconter comment le sultan Mourad fut sauvé par Dieu, malgré ses crimes, pour avoir, un jour de pitié, chassé les mouches des blessures d'un cochon à l'agonie — n'appelle pas une seule fois de ce nom ce <( porc fétide », cette « bête lépreuse », cet « être difforme », et surtout n'ose pas dire à la fin :

Le cochon mi.'-érable et Dieu se regardèrent ;

mais bien, trouvant encore un autre synonyme :

Oe pourceau miséra])le et Dieu se regardèrent.

Vous voyez donc que le goût, que le sentiment des convenances a le devoir d'intervenir quelquefois, et que certains mots restent encore assez roturiers pour ne point pouvoir se montrer en toutes compagnies. Mais il n'en est pas moins vrai

344 l'art des vees

({lie Viclor Hugo a fait, comme il s'en vante, « souffler un vent révolutionnaire » et conféré à tous les mois le droit à la poésie, renouant en cela une vieille tradition française, celle de Régnier, de La Fontaine, de Corneille, et ne dissipant que quel- ({ues préjugés peu vénérables, car ils ne remontaient pas au delà d'une centaine d'années.

Mais pendant ces cent années, quelle avait été leur force ! Le poète F. de Rosset, dont le célèbre poème de VAgriculiure est encore recherché... pour les belles estampes qui l'ornent, ayant à nous dire la généalogie du mulet, ne pouvait guère éviter de nommer l'âne, cet animal vulgaire entre tous. Il y arriva pourtant, et de quelle façon ingénieuse et galante !

Le mulet se prévaut cVune jument pour mère ; Son orgueil rougirait si je nommais son père.

Ah! cette rougeur de l'orgueil du mulet!... — Mais tous les poètes n'étaient point capables de telles délicatesses, et, en général, ils s'en tiraient, plus simplement, au moyen de périphrases, composées, bien entendu, de termes d'autant plus nobles que le mot propre l'était peu. Aux environs de 1810, le mol (( sucre » paraissait, en vers, d'une telle indécence, que l'abbé Delille, dans ses Trois Règnes de la Nature, n'hésitait pas à le qualifier pudiquement ainsi :

... Le miel américain Que du suc des roseaux exprima l'Africain,

puisfiuc la canne à sucre était cultivée, aux Antilles, par des nègres !

Je pourrais vous citer mille autres exemples, mais je ne veux plus c{ue contribuer, dans la mesure de mes forces, à faire passer à la posiérilé la plus lointaine, les vers qui suivent, du même ouvrage :

Ne croyez pas non plus que constamment sui\ie La chaîne de l'hymen donne seule la vie : Plusieurs en sont exempts ; libre d'un nœud si doux Le puceron n'a point d'épouse ni d'époux ; Et, de son chaste lit dérobant le mystère, Sans connaître l'hymen a le droit d être mère. Que dis-je ? rassemblant deux organes féconds. Des deux sexes divers cet autre unit les dons...

(( Cet autre !! » Quel peut bien être cet autre qui, au-dessous du puceron dans la hiérarchie nobiliaire, ne peut décidément pas êlrc désigné, même par une périphrase? — Les lecleurs anxieux (fiii, en 1810, voulaient le savoir, n'avaient (ju'à se ^'cporlcr aux notes de la page 264, à la fin du volume, et ils apprenaient là que c'était l'escargot ou la limace. Puis, rassurés, ils revenaient au poème et reprenaient :

Et, doublement heureux des pouvoirs qu'il rassemble, Est père, mère, épouse et mari tout ensemble !!!

Hélas ! en 1823, dans Dolorida, Alfred de Vigny lui-même ne désignait-il pas ainsi la chemise :

... Ce voile incertain.

Le premier que revêt le pudique matin ?...

Et je ne dis pas tout : il y a deux vers de plus pour achever de désigner clairement « ce voile ».

Il semble donc que la périphrase doive être défîtivement rayée du nombre des <( licences > permi*

ses, tout comme l'emploi systématique des mots nobles. Oui, certes, mais avec quebiues exceptions possibles, cependant. La péripbrase de Delille pour éviter d^ dire <( le baromètre » est ridicule :

Des beaux jours, de Tortige exact indicateur, Le mercure captif ressent sa (pesanteur.

(Les Trois Règnes.)

Mais on a, bien .à tort, reprocbé à Sully Prudiiomme d'avoir (lualifié ainsi le même objet :

... L'échelle où se incsarc L'audace du voyage au déclin du mercure.

Ces deux vers qui, détachés, sont fâcheux en eflct, replacez-les dans leur contexte, dans une des strophes de l'ode aux victimes de l'ascension du ballon Le Zénith, ode écrite en un style que le poète a voulu pliilosophicjuc, lucrétien, un peu abstrait et archaïque, pour mieux se placer hors du siècle, dans la région des symboles éternels, et vous verrez que la périphrase, qui n'en est presque plus une, qui définit moins un olijet qu'elle ne montre une action, est en parfaite harmonie avec la beauté du poème :

Ils montent ! le ballon, qui pour nous diminue, Fait pour eux s'effacer les contours de la nue. S'abîmer la campagne, et l'horizon .surgir Grandissant... comme on voit, sur une mer bien lisse Que du bout de .«on aile une mouette plisse, Autour du point troublé les rides s'élargir...

Ils montent, épiant l'échelle où se mesure L'audace du voyage au déclin du mercure, Par la fuite du lest au ciel précipités ; Et cette cendre éparse, un moment radieuse,

Retourne se mêler à la poudre odieuse

])e nos chemins étruils. que lein-s pieds ont quittés.

Ici, c est le mot technique, n baromètre, » qui eût détj'uit riiarmonie, rompu le charme.

Un dernier exemple, pour vous montrer, en vou!H faisant lire une page extraordinaire, comment le plus libre génie, ayant à conformer son style à une certaine hauteur de conception du sujet, peut être ramené au mol noble et à la périphrase ellemême, incité à dire l'azur et le lirmmncnt pour le ciel les vivants pour les lionjnics, et à employer au lieu d'un seul mot : cimelicrc, une circonlocution qui emplit pres(jue deux alexandrins, mais >|ui est cent fois plus évocatrice (jue le mot pro'pie n'aurait pu l'être.

Victor Hugo nous parle de llalley, qui, pouia\oir [)rédit le retour, à date fixe, de la comète par lui découverte, fut raillé, hué, poursuivi, traité de fou et qui, mort sous l'insulte, fut enterré dans un coin de cimetière de campagne, où disparut jus- (pi'à la trace de sa tombe :

Ce jouet des vivants tomba dmis l'ouverture

De l'inconnu, silence, ombre, où s'épanouit

La grande paix sinistre éparse dans la nuit ;

Et l'herbe, ce linceul, l'oubli, ce crépuscule.

Eurent vite effacé ce tombeau ridicule.

L'oubli, c'est la fin morne ; on oublia le nom,

L'hojume, tout: ce rêveur digne du cabanon,

Ces calculs poursuivant dans leur vagabondage

Des -astres qui n'ont point d'orbite et n'ont point dûge,

Ces soleils à travers les chiffres aperçus ;

Et la ronce se mit à pousser là-dessus.

Un nom, c'est un haillon que les hon'jmes lacèrent,

Et cela ne disperse au vent.

Trente ans passèrent.

On vivait. Que faisait la foule ? — Est-ce qu'on sait ? Et depuis bien longtemps personne ne pensait Au pauvre vieux rêveur enseveli sous l'herbe. — Soudain, un soir, on vit la nuit noire et superbe, A Iheure où sous le grand suaire tout se tait. Blêmir confusément, puis blanchir, et c'était Dans l'année annoncée et prédite, et la cime Des monts eut un reflet étrange de l'abîme Comme lorsqu'un flambeau rôde derrière un mur. Et la blancheur devint lumière, et dans l'azur La clarté devint pourpre, et l'on vit poindre, éclore, Et croître on ne sait quehe inexprimable aurore. Qui se mit à monter dans le haut firmament Par degrés et sans hùte et formidablement ; Les herbes des lieux noirs que les vivants vénèrent Et sous lesquelles sont les tombeaux, frissonnèrent; Et soudain, comme un spectre entre en une maison, Apparut, par-dessus le farouche horizon, Une flamme emplissant des millions de lieues, Monstrueuse lueur des immensités bleues, Splendide au fond du ciel brusquement éclairci ; Et lastre effrayant dit aux hommes : " Me voici ! »

Et ce morceau peut servir de conclusion, et de modèle, ce me semble, non seulement à ce que je viens de dire sur l'emploi des termes nobles et de la périphrase, mais à tout ce que j'ai dit sur le pouvoir des mots, sur l'harmonie imilative, sur ia magie de la suggestion, sur tout ce que nous savons,jusqu'à présent, de l'art des vers.

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