CHAPITRE XIV
Quand un poème n'est constitué ni par une série de vers à rimes suivies, croisées ou mêlées, mais toujours égaux entre eux et non limités quant à leur nombre (le Cid, Tariule, les Satires de Boileau, Jocelijii, AumerilloL Rolla...), ni par une série non limitée de vers inégaux à rimes mêlées (les vers libres de Psyché^ d' Amphitryon, des Fables), il prend le nom d'ode, mot qui signifie chant, et dont la caractéristique est d'avoir pour unité rythmique, non plus le vers, mais la strophe ou stance, composée d'un nombre fixe de vers offrant toujours exactement la même disposition de rimes et de mètres.
Une strophe peut n'être que de deux vers; elle peut être de douze. Au delà, il est plus difficile à la mémoire de retenir le dessin d'une période rythmique et, par conséquent, de jouir de son retour, ce ([ui est le secret du pouvoir de l'ode. On devra donc, malgré quelques exemples de stances plus longues, s'abstenir de les étendre davantage.
Les fqrmes de strophes sont innombrables; je ne sais si un volume suffirait à les montrer toutes; je me contenterai donc de donner ici les types
des combiiraisons les plus usitées, en présentant toujours, pour chaque nombre de vers, une strophe isométrique, c'est-à-dire composée de vers d'égale longueur, et une ou plusieurs strophes hciérométrifjues, c'est-à-dire composées de vers de longueurs différentes. Et pour une connaissance plus complète des ressources offertes par les innombrables combinaisons de rythmes réguliers, je renverrai à l'étude de qualité poètes, en dehors desquels il n'y a pas beaucoup de formules strophiques à découvrir.
C'est d'abord Ronsard, le plus fécond créateur de rythmes de notre poésie. Toutes les sortes de stances qu'il a créées, notamment pour ses grandes odes pindariqucs, n'étaient pas viables; mais presque toutes celles que nous employons, parmi les strophes courtes en vers courts, sont déjà dans son œuvre.
Le second, c'est Corneille, un peu méconnu comme créateur de stances et qui, pourtant, après Ronsard, est celui qui en a inventé le plus grand nombre lorsqu'il a écrit ce livre qu'on ne saurait trop lire et relire à ce point de vue — et aussi pour apprendre à mettre, dans peu de mots, beaucoup de peiisécs : L'Iniilalion de. Jcaus-Chvisl traduite et paraphrasée en vers p'ançais. C'est, bien entendu, un livre de volonté plus que d'inspiration spontanée; mais on devine comment le poète a été amené à y construire beaucoup de strophes nouvelles : au commencement de chaque chapitre, en s'appliquant à interpréter le texte latin, il accueillait la première combinaison de mètres et de rimes,
connue ou inconnue, qui se présenfait pour le traduire avec le plus d'exactitude et d'aisance possible; et une fois la première strophe trouvée, le poète rédigeait la suite du chapitre en strophes pareilles. Quelques-unes de ces formes de stances n'ont pas été reprises et mériteraient de l'être : il y a là un trésor d'inventions rythmiques.
Le troisième poète à étudier, c'est Victor Hugo, non qu'il ait inventé beaucoup d'espèces de strophes, — le contra ii'C serait vrai plutôt — mais parce que son œuvre est le répertoire de presque toutes les espèces de strophes employées depuis P»onsard jusqu'à lui, — par Malherbe, par Racan, par Jean-Baptiste Rousseau, par André Chénier; — et qu'il les a toutes merveilleusement assouplies. C'est surtout le répertoire des rythmes larges de l'ode.
Pour l'étude des rythmes brefs et légers, on feuillettera enfin l'œuvre de Théodore de Banville, qui a relevé, non seulement toutes les formules heureuses des odelettes de Ronsard et de son école, mais aussi les modèles de ce que nous étudierons plus loin : les petits poèmes à forme fixe des Charles d'Orléans, des François Villon, des Clément Marot.
On trouvera quelques autres formes de stances en dehors de ces quatre poètes, mais on en trouvera peu. On en pourra même inventer d'autres encore, mais il y a prudence à s'en tenir aux rythmes, si nombreux déjà, — et que leur admirable équilibre a fait prévaloir — qui se rencontrent dans les œuvres que j'ai dites.
o52 l'aet des vers
SIroplir de deux vers.
La strophe de deux vers est à rimes plates. Pour ffu'elle constitue vraiment une unité rytlimique, })Our qu'elle ne soit pas un pur trompe-lœil uniquement dû à la disposition typographique, il faut qu'il y ait, de deux vers en deux vers, un arrêt notaBle du sens, au moins le plus souvent.
Rien n'est plus parfait, dans ce rythme, que le Collnque Seniimenlcd de Paul Verlaine. Nous donnerons donc en entier ce court chef-d'œuvre :
Dans un vieux parc solitaire et glacé, Deux formes ont tout h l'iiourc passé.
Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont hkiUps, Kt l'on entend à peine leurs paroles.
Dans le vieux parc solitaire et glacé Deux spectres ont évoqué le passé,
— Te souvient-il de notre extase ancienne ?
— Pourquoi voulez-\ ous donc qu'il m'en souvienne ?
— Ton cœur bat-il toujours à mon seul nom ? Toujours vois-tu mon âme en rêve ? — Non.
— Ah ! les beaux jours de bonheur indicible
Où nous joignions nos bouches ? — C'est possible.
— Qu'il était bleu, le ciel, et grand l'espoir !
— L'espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.
Tels ils marchaient dans les avoines folles K[ la nuit soide entendit leurs paroles.
(Fêtes Galantes.)
On lira aussi l'admirable Uêve InternnUcnl (fuiie Nuil Triste, par Marceline Desbordes-X'almore, dont j'ai cité un fragment lorsque jai parlé du vers
DES STEOPHES 853
de onze syllabes. Théodore de Banville a écrit, sur la mort fVAmédine Luther, un chant funèbre en strophes de deux vers héléromélviques, mais où les distiques se relient par trop souvent entre eux, et où la succession du vers de dix syllabes et du vers de sept n'est guère plaisante à l'oreille :
Elle était rieuse, elle était vermeille, Plus légère que l'abeille !
Ses clieveux tombaient en flots triomphants, Blonds comme ceux des enfants,
Et resplendissaient, fiers de leur finesse, Sur ce front pur de Déesse.
(Les Exilés.)
Strophe de trois vers.
Cette strophe, appelée aussi le lornaire, doit être également sur une seule rime et arrêter le sens autant que possible. En voici deux exemples tirés de Brizeux :
Pour avoir rang parmi les sages, Tout homme, durant ses trois âges.
Doit faire ici bas trois voyages.
Parcourir la terre et les merîs.
S'imprégner de climats divers.
Sied aux jours florissants et verts.
Pour les Jours virils, l'cïme humaine Ouvre son immense domaine Où l'esprit entre et se promène.
Puis, on va calme au dernier jour ; Mais jeune ou vieux, le seul séjour C'est le royaume de l'Amour.
(La Fleur d'Or.)
Il est un céleste trésor Que tout barde pieux dans son cœur porte encor, Voilé comme en un vase d'or.
Bons et pervers, assez, jetés dans la tourmente,
S'agitent, foule qui fermente, Semant et tour à tour récoltant l'épouvante.
Bien loin des troublantes cités.
Lui, sous l'ombre des bois, au pays des beautés Il mène ses divinités.
(Histoires Poétiques.)
Il est une autre strophe de trois vers, la terzine ou terza-rima, mais qui, loin d'être une unité rythmique, n'existe que dans sa dépendance avec les strophes qui l'encadrent. Nous l'étudierons au chapitre des poèmes à forme fixe.
Strophe de quatre vers.
Elle est formée presque toujours de vers à rimes croisées ou embrassées, rarement de vers à rimes plates.
Avec des rimes croisées :
O nuit, ô douce nuit d'été qui sur les mers Alanguis le sanglot des houles convulsées. Tu dis aux isolés de n'être pas amers. Et la paix de ton ciel descend dans leurs pensées.
(Paul Bourget, Les Aveux.)
Un soir, t'en souvient-il ? nous voguions en silence ; On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux, Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence Tes flots liarmonieux.
(LAMARTrNE, Premières Méditations.)
.Te porte en moi Tûme du monde,
Du monde entier, du riche et mobile univers,
Ame agitée, âme féconde Où des printemps liardis cliassent les durs liivers !
(Georges Lafenestre, Idylles et Chansons.)
Avec des rimes embrassées :
O prince aux sandales d'or,
Hymen, Hyménée !
Reçois la vierge amenée
Qui te craint encor.
La beauté qui brille en elle
Sied à ton dessein :
Hymen, tire de son sein La vie éternelle !
(Anatole France, Les Noces Corinlhiciiiirs.)
Sous un nuage frais de claire mousseline.
Tous les dimanches au matin Tu venais à la ville en manchy de rotin,
Par les rampes de la colline.
(Lecontede Lisle, Po<;mes Barbares.)
Et Lazare à la voix de Jésus s'éveilla. Livide, il se dressa, debout dans les Ténèbres ; Il sortit, trébuchant dans ses liens funèbres. Puis, tout droit devant lui, grave et seul, s'en alla.
(LÉON Dierx, Les Lèvres Closes.)
Avec des rimes plaies :
Eglise ! église, ouvrez vos portes Et vos chaînes douces et fortes Aux élancements de mon cœur Qui frappe à la grille du chœur.
Ouvrez ! je ne suis plus suivie Que par moi-même et par la vie Qui fait chanceler sous son poids Mon âme et mon corps à la fois.
(Desbordes-Valmore, Poésies Posthumes.)
Strophe de cinq vers.
Elle se construit sur deux rimes, diversement combinées :
Je suis enfaiil de Tair, un s\i|iho, moins qu'un rêve, Fils du printemps qui nail, du malin qui se lève, L'hôte du Clair foyer, durant les nuits d'hiver, L'esprit que la lumière ù la rosée enlève, Diaphane habitant de l'invisible éthor,
(\'iCTOR Hugo, Odes et Ballades.)
Seul, et la cime bercée.
Un jeune et haut peuplier Dresse, sa Itèche élancée, Comme une haute pensée Qui s'isole pour prier.
(Laîmartine, Recueillemenls l^iél iquo.s.)
Tant qu'à duré leur vie i'is semblaient quelque chose, 11 seml)le après leur mort qu'ils n'ont jamais été : Leur mémoire avec eux sous leur iombe est enclose ;
Avec eux y repose
Toute leur vanilé.
(( vORNEn.LE. L'Imitation de J.-C.)
Sh'oplie de six vers.
Elle se Cf^nsliiiit (i'onlinairc sur Irois rimes :
Le rossignol n'est pas un froid et^\^ain arlisle Qui s'écoute chanter d'une oreille égoïste, Emer\eillé du timbre et de l'anqileur des sons : Virtuose d'amour, ])onr cliarmer sa couveuse, Sur le nid restant seule, inirnobile et rêveuse, Il jette à plein gosier la fleur de ses chansons.
(André LemoYjsie, Les Charmeuses.)
Leurs âmes se parlaient sous les vagues rumeurs.
(( Que fais-tu ! » disait-elle. Et lui disait : « ïu meurs ;
Il faut bien aussi que je meure ! »
El, les bras enlacés, doux coui^le frissonnant, Ils se sont en allés dans l'ombre ; et, maintenant,
On entend le fleuve qui pleure.
(ViCTOP. Hugo, Les Contemplations.)
Toits superbes ! froids monuments !
Linceul d'or sur des ossements !
Ci-glt Venise.
Là mon pauvre cœur est resté S'il doit m'en être rapporté,
Dieu le conduise !
(Alfred de Musset, Poésies Nouvelles.)
Alfred de Musset a créé une strophe de six vers écrite sur deux rimes seulement, où les trois vers masculins et les trois féminins se mêlent de diverses façons, au lieu de garder une place fixe dans toules les strophes. La seule formule que le poète ait re jetée avec raison ■ — ne l'ayant employée qu'une seule fois, dans ime strophe de Namouna, et ne l'ayant pas trouvée heureuse — est celle où les trois rimes féminines ou les trois masculines se trouveraient à la suite Tune de l'autre. Toute la grâce de ce rythme, en effet, est dans le capricieux entrelacement des deux sortes de rimes. Il convient surtout à la fantaisie, au récit familier, à la causerie digressive dont Namouna est justement, avec Une Bonne Fortune et Mardoche, le biillant et dangereux modèle. Alfred de Musset a su ))0urtant élever cette strophe jusqu'au plus noble lyrisme de l'Elégie dans les Stances à la Malibran :
0 Maria-Félieia ! le peintre et le poète
Laissent en expirant, d'immortels liéiitiers ; Jamais l'affreuse nuit ne les i^rend tout entiers. A défaut d'action, leur grande àme inquiète De la mort et du temps entreprend la conquête. Et, frappés dans la lui te, ils tombent en guerriers...
Comme dans une lampe une flamme fidèle.
Au fond du Parthénon le marbre inhabité
Garde de Phidias la mémoire éternelle,
Et la jeune ^'énus, fille de Praxitèle,
Sourit encor, debout dons sa divinité.
Aux siècles impuissanls qu'a vaincus sa beauté.
Recevant d'âge en Age une nouvelle vie, Ainsi s'en vont à Dieu les gloires d'autrefois ; Ainsi le vaste écho de la voix du génie Devient du genre humain l'universelle voix... Et de toi, morte hier, de toi, pauvre Marie, Au fond d'une chapelle il nous leste une croix!
(Poésies Nouvelles.)
Ce rythme sans contours précis convenait à merveille au génie négligent d'Alfred de Musset, dont il est comme le vêtement naturel; mais, dès qu'il est employé par d'autres, la désinvolture en semble empruntée, pastichée, — la Mùlœnis, de Louis Bouilhet, en est une preuve frappante; et je ne conscillei'ais à aucun poète de reprendre cette forme : elle n'est bien qu'où elle est, cliez son inventeur.
Strophe de sept vers.
Cette strophe est peu employée. Elle comporte ordinairement trois rimes:
Qui, (l;i]is l'umbre vivajite et l'aube sépulcrale, Qui, dans l'Iiorreur fatale et dans l'amour profond,
DES STEOPHES -> 359
A tordu ta splendide et sinistre spirale
Ciel, où les univers se font et se défont ?
Un double précipice à la fois les réclame.
« Inunensitc ! » dit l'être. » Eternité ! » dit Tûme
A jamais le .sans fin roule dans le sans fond;.
(Victor Hugo, Les Contemplations.)
On fait, d'ordinaire, honneur à Alfred de Vigny d'avoir créé la formule (jui précède. Non ; mais il l'a appliquée à cjuelques-uns des })lus beaux poèmes de son œuvre posthume : La Maison du Berger, la Bouteille à la Mer, VEsprit Pur. C'est là qu'il faut l'étudier, car Victor Hugo, qui l'a inventée, ne l'a employée qu'une fois, et encore vn idlernance avec un autre rythme, dans le poème Magniludo Puni, d'où j'ai tiré mon exemple.
y\vec une disposition différente des trois rimes ;
Plieuse, va doucement !
Que j'aie encore un moment
Mon blondin au front charmant.
Voilà de la toile fine ;
Fais-lui son nid bien douillet.
Afin que, s'il s'éveillait.
Il se crût siu^ ma poitrine.
(François Fabié, Vers la Maison.)
Strophe de huit vers.
Ce qu'il faut éviter ici, c'est que la strophe ne semble un simple assemblage de deux cjuatrains arbitrairement rapprochés, ce qui a lieu quand elle est écrite sur quatre rimes, croisées ou embrassées deux par deux, et que le sens est notablement sus-
360 l'arï des vers
pendu au quatrième vers. Tel est le défaut de cette strophe de Ronsard :
Adieu, fameux riviigc.s De bel émail couvers, Et vous, antres sauvages Délices de mes vers ; Et vous, riches campagnes Où presque enfant je vy Les neuf Muses compagnes M'enseigner à l'envv.
(Odes.)
L'inconvénient est moindre dans les chansons conslruitcs de môme, mais où le retour du refrain mar(|ue fortement l'unité strophique. Et il n'y a plus de doute possible sur l'unité de la strophe ('r.- (ju'elle est fondée sur trois rimes seulement :
En tes veines, de toutes ifails, Bourguignonne aux tresses dorées, Le sang des Bacchantes sacrées Bouillonne dans ton sang épars.
Et tu tiens tes idokUries De ces guerrières des féeries Qui conduisent les léopards Avec des guirlandes fleuries.
(Théodore de Banville, Odelettes.)
Deux exemples de strophes hétérométriques:
Connue lui vain rè\e du matin.
Un parfum vague, un bruit lointain, O'esl je ne sais quoi d'incertain
Que cet empire ; Lieux qu'à peine vient éclairer Vu jour qui, sans rien colorer, A cluKpie instant près d'expirer.
Jamais n'expire.
(Casimir Delavigne, Derniers Chants.)
DÉS STEOPHES 361
Mais il suffit que l'arrêt principal du sens ne soit point au quatrième vers :
Que le sort, quel qu'il soit, vous trouve toujours grande!
Que demain soit doux comme hierl Qu'en vous, ô ma beauté, jamais ne se répande
Le découragement amer.
Ni le fiel, ni l'ennui des cœurs qui se dénouent, Ni cette cendre, hélas! que sur un front pâli,
Dans l'ombre, à petit bruit secouent
Ees froides ailes de l'oubli!
(Victor Hugo, Des Contemplations.)
Strophe de neul vers.
C'est une des moins employées, bien qu'elle soit susceptible de combinaisons nombreuses :
O valse amoureuse et souple.
Ta voix berce l'heureux couple
Comme un chant du temps passé,
O valse, la voix est triste,
Un sanglot sourd y persiste,
Un écho du Nord glacé ;
On dirait Mignon qui rôve
Au bleu pays où se lève
Un soleil jamais lassé...
(André Theuriet, Le Livre de la Payse.)
Chose étrange que l'homme accessible à la joie. Au miheu des malheurs dont il est enfermé, Quelque exilé qu'il soit, quelques périls qu'il voie, Par de fausses douceurs aime à se voir charmé ! Ah ! s'il peut consentir qu'une telle allégresse
Tienne ses sens épanouis.
Il n'en voit pas la suite, et sa propre faiblesse,
Qu'il reçoit pour maîtresse.
Dérobe sa misère à ses yeux éblouis.
(Corneille, L'Imitation de J.-C.)
Mon saint amour ! mon cher devoir !
Si Dieu m'accordait de te voir, Ton logis fùt-il pauvre et noir, Trop tendre pour être peureuse.
Emportant ma chaîne amoureuse, Sais-tu bien qui serait heureuse ?
C'est moi. Pardonnant aux mccliauls, Vois-tu ! les mille oiseaux des cliamps N'auraient mes ailes ni mes chants !
(Desbordes-Valmore, Bouquets et Prières.)
Strophe de Uix vers.
Voici d'abord la formule la plus consacrée par des odes célèbres, depuis Malherbe, son inventeur, jusqu'à Victor Hugo et Lamartine. Ecrite en vers de huit syllabes, ample et légère à la fois, elle semble la strophe par excellence de l'enthousiasme lyrique. C'est, en somme, un quatrain suivi d'un sixain que le sens y relie :
Sombres aboyeurs des ténèbres.
Abîmes, que me voulez-vous ?
Que demandez-vous, nuits funèbres?
Pourquoi soufflez-vous, vents jaloux ?
Pourquoi, mêlant brumes, nuées.
Tourbillons, flots pleins de huées, Multiplier autour de moi.
Devant mes prunelles obscures, Dans toutes ces vagues figures Les attitudes de l'effroi ?
Je suis une âme ; ombres farouches.
Je vous échappe ; mon flambeau Ne peut être éteint par vos bouches.
Gouffres de l'énorme tombeau !
Je ne vous dois rien que ma cendjo, Que ma chair qui doit redescendre,
DES STEOPHES "t 363
Vaine argile qui dure peu, -. Poussière d'où Tesprit s'élance.
Je vous la donnerai. Silence !
Et laissez-moi songer à Dieu.
(Victor Hugo, Toute la Lyre.)
Quand elle est toute en alexandrins, celte strophe semble un peu lourde; mais elle se prèle, au contraire, à de magnifiques formules, lorsqu'on y mélange les mètres ;
Mourir sans tirer ma raison !
, Rechercher un trépas si mortel à ma gloire ! Endurer que l'Espagne impute à ma mémoire D'avoir mal soutenu l'honneur de ma maison ! Respecter un amour dont mon âme égarée, Voit la perte assurée !
N'écoutons plus ce penser suborneur,
Qui ne sert qu'à ma peine.
Allons, mon bras, sauvons du moins l'honneur, Puisque après tout il faut perdre Chimène.
(Corneille, Le Cid.)
Il est beau de tomber victime Sous le regard vengeur de la postérité,
Dans l'holocauste magnanime
De sa vie à la vérité !
L'échafaud pour le juste est le ht de sa gloire : Il est beau d'y mourir au soleil de l'histoire.
Au milieu d'un peuple éperdu.
De léguer un remords à la foule insensée, Et de lui dire en face une mâle pensée
Au prix de son sang répandu.
(Lamartine, Recueillements Poétiques.)
Strophe de onze vers.
l*rcncz la slroj^ie lyri({iic de dix vers dans sa forme la plus répandue, et triplez une seule des rimes du sixain, vous aurez la strophe de onze vers telle que Jean Richepin l'a plusieurs fois employée, mais qui n'est guère en usage, les poètes ayant, en général, quand ils n'emploient pas la formule de dix, préféré celle de douze, que "ïious verrons tout à l'heure, et où deux rimes du sixain sont triplées, pour plus de symétrie. Quoi qu'il en soit, voici une strophe isométrique de onze vers :
Qui dira la mer végétale ?
Algues, varechs et goémons, Tout l'immense herbier qu'elle claie, C'est ainsi que nous le nommons.
Trois mots pour le peuple sans nombre Qui tapisse au fond de son ombre Ses ravins, ses plaines, ses monts !
Trois «pauvres mots pour cette flore Multiforme et multicolore Que sans relâche fait éclore LY'ternel printemps des limons.
(Jean Richepin, La Mer.)
Et voici une strophe hélérométrique :
Im'IuIs la nue, et suscite un homme, Un homme palpitant de toi I Que son front rayonnant le nomme Aux regards qui cherchent ta foi!
D'un autre Sinaï fais flamboyer la cime, lictrempe au feu du ciel la parole sublime, Ce glaive de l'esprit émoussé par le temps ! De ce glaive vivant arme une main mortelle,
Parais, descends, travaille, agite et renouvelle, Et ranime de l'œil et du vent de ton aile Tes derniers combattants !
(Lamartine, Harmonies Poétiques.)
Strophe de douze vers et au-dessus.
La forme la plus parfaite de la strophe de douze vers est celle que j'annonçais tout à l'heure, et qui est comme un allongement de la strophe classique de dix par le triplement de deux rimes de la seconde partie :
Que n'ai-je un de ces fronts sublimes, David ! mon corps, fait pour souffrir.
Du moins sous tes mains magnanimes Renaîtrait pour no plus mourir !
Du liaut du temple et du tbéûtre, Colosse de bronze ou dalbàlre, Salué d'un peuple idolâtre, Je surgirais sur la cité, Comme un géant en sentinelle, Couvrant la viUe de mon aile, Dans quelque attitude éternelle De génie et de majesté !
(Victor Hugo, Les Feuilles d'Automne.)
Ce qui fait la beauté de ce rythme, c'est que le quatrain à rimes croisées qui commence la strophe met une espèce de prélude calme au crescendo des rimes triplées qui suivent, et interpose ainsi un élément de modération entre deux déchaînements lyriques. Ces rimes triplées ont aussi l'avantage de rendre bien sensible à l'oreille, et de bien fixer dans la mémoire un rythme que, vu sa longueur,
on pourrait ne pas reconnaître de strophe en strophe, si ces points de repère, très insistants, n'existaient pas. Son inconvénient, c'est de souligner la virtuosité du poète avec une sorte d'indiscrétion, et de souligner quelquefois aussi, même chez Victor Hugo, les chevilles dont ce triple retour de la rime induit le poète à charger son thème. C'est pourquoi la strophe analogue de dix vers, qui est d'une aussi belle ordonnance de lignes, mais, pourrait-on dire, sans surcharge d'ornements, a servi de moule à beaucoup plus d'œuvres parfaites.
Il n'y a guère d'exemples heureux de strophes hétérométriques de douze vers. Le dessin n'en apparaît plus suffisamment. On a plutôt l'impression de vers libres que de stances régulières.
Le même inconvénient — celui de s'imposer mal à la mémoire auditive — existe, à plus forte raison, dans les rares exemples de strophes supérieures à douze vers. André Chénier, dans son dithyrambe : Le Jeu de Paume, a poussé jusqu'à dix-neuf : alexandrins, décasyllabes et octosyllabes mêlés. Le retour du rythme n'y est plus appréciable.
L'ïambe.
Il convient de })arler ici de ce poème, qui tient le milieu entre les poèmes à forme fixe et les odes formées de strophes indépendantes, et dont André Chénier et Auguste Barbier ont donné d'illustres modèles.
On l'appelle ïambe en souvenir de l'ïambe grec, com})osé de grands vers alternant avec des petits,
et consacré à la satire des personnes ou des mœurs. La virulence des ïambes d'Archiloque est célèbre. Chez les Latins, Horace, en ses Épodes, a plus d'une fois repris ce rythme pour le même usage. Notre ïambe français, s-atirique aussi, est composé de môme d'une alternance d'un grand vers, l'alexandrin, avec un plus petit, l'octosyllabe, les alexandrins rimant ensemble, et les octosyllabes ensemble, avec croisement.
Au premier aspect, il semble qu'il n'y ait là qu'une succession de quatrains, artificiellement rapprochés par le typographe. En y regardant de plus près, on s'aperçoit d'abord que le sens réunit ces quatrains d'un bout à l'autre de la pièce, écrite comme d'une seule haleine. Serait-ce assez, toutefois, pour qu'on dût classer l'ïambe à part? Non; car, si, dans cette poursuite du sens, il y avait; de quatre en quatre vers, un arrêt notable et régulier de la pensée, coïncidant avec l'achèvement du quatrain, c'est le quatrain qui serait la véritable unité rythmique.
Voici un passage de la Curée, d'Auguste Barbier, qui n'est^ en réalité, qu'une succession de quatrains, reliés par le sens, comme on peut loueurs relier des strophes:
Ainsi, quand, dans sa bauge aride et solitaire,
Le sanglier frappé de mort Est là, tout palpitant, étendu sur la terre
Et sous le soleil qui le mord.
Lorsque, blanchi de bave et la langue tirée,
Ne bougeant plus en ses liens.
Il meurt, et que la trompe a sonné la curée
A toute la meute des chiens :
368 l'jlrt des vees
Toute la meute, alors, comme une vague immense
Bondit ; alors ctiaque mâtin Hurle en signe de joie et prépare d'avance
Ses larges crocs pour le festin ; Et puis vient la cohue, et les abois féroces
Roulent de vallons en vallons ; Chiens courants et limiers, et dogues et molosses,
Tout s'élance et tout crie : Allons !
Mais dans tel autre passage de la même satire, la division de quatre en quatre ne coïncide plus du tout avec les haltes de la pensée. Et si, dans la période finale du dernier ïambe d'André Chénier, par exemple, nous voulions marquer ces haltes, nous trouverions successivement : une sous-période de trois vers, une de deux, une de trois, une d'un seul, une de trois encore, — et nulle part un quatrain fait de deux rimes croisées :
Nul ne resterait donc pour attendrir Thistoire
Sur tant de justes massacrés !
Pour consoler leurs fils, leurs veuves, leur mémoire !
Pour que ces brigands abhorrés Frémissent aux portraits noirs de leur ressemblance !
Pour descendre jusqu'aux enfers Nouer le triple fouet, le fouet de la vengeance Déjà levé sur ces pervers !
Pour cracher sur leurs noms, pour chanter leur sup-
Allons, étouffe tes clameurs ; "-^
Souffre, ô cœur gros de haine, affamé de justice. Toi, Vertu, pleure si je meurs.
Voilà, dans toute sa liberté, l'ïambe véritable, exemple frappant de ce principe de la concordance clillérée entre le sens et le rythme, qui est, nous
le savons, une de& conquêtes de la poétique moderne. La concordance ne se réalise ici qu'à la fin d'une période dont la longueur est indéterminée; l'unité rythmique n'est plus la strophe, mais celte période, — et c'est la caractéristique de l'ïambe.
Quelques Remarques sur les Strophes.
Il ne fallait pas moins qu'un poète révolutionnaire pour créer le rythme de l'ïambe, dont le principe était si fort en contradiction avec la théorie classique de la concordance immédiate à tous les degrés. Malherbe avait poussé si loin la réglementation de cette concordance que, dans les stances de quatre vers, il exigeait une pause après le second; dans celles de six, une pause après le troisième; dans celles de dix, une pause après le quatrième et le septième; et, bien entendu, le sens devait être fermé à la fin de chaque strophe, sans enchaînement grammatical avec la strophe suivante.
La première contrainte à laquelle les poètes aient quelquefois échappé, en son siècle, est celle de la pause fixe à l'intérieur de la strophe; et Corneille seul, ce me semble, a su se libérer de l'autre, en liant plusieurs stances en une seule période. Voici, dans son Imitation de Jésus-Christ, un bien remarquable exemple de cette double libération des strophes, qui eût mis Malherbe fort en colère. Je citerai six quatrains de ce passage : vous y verrez, dans les deux premiers, le sens franchement suspendu après le premier vers, et non après le second; au quatrième, c'est après le troisième vers seule-
370 l'art des vees
ment que se fera la halte; et vous remarquerez enfin la liaison des trois dernières strophes qui donne au morceau sa croissante éloquence:
Combien dois-je encore attendre? — Jusques à quand tardes-tu, O Dieu tout bon, à descendre Dans mon courage abattu?
Viens, mon Dieu, viens sans demeure : —
Tant que je ne te vois pas,
I! n'est point de jour ni d'Iicurc
Où je goûte aucun appas.
Ma joie en toi seul réside, Tu fais seul mes bons destins.
Et sans toi ma table est vide Dans la pompe des festins.
Sous les misères humaines.
Infecté de leur poison Et tout chargé de leurs chaînes, — Je languis comme en prison ;
Jusqu'à ce que ta lumière Y répande sa clarté Et que ta faveur entière Me rende ma liberté ;
Jusqu'à ce qu'après l'orage, »
La nuit faisant place au jour.
Tu me montres un visage Qui soit pour moi tout d'amour.
C'est déjà, très exceptionnellement rencontrée au xvn^ siècle, la souplesse moderne des poèmes en strophes. Mais si on lit le chapitre XXI du livre III, d'où ce passage est extrait, on verra que Corneille a aussi montré, le premier, quel admirable parli un poète pouvait tirer de l'emploi de plusieurs
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sortes de rythmes dans un même morceau : il y en a là quatre, tous merveilleusement adaptés aux sentiments divers que l'auteur avait à exprimer.
C'est seulement avec les grands lyriques du XIX* siècle que toutes ces libertés sont entrées dans la pratique courante. La place du repos à l'intérieur (les strophes y est devenue de plus en })lus variable, quoique, selon la loi du moindre effort, qu'il ne faut jamais perdre de vue, les repos indiqués par Malherbe soient encore et doivent encore être les plus fréquents, si l'on considère l'ensemble d'un poème; — de même que, nous le savons, cette loi nous donnera, toujours, dans une suite d'alexandrins, une majorité de vers à césure médiane.
La liberté de ne plus boucler le sens avec le dernier vers de la strophe, d'enchaîner au contraire, très étroitement, les strophes les unes aux autres, a été, pour Lamartine et Hugo, le moyen d'une puissante exaltation de l'essor lyrique. Lisez, par exemple, ce chef-d'œuvre des Recueillements de Lamartine, la Cloche du Village ; vous y trouverez une période qui s'élève, avec des battements d'ailes de plus en plus larges, pendant sept strophes de six vers, plane durant la huitième et la neuvième, pour ne s'arrêter, comme un aigle se pose, que sur la dixième.
Et Victor Hugo a su quelquefois, non plus se contenter, comme Corneille, d'employer des strophes de plusieurs rythmes dans une même ode, mais relier entre elles ces strophes diverses pour tirer à la fois de leur enchaînement et de leur diversité, des beautés extraordinaires. Prenez ces deux
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strophes différentes de Napoléon II, dans les Chants du Crépuscule, et cherchez où s'arrête vraiment la période. Est-ce au dernier vers de la strophe en douze vers de huit syllabes? Non, c'est, en réalité, avec le premier alexandrin de la strophe suivante, et cet enjambement slrophique est tout à fait génial:
Vous pouvez entrer dans les villes Au galop de votre coursier, Dénouer les guerres civiles Avec le tranchant de l'acier ; Vous pouvez, 6 mon capitaine, Barrer la Tamise hautaine, Rendre la victoire incertaine Amoureuse de vos clairons, Briser toutes portes fermées, Dépasser toutes renommées, Donner pour astre à des armées L'étoile de vos éperons !
Dieu garde la durée et vous laisse l'espace ;
Vous pouvez sur la terre avoir toute la place, Etre aussi grand qu'un front peut l'être sous le ciel ; Sire, vous pouvez prendre, à votre fantaisie, L'Europe à Charlemagne, à Mahomet l'Asie ; Mais tu ne prendras pas Demain à l'Eternel !
Ces grandes allures lyriques, et l'emploi de ces innombrables formules de strophes dont nous n'avons pu passer en revue qu'un très petit nombre, ne sont plus guèi'e en faveur depuis une quinzaine d'années. Mais leur abandon ne prouve rien, chez les poètes des écoles nouvelles, qu'un amoindrissement du sens du rythme et de l'émotion elle-même.