TRISSOTIN
La ballade, à mon goût, est une chose fade :
Ce n'en est plus la mode ; elle sent son vieux temps.
Trissotin a tout à fait tort, ce n'est point une « chose fade » mais au contraire, maniée par un maître-rimeur, une chose fort piquante. Il exagère aussi quand il dit en 1672, que « ce n'en est plus la mode », puisque Voiture et Sarrazin, qui avaient fait de célèbres ballades, étaient toujours très admirés, et que La Fontaine n'avait jamais cessé
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d'en écrire. Il n'a raison qu'en ceci, c'est que la ballade « sent son vieux temps ». Oui, car elle remonte au xiv* siècle pour s'épanouir au xv* chez François Villon, et au xwf chez Clément Marot. De nos jours, Théodore de Banville, François Coppée, Emmanuel des Essarts, André Theuriet, Edmond Rostand et quelques autres se sont plu à ce gracieux et spirituel jeu de rimes, dont voici les règles excellemment formulées par Banville :
« La Ballade peut être écrite en vers de dix syllabes (avec césure après la quatrième) ou en vers de huit syllabes. Elle peut commencer par un vers masculin ou par un vers féminin.
» La Ballade en vers de dix syllabes n'est autre chose qu'un poème formé de trois Dizains écrits sur des rimes pareilles (1). Après les trois Dizains vient — non une quatrième strophe, mais une demi-strophe de cinq vers, appelée Envoi et qui est comme la seconde moitié d'un quatrième Dizain qui serait écrit sur des rimes pareilles à celles des trois premiers Dizains.
» La Ballade en vers de huit syllabes n'est autre chose qu'un poème formé de trois Huitains écrits sur des rimes pareilles. Après les trois Huitains vient — non une quatrième strophe, mais une demistrophe de quatre vers, appelée Envoi et qui est comme la seconde moitié d'un quatrième Huitain qui serait écrit avec des rimes pareilles à celles des trois premiers Huitains. »
(i) Banville n'indique ni le uonibro des rimes djilcrentes de cliaque couplet, ni leur ordre dans le couplet. Je ferai de même. Plutôt que d» chercher à retenir une formule en chiffres, très complexe et qui ne dirait rien à l'oreille, on se reportera aux deux modèles que je donnerai tout à l'heure.
Ajout ORS celte règle capitale, que Banville a omise : Le dernier vers du premier couplet de chaque ballade doit se répéter à la fin des deux autres couplets et de l'envoi. — Et Banville continue :
(( L'Envoi, classiquement, doit commencer par le mot : Prince, et il peut aussi commencer par les mots : Princesse, Roi, Reine, Sire; car, au commencement, les Ballades, comme tout le reste, ont été faites pour les rois et les seigneurs. Il va sans dire que celte règle, même chez Gringoire, Villon, Charles d'Orléans et Marot, subit de nombreuses exceptions, car on n'a pas toujours sous la main un prince à qui dédier sa Ballade. Mais, enfin, telle est la Iraililion. »
Arrêter le nombre dos vei\s du couplet au nombre des syllabes du vers choisi, cl le nombre des vers de l'envoi à la moitié de celui des couplets, c'est la loi stricte; mais, vu qu'il ne s'agit plus iri, comme dans le sonnet, d'une construction dont le plan est si parfait et si nécessaire qu'on ne peut y changer le moindre détail sans rompre l'harmonie de l'ensemble, j'avoue tout de suite que de fameux rimeurs de ballades ont pris souvent quelques libertés avec cette loi sévère : La Fontaine, par exemple, y met quelquefois quatre couplets au lieu de trois, et quatre ou six vers à l'envoi, (juand il en faudrait cinq. Et l'une des plus jolies ballades que je sache, celle du Loriot. d'André Theuriet (Le Livre de la Payse), n'a que neuf vers au couplet, au lieu de dix qu'elle devrait avoir, étant écrite en vers de dix syllabes. N'importe! Si nous écrivons des ballades, respectons plutôt la règle, celle des plus an-
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ciens maîtres, celle de Villon, ainsi que fait Banville en sa Ballade de sa Fidélité à la Poésie :
Chacun s'écrie avec un air de gloire :
(( A moi le sac, à moi le million !
Je veux jouir, je veux manger et boire.
Donnez-moi vite, et sans rébellion,
Ma part d'argent : on me nomme Lion. »
Les Dieux sont morts, et morte l'allégresse.
L'art défleurit, la Muse en sa détresse
Fuit, les seins nus, sous un vent meurtrier.
Et cependant tu demandes, maîtresse.
Pourquoi je vis? Pour l'amour du laurier.
O Piéride, ô fille de Mémoire,
Trouvons des vers dignes de Pollion !
Non, mon ami, vends ta prose à la foire.
Il s'agit bien de chanter Ilion !
Cours de ce pas chez le tabellion.
Les coteaux verts n'ont plus d'enchanteresse ;
On ne va plus suivre la Chasseresse
Sur l'herbe fraîche où court son lévrier.
Si, nous irons, ô Lyre vengeresse.
Pourquoi je vis? Pour l'amour du laurier.
Et Galatée à la gorge d'ivoire.
Chaque matin dit à Pygmalion :
Oui, j'aimerai ta barbe rude et noire,
Mais que je morde à même un galion !
Il est -venu, l'âge du talion :
As-tu de l'or? voilà de la tendresse.
Et tout se vend, la divine caresse
Et la vertu ; rien ne sert de prier ;
Le lait qu'on suce est un lait de ligrcsse.
Pourquoi je vis? Pour l'amour du laurier.