LES VERS LIBRES CONCLUSIONS
Nous savons maintenant comment les vers se coordonnent en groupes symétriques, avec les strophes, et comment ils s'assujettissent à la rigidité d'un cadre, avec les poèmes à forme fixe. En dehors de ces combinaisons, il ne nous reste plus à étudier que les Vers libres, qu'on peut définir : ceux où le poète emploie à son gré, en périodes d'étendue variable, les mètres de différentes longueurs et les diverses combinaisons de rimes.
Puisque je parle d'un mélange de rimes, c'est qu'il y a ici des rimes, non de simples assonances ni, à plus forte raison, des sonorités finales sans répondantes ou simplement doublées par leur propre répétition. Et puisque je parle d'un mélange de mètres, c'est qu'il y a ici des mètres, c'est-à-dire des vers, c'est-à-dire, non pas des cadences quelconques arbitrairement élues par le caprice du poète, mais celles, en petit nombre, qui, sélectionnées depuis des siècles entre les innombrables cadences de la prose par un impérieux et universel besoin de
l'oreille, sont, seules, ce que l'on a le droit d'appeler des vers.
Il ne s'agit donc pas du grotesque langage que, dans le but de créer une équivoque favorable, quelques poètes récents ont nommé « vers libres », quelques poètes, j'ai hâte de le dire, presque tous venus du Pérou, de l'Uruguay, des Etats-Unis, de l'Allemagne, de la Scandinavie, de l'Hellénie, de la Néerlande ou de la Pologne, pour nous révéler enfin le véritable génie de la métrique français^, qu'ils étaient si naturellement préparés à connaître. Je ne puis pourtant me dispenser d'en dire deux mots, puisque quelques-uns tentent de faire durer encore celte mauvaise plaisanterie.
Quel est l'inventeur du néo-vers libre? Beaucoup admettent que c'est Jules Laforgue, qui, né à Montevideo, écrivait ses vers (?) à Berlin. En voici quelques-uns :
Blocus sentimental! Messageries du Levant!...
Oh! tombée de la pluie ! Oh ! tombée de la nuit !
Oh ! le vent !
La Toussaint, la Noël et la Nouvelle Année,
Oh ! dans les bruines, toutes mes cheminées
D'usines...
Soleils plénipotentiaires des travaux en blonds Pac-
Des spectacles agricoles, [tôles
Où êtes-vous ensevelis ?
Ce soir, un soleil fichu glt en haut du coteau,
Gît sur le flanc, dans les genêts, sur son manteau.
Un soleil blanc comme un cracliat dV'-iaminet
Sur une litière de jaunes genêts.
De jaunes genêts d'automne.
Et les cors lui sonnent !
Ou'il revienne...
Qu'il revienne à lui !
Taïaut, Taïaut et hallali !
O triste antienne, as-tu fini !
Et font les fous !...
Et il gît-là, comme une glande arrachée dans un cuu,
Et il frissonne, sans personne.
(Poésies Complètes.)
Parmi ceux qui disputent à Jules Laforgue l'invention de ce prétendu vers libre, je dois citer Mme Marie Kryzinska et M. Francis Viélé-Grifiin. Il y a surtout M. Gustave Kahn, esprit de vaste culture et qu'il faut écouter, si ce n'est quand il parle de notre métrique, à laquelle il a l'oreille hermétiquement fermée; car, hélas! lorsqu'il en a parlé, c'est lui qui n'a pas hésité à dire que le vers libre de sa façon <( existait en lui-même par des allitérations de voyelles et de consonnes parentes », tandis que les anciens vers français n'étaient (( que des lignes de prose coupées de rimes régulières. » (Textuel.) Voici cj[uelques vers libres de sa façon:
Sur la même courbe lente, Implacablement lente.
S'extasie, vacille et sombre Le présent complexe de courbes lentes, A l'identique automne les rouilles s'homologuent, Analogue ta douleur aux soirs d'automne, Et détonne la lente courbe des choses et les brefs
[sautillements...
(Les Palais Nomades.)
Les'Allemands, qui ont, surcette matière, Ihonnêteté de ne point donner le même nom à deux choses tout à fait différentes, appellent cet insupportable langage, bâtard du vers et de la prose, la Makaine.
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Malgré vingt années d'efforts, la Makame n'a pu s'introduire définitivement dans la prosodie française, dont elle est, d'ailleurs, la négation; elle en a été éliminée, comme d'un organisme robuste et sain tout corps étranger s'élimine. Je n'en parle donc ici que pour mémoire, et pour mieux faire sentir, par comparaison, la merveilleuse beauté du vers libre, celui qui est un vers, celui des Fables de La Fontaine, de V Amphitryon de Molière, de la Psyché qu'écrivit Corneille en collaboration avec le grand comique, celui de VArmide de Ouinault, celui de l'adorable Silvia d'Alfred de Musset, le vers qu'on a trop délaissé, parce qu'il demande plus de génie, dans sa négligence apparente, que toutes les autres combinaisons rythmiques, mais auquel on reviendra, j'en suis sûr, en s'appuyant sur ces modèles, pour un renouvellement prochain des formes de notre poésie.
Reprenons maintenant les pseudo-vers libres ci-dessus, en supposant que nous en avons compris tout le sel et tout le sens. Pourquoi ces coupes et non pas d'autres? Si on nous lisait, à voix haute, une page de cette sorte, devinerions-nous où chacun de ces prétendus vers commence et où il finit? Quelle impression, différente de celle que nous donnerait une prose, — une détestable prose — peuvent-ils procurer à l'oreille, dont l'attente est perpétuellement déçue, et d'une manière d'autant plus cruelle que, çà et là, une ébauche de rime ou un embryon de cadence régulière vient aviver et irriter encore cette atlenle sans la satisfaire jamais? Je veux bien croire que le poète a eu ses raisons
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pour découper ainsi les membres de sa phrase ; mais ces raisons, n'étant fondées sur quoi que ce soit de commun entre sa sensibilité et la nôtre, ni sur aucune convention rythmique d'avance acceptée par nous et par lui, nous sont absolument incommunicables.
Bien vite, à présent, lisons ensemble quelques vers libres qui soient des vers ! Par exemple, écoutons un instant, dans Corneille, dialoguer l'Amour et Psyché :