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LE RYTHME POÉTIQUE

Remarquez le rapprochement des deux derniers, 12 et 10 syllabes, qui forment ensemble une si heureuse cadence.

Que manque-t-il donc à ces lignes rythmées de Michelet pour qu'elles soient tout à fait des vers? Rien que la rime, par qui le rythme poétique est plus fortement marqué, affirmé, pour le moindre effort de la mémoire.

La rime? C'est elle que nous allons voir s'ébauchpr à son tour dans la prose de Jean-Jacques, dans une phrase d'une admirable cadence, que je tire de la Nouvelle Héloise. Et, pour que vous goûiliez mieux cette phrase, je transcrirai d'abord celles qui la précèdent et qui en éclairent le sens:

« Vos feux, je l'avoue, ont soutenu l'épreuve de la possession, colle du temps, celle de l'absence et des peines de toute espèce; ils ont vaincu tous les obstacles, hors le plus puissant de tous, qui est de n'en avoir plus à vaincre et de se nourrir uniquement d'eux-mêmes. L'univers n'a jamais vu de passion soutenir cette épreuve: quel droit avezvous d'espérer que la vôtre l'eût soutenue? »

Ecoutez maintenant:

« Le temps eût joint, au dégoût d'une longue possession, le progrès de l'âge et le déclin de la beauté : il semble se fixer en votre faveur par votre séparation; vous serez toujours, l'un pour l'autre, à la fleur des ans; vous vous verrez sans cesse tels ([ue vous vous vîtes en vous quitlant; et vos cœurs unis jusqu'au tombeau, prolongeront dans une illusion charmante votre jeunesse avec vos amours. »

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Voyez comme les deux premiers rappels de sonorités: possession et séparation, sont placés à deux endroits où le sens et la ponctuation exigent que le lecteur respire. Voyez, ensuite, comme les deux autres homophonies: ans et quittant, sont symétriquement placées à la fin de deux membres de phrase sensiblement égaux. Et jugez si Jean- Jacques — lequel, vous le savez, ne couchait jamais une phrase sur le papier sans l'avoir fait passer vingt fois par l'épreuve de son oreille, — n'a pas voulu, à quatre reprises, grâce à ces sorte» de l'imes, nous rendre plus sensible, avec un effort moindre, la merveilleuse architecture sonore de sa période, et comme retenir ainsi, comme suspendre, pour mieux exciter notre attente, le déroulement adorable de sa mélodie (1).

Voilà donc, trouvés d'instinct par les prosateurs, les éléments qui constitueront, chez les poètes, la forme versifiée. Toutefois, chez les prosateurs, l'usage de ces rythmes poétiques et de ces rappels de sons, celui même de cadences plus éloignées du vers, mais encore volontairement musicales, n'est agréable que s'il est discret et rare. A l'état de procédé, appliqué à tout un ouvrage, cette recherche devient vite insupportable. La « prose poétique » est un genre bâtard. Les Incas de Marmontel sont illisibles. Le Têléniaque lui-même porte la peine d'avoir été écrit ainsi. De Chateaubriand, nous admirons plus que jamais les Mémoires cV Outre-Tombe, dont

(i) VA romarquons-y ce vers «le i:>. syllabes, si (léliiicuseineiit iiuipé i la façon lomuuliqiiu, 611/1 + 6-1-2 :

Prolongeront 1 dans une illusion ] charmante.

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le grand style n'est lyrique que par intermittence; mais nous ne goûtons plus que quelques chapitres (les Matiijrs, et nous ne lisons plus du tout les Nalclu'z, où le lyrisme en prose est continu. Et que dirions-nous s'il nous fallait entreprendre la lecture de ïlpsiboc, du vicomte d'Arlincourf, ou du Tristan le Voiju(jeur, de M. de JMarchangy? Croyons-en là-dessus, comme sur beaucoup d'autres choses, Victor Hugo.

Prends garde ù Marchangy ! La prose poétique Est une ornière où geint le vieux Pégase étique. Tout autant que le vers, certes, la prose a droit. A la juste cadence, au rythme divin ; soit ; Poui'vu que, sans singer le mètre, la cadence S'y cache et que le rythme austère s"y condense. La prose en vain essaie un essor assommant. Le vers s'envole au ciel tout naturellement ; Il monte ; il est le vers ; je ne sais quoi de frôle Et d'éternel, qui chante et plane et hat de l'aile ; Il se mêle, farouche et l'éclair dans les yeux, A toutes ces lueurs du ciel mystérieux Que l'auhe frissonnante emporte dans ses voiles. Quand même on la ferait danser jusqu'aux étoiles, La prose, c'est toujours le sermo pedestris. Tu crois être Ariel et tu n'es que Vosiris.

Que dites-vous, en passant, de ce chapitre d'Art poétique emprunté aux Oiialre Vents de l'Esprit? Il manquait à celui de Boileau, mais je crois qu'il n'y pourrait pas être intercalé sans dommage pour les vers, excellents, mais plus pleins de sagesse que de lyrisme, du bon Nicolas.

Oui, la prose est faite avant tout pour la marche, non pour le vol, et les procédés lyriques ne doivent

point s y étaler avec affectation, plutôt s y cacher, comme l'écrit \'ictor Hugo. Mais prenez à la prose ces accidentelles cadences lyriques, et faites-en des vers en les régularisant, répétant et assemblant; prenez-lui ces accidentelles rencontres de mots sonnant de même, pour en constituer de franches rimes; ajoutez, enfin, celles-ci à celles-là, — et vous aurez le plus magnifique, le plus souple, le plus complet instrument d'expression qui ait été mis jamais, dans aucune langue, à la disposition des poètes. Il pourra leur servir à voler aussi haut qu'ils le voudront, et à marcher aussi, pour peu qu'ils le veuillent. Il ne sera pas seulement le verbe de Iode sublime ou de l'épopée, mais aussi celui de la poésie légère et du conte familier. 11 rendra plus joyeux le rire de la comédie, plus h-agique la terreur ou la pitié du drame. Il fera plus définitives, et plus transmissibles, jusqu'aux formules où se concentrent l'expérience de la vie et les décrets du bon sens; car où il n'y aura plus transfiguration et aspiration, il y aura, grâce à lui, beauté encore, parce qu'il aura introduit, dans les moindres choses, une image, un reflet de l'harmonie et de l'ordre universels.

Les lois de ce langage merveilleux, le vers, dont vous savez à présent l'origine profonde et les affinités avec les langages voisins, la musique et la prose, c'est dans notre prochain entretien que nous commencerons de les étudier ensemble.

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