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CHAPITRE IV

les éléments constitutifs du vers I':t l'accent toniqt'e

De notre première causerie, vous avez relenii Mlle la fonclion du vers était de communiquer au langage parlé le plus grand pouvoir musical dont il soit susceptible.

Vous avez compris que ce pouvoir exceptionnel était obtenu en ajoutant, — comme fait la mesure dans la musique, — un élément de sécurité pour l'oreille et pour Tesprit, à cet élément de surprise qui est seul donné par le langage ordinaire, et que cet élément de sécurité était dû à l'emploi systématique, dans la versification, d'un petit nombre de cadences régulières, substitué à l'emploi capricieux des rythmes innombrables et irréguliers de la prose.

Enfin, vous avez commencé de voir que cette régularisation du rythme était assurée par le nombre fixe des syllabes donné au vers et par le retour de

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^•-i rime. Elle l'est, de plus, dans les vers les plus longs, par l'usage de la césure, repos de la voix à l'intérieur de ces vers, destiné à en rendre la cadence plus sensible encore à l'oreille.

Nombre lixe de syllabes, rime^ césure: trois procédés qui concourront merveilleusement à créer et à satisfaire, tout ensemble, l'attente de l'oreille, à lui donner, avec un moindre effort de la mémoire auditive, cette joie du retour attendu, ce plaisir de l'identité retrouvée par où la poésie se rapproche encore de la musique, où tout, en effet, conspire à cette satisfaction, depuis le refrain de la vieille romance jusqu'au (( leitmotive » du nouveau drame lyrique, aussi bien que les transformations et variations d'un même thème dans la sonate ou dans la symphonie.

Nous allons étudier, successivement, ces trois procédés qui assurent la fixité, l'unité du vers français. Mais, avant d'entamer cette étude et pour l'entière clarté de tout ce qui va suivre, il faut que je vous montre brièvement ce qui, sous ces éléments mécaniques, extérieurs et comme visibles, est ce que l'on pourrait appeler l'essence profonde, l'âme cachée du rythme en général et du rythme poétique en particulier, dans notre langue.

Au cours de notre précédent entretien, j'ai, pour ne pas m'attarder à inie définition plus précise, apl)elé rythme « une cadence agréable à l'oreille », sans chercher d'où cet agrément pouvait venir, line phrase de Cicéron nous le dira très clairement: a T1 n'y a pas de i-ylhme de ce (jui est continu: dnns

ELEMENTS CONSTITUTIFS DU VERS oD

les gouttes d'eau qui tombent, nous pouvons, parce qu'il y a des intervalles entre elles, noter un rythme; dans le fleuve qui coule, nous ne le pouvons point. » Pour qu'il y ait rythme, il faut donc qu'il y ait discontinuité. Comment se manifesterat-clle dans le langage? Sera-ce seulement par la séparation des phrases, des membres de phrases et des mots? Non, ce sera aussi, ce sera d'abord par la différence de prononciation des syllabes, prononciation inégale en durée ou inégale en intensité.

Dans les langues anciennes, dans le latin, par exemple, c'est principalement la durée respective des syllabes qui détermine l'inégalité, donc, le rythme: certaines syllabes sont longues, les autres sont brèves; celles-ci se prononcent deux fois plus vite que celle-là; une longue vaut donc deux brèves, comme, en musique, une blanche vaut deux noires; et ainsi, le vers latin sera tout naturellement formé d'une certaine combinaison de pieds, c'està-dire de mesures quasi-musicales, égales entre elles en durée, mais composées diversement de longues et de brèves, comme une mesure musicale le serait, soit de deux blanches, soit d'une blanche suivie de deux noires, soit de deux noires suivies d'une blanche, etc. Cette valeur différente des syllabes en durée est ce qu'on appelle leur quantité métrique ou, tout simplement, leur quantité.

Mais, dans notre langue, les syllabes ont-elles une quantité? Les unes se prononcent-elles, toujours, deux fois plus rapidement ou deux fois plus lentement que les autres? Non, certes: rien de plus

incertain, de plus variable, chez nous, que la quantité des syllabes; ce n'est point de là que naît le lythme, môme dans notre prose; et, à plus forte raison, ne pourrait-on point appuyer, là-aessus. un système de versification. Quelques érudits, pleins de grec et de latin, et trompés par des analogies chiméri(iues, ■ — tel le poète Baïf, au seizième siècle — l'ont en vain tenté: ils bâtissaient sur un sable toujours croulant et fuyant. Ils oubliaient, du reste, que notre langue était sortie, non du 'alin de Virgile ou d'Horace, mais du latin de décadence, où la quantité était déjà si oubliée que les vers s'y faisaient, non plus d'après la prosodie des poètes du siècle d'Auguste, en mesurant les syllabes, mais d'après un système très approchant d.i nôtre et qui est devenu le nôtre: 1° en les comptant; 2° en y établissant des points de repère, au moyen des accents toniques (nous allons voir ce que c'est); et 3° quelquefois même, en les rimant; ainsi, dans le Dies irœ liturgique :

Dies irae, dies illa Solvet soeclum in favilla Teste David cum Sibylla !

Quantus treinor est futurus Quando judex est venturns Cuncta stricte discussurus !

J'ai parlé d'accent tonique, et souligné, dans ces six vers, les syllabes sur lesquelles il porte. Si vous vous rappelez l'air chanté à l'église sur ces paroles, vous constaterez que ces syllabes sont celles où la voix appuie le plus lortement, et non pas tou-

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