PRÉLUDE
J’avais déjà fait connaître mes idées sur la réforme de nos vers lyriques en 1819, dans la préface des Noces de Figaro, traduction de ce chef-d'œuvre de Mozart, lorsque, en 1820, je publiai De l’Opéra en France, deux volumes in-8. Ce livre me conduisit sur-le-champ, de plein vol, au Journal des Débats, et me fit nommer, en 1822, directeur de l’École royale de Chant et de Déclamation, précédemment et plus tard le Conservatoire de Musique. Le chapitre I' r de cet ouvrage renfermait un Traité des Vers lyriques; traité que je reproduisis avec de notables augmentations, en 1826, dans une édition nouvelle de mes deux volumes, il y figura sous le titre d’£ssai sur le drame lyrique et les vers rhythmiques , chapitre XVII.
Depuis mon entrée au Journal des Débats, 7 décembre 1820, jusqu’à ce jour, je n’ai cessé de prêcher la croisade contre la prose rimée de nos chansons, de nos cantiques, de nos opéras; prose que l’on ne saurait adapter à la musique, toujours écrite en vers notés, sans la forcer de rompre sa mesure, ses rhythmes, ses cadences. Une musique modelée sur de la prose ne pouvant être que de la musique en prose. J'ai poursuivi mon projet de réforme dans le Globe, la Revue musicale, de Félis, la Revue française, le Constitutionnel, la Revue de Paris, la France Musicale, etc., etc.
En 1852, j’ai mis au jour deux volumes in-8 intitulés Molière musicien, pour lesquels le ministère voulut bien m’honorer de son aide précieuse en souscrivant pour cent exemplaires. Un quart de cet ouvrage traite de l’Harmonie de la langue française et des vers lyriques. Le même sujet est rappelé sous d’au-
(i l art des vers lyriques.
très formes dans mon Histoire des Théâtres lyriques de Paris, quatre volumes in-8, plus un Recueil historique de Musique de 1 1 iOd 1856, et dans une brochure ayant pour titre : Sur l'Opéra français, Vérités dures mais utiles. J’avais tant de fois renouvelé mes instances, mes attaques dans les journaux, qu’un rédacteur impatient s’éleva contre ce qu’il appelait mon dada. Caton, le sage Caton n’avait-il pas le sien? Delenda Carthago.
Aux préceptes nouveaux contenus dans ma nouvelle publication, je dois ajouter ceux que j’avais consignés dans mes deux traités précédents, et les divers fragments insérés dans les journaux. L’Art des Vers lyriques, tel est le troisième titre que je donne à la troisième édition de mes Essais. Il me semble que pendant tiente-huit ans révolus, je dois m’être suffisamment essayé.
Tout le monde sait faire de la prose rimée; compter jusqu’à douze avec ses dix doigts, tel est le fin du métier. Un général qui se bornerait à compter ses recrues, à les prendre au tas. sans les mesurer à la toise, sans avoir égard aux défauts, à toutes les infirmités de 1 humaine espèce, arriverait sans peine à se composer une armée aussi bien organisée que le sont nos œuvres épiques et lyriques.
Tout le monde sait fabriquer de la prose rimée. Ce serait donc faire injure à mes lecteurs, à d aimables dilettantes, mathématiciens au point de savoir compter des syllabes jusqu’à douze, si je leur dévoilais avec une emphase burlesque les arcanes de la césure, de l’hiatus, de l’élision, de l’enjambement. Il est vrai que je pourrais les égayer en traitant le plus sérieusement possible la question de la rime peinte curieusement pour les yeux qui ne doivent pas l’entendre. Serait-il moins ingénieux de préparer un splendide festin, un régal de gastronomes, en chevreuils, en gélinottes, coqs de bruyère, phaisans truffés, jambons, truites, dorades, pâtés de carton, en pudding géologique, en épinards de peluche verte, en crèmes de lait de chaux, en poires, pêches, fraises de marbre d’une imitation parfaite, fantastique repas que l’on offrirait aux regards affamés d’une troupe de virtuoses rimant pour les yeux? Les cuisines, les magasins de nos théâtres
fourniraient, à l'instant et sans frais, tous les détails de celte mise en scène.
— Quelle nécessité de réunir ici, parmi des idées nouvelles, ce que vous aviez éparpdlé dans les journaux? Qui diable à pu vous mettre en tô te de publier encore des vérités dures mais utiles? Qui?
— Vous ne me croirez pas.
— Qui?
— Faut-il vous le dire? Cachinno referens! Un membre de l’Institut!!! Oui, je vous le répète, un membre de l’Institut î Satisfait, enchanté, ravi de mon projet de réforme, il a souscrit en môme temps pour deux cents exemplaires de ce traité, qu’il veut distribuer à ses amis, que sais-je? peut-être à ses confrères académiciens!
Que dites-vous de cet encouragement, de ce progrès énorme, formidable? Viclrix causa dits plaçait, quel triomphe pour la bonne cause! Ce que je me fais l'honneur insigne de vous affirmer est une vérité douce, balsamique, melliflue, qui n’en est pas moins solide sur sa base, et dont l’utilité ne saurait être contestée.
Vous resterait-il quelques doutes? Vite à l’épreuve, parions; posez un gage de bataille, un momon de cinquante francs, et cinquante mille seront l'enjeu que je mettrai sur table.
— Son nom ?
— Cet académicien vous le dira lui-même, lorsque, suivi de ses gentilshommes, il assistera son protégé venant toucher la somme engagée. Jusqu’à ce moment, chu.... ut! Chantons avec les Deux Suisses de Gaveaux :
Que nos enfanls n’eu sachent rien.
L'institut, vous le voyez, a déjà fait un premier, un immense pas vers le but. S’il ne s’avance point en armes, l’épée à la main, pour assiéger et détruire Carthage, il fournit au moins des subsides à ceux qui belligèrent. Docte et courageuse Pallas, ayant le casque en tète et la lance en arrêt, l’Université va se présenter en personne. Sachez qu’un inspecteur d’académie s’est rangé
sous noire bannière. Tout ce que je vous ai dit, pendant un tiers de siècle! trouvera sa confirmation dans les préceptes et les exemples que donne aujourd’hui cet auxiliaire académique infiniment précieux. L’union fait la force, est un apophtegme, un proverbe monnayé que vous tenez dans votre tête ou dans votre poche; le solo devenu trio, septuor, va bientôt se changer en chœur, et nous pourrons chanter comme à l’Opéra :
Avançons, combattons, détruisons, triomphons.