DE LA PROSE RIMÉE
LE MAITRE DE PHILOSOPHIE
Sont-ce des vers que vous lui voulez écrire?
M. JOURDAIN
Non, non, point de vers.
LE MAITRE DE PHILOSOPHIE
Vous ne voulez que de la prose.
M. JOURDAIN
Non, je ne veux ni prose ni vers.
LE MAITRE DE PHILOSOPHIE
11 faut bien que ce soit l’un ou l’autre.
M. JOURDAIN
Pourquoi?
LE MAITRE DE PHILOSOPHIE
Par la raison, monsieur, qu’il n’y a pour s’exprimer que la prose ou les vers.
M. JOURDAIN
11 n'y a que la prose ou les vers?
LE MAITRE DE PHILOSOPHIE
Non, monsieur. Tout ce qui n’est point prose est vers; et tout ce qti i n’est point vers est prose.
Ce que nous dit le maître de philosophie par excellence.
il»
Molière, est parfaitement juste à l’égard des peuples jouissant ues bienfaits d’une civilisation littéraire complète, à l’égard des Kabyles mêmes, s’il ne s’agit que de poésie; mais, comme les Français ne savent point encore ce que c’est que les vers ou l’ont oublié, pour eux tout ce qui n’est point prose simple est prose rimée. Quand ils sauront faire des vers, leur prose rimée, auxiliaire précieux, viendra se placer entre la prose et les vers, ils posséderont alors trois manières bien distinctes de s’exprimer, et leur pauvreté honteuse, déplorée, va se changer en opulence.
Revenons à notre Molière, écoutons ce brave Jourdain plus malin qu’on ne pense.
H. JOURDAIN
Et comme l’on parle, qu’est-ce que c’est donc que cela?
LE MAITRE DE PHILOSOPHIE
De la prose.
M. JOURDAIN
Quoi! quand je dis, Nicole, apportcz-moi mes pantoufles, et me donnez mon bonnet de nuit, c’est de la prose?
LE MAITRE DE PHILOSOPHIE
Oui, monsieur.
M. JOURDAIN
Par ma foi, il y a plus de quarante ans que je dis de lu prose sans que j’en susse rien, et je vous suis le plus obligé du monde de m’avoir appris cela.
Depuis deux siècles on rit de la naïveté du bourgeois-gentilhomme, elle est devenue proverbiale. Nos poètes, ils le sont du moins par leurs idées (1), nos poètes l’ont mille fois rappelée et se plaisent encore à la citer, sans se douter que M. Jourdain les a tous enrôlés dans son régiment. Comme lui, ces rimeurs écrivent de la prose, sans cesse de la prose, rien que de la prose, et s’imaginent faire des vers parce que leurs lignes sont inégales, marquent un repos sur l’accent au troisième ou bien au deuxième pied, et sont terminées par des mots consonnants. Heureuse in-
(t) — Sans avoir faii de vers on n’est pas moins poète, » nous a dit Aristote.
L'ART UES VERS LYRIQUES. il
génuité, procédé commode et chéri des écoliers paresseux , erreur immense dont l’univers entier repousse avec dédain les misérables résultats. Où trouverez-vous la cadence intérieure des vers si vous l’abandonnez ainsi pendant les cinq premiers temps d’un hémistiche?
Je chante le héros qui régna sur ia France.
Par quel bout prendrez-vous cette ligne de prose pour lui donner l’apparence d’un vers? Un chemin est couvert d’un océan de boue, mais de six pas en six pas de distance ou a mis un pavé, solide appui sur lequel il vous sera permis de poser le pied. Ces appuis seront-ils assez rapprochés pour assurer votre marche et vous garantir de la fange qui vous menace? Ne serez-vous pas embourbé suffisamment avant d’avoir atteint la conclusion du second hémistiche? Multipliez les repos, au lieu d’un mettez en deux, et dites :
Jë chân | tai lë hë 1 rôs qüi rë | gnâ sur lâ | France.
Mettez-en trois,
Voü | drâit a | në&n | tir lë | Dieu qu’ïl | à qult | te.
Par ce moyen vous sentez le vers, solidement établi, marcher d’un pas ferme et sûr. Vous sentez que le palefroi soumis à votre direction est muni de ses quatre jambes. Sans cette précaution, il ne vous reste pas môme l’âne de Sancho Pança ; mais les quatre piquets immobiles sur lesquels Ginès de Passamont avait juché le naïf écuyer.
Avant de citer d’autres exemples, je dois en faire connaître le mécanisme, afin de les rendre parfaitement intelligibles.
La brochure intitulée Sur l'Opéra français, Vérités dures mais utiles, m’a valu des critiques maladroites; elles prouvaient que leurs auteurs, ne comprenant pas la question, touchaient à coté du but, ne savaient pas môme ce que c’est que l’accent tonique, grammatical, prosodique ou musical. En effet, l’un d’eux allait jusqu’à me reprocher huit accents faux dans un couplet de Robin-de»-isois : il y en avait un seul qu’il notait de la même
L'ART DES VERS LYRIQUES, manière que les sept accents justes. Cette uniformité de notation n’est-cllc pas une preuve suffisante de l’ignorance du critique? Le traité que je vous soumets ici n’est pas l’œuvre d’un jour. En 1814, je faisais mieux, beaucoup mieux que les autres paroliers, ce qui ne veut pas dire que je fisse bien. Je vous montrerai des fautes dans ma traduction du Barbier «te se*uie, 1820, dans Robin-iteg-Bnift, 1824, mais depuis lors je me suis ravisé. Le prix énorme que je touchai pour mon Chasseur diligent ne m’éblouit pas, et l’Italienne a Alger, Anne de Boulen, Obéron, Lfonore.
Bernabo, sont des livrets où mon système se déploie, et qui peuvent servir de guide à nos paroliers.