MÉMOIRE A CONSULTER
Ptnple, écoute ma voix ; France, prête l’oreille!
— Si j'étais dans un endroit où l’on eût des oreilles et un cœur, quelque connaissance de la musique et un peu de goût , je rirais volontiers des intrigues qui se forment contre moi ; mais je me trouve dans un monde uniquement composé d'animaux et de brutes, musicalement parlant. Et comment en serait-il autrement? C’est ainsi qu’ils sont tous dans leurs faits , gestes et passions. Il n’y a pas dans l’univers un endroit comme Paris. Ne croyez pas que j’exagère quand je parle ainsi de leur musique. Adressez-vous à qui vous voudrez, pourvu que ce ne soit pas un Français natif, il vous répondra comme moi. Eufln, je suis ici, je dois tout supporter, mon père, pour l'amour de vous. Je remercierai Dieu tout-puissant si j’en reviens avec le goût saufl Je le prie chaque jour de m'accorder la force de persévérer à Paris, afin que je puisse faire honneur à la nation allemande et à moi-même....
« Si l’on me fait écrire un opéra, je trouverai des ennemis de reste, cela m’inquiète peu; j’y suis habitué déjà. Cette maudite langue française est si chienne ( hunds fôttisch) pour la musique! C'est vraiment une pitié! L’allemand serait divin en comparaison. Et les chanteurs, bon Dieu , les chanteurs ! ils ne méritent pas ce nom , car ils ne chantent point; ils crient, hurlent de toute la force de leurs poumons, du nez et du gosier. »
Voilà ce que Mozart, le grand Mozart, écrivait à son père en 1778. Le jeune maître répète naïvement les calomnies que nos paroliers ont lancées à toutes les époques sur le français, afin d’excuser, de justilier même l'impuissance honteuse qu’ils
n’osaient avouer. Notre langue française n’était pas plus chienne du temps de Mozart qu’elle ne l’est aujourd’hui -, mais elle était jappée, inhumainementfracasséepar des chiens qui se croyaient poètes, et bien mieux, poètes lyriques! Les mauvaises coutumes se transmettent, se perpétuent avec plus de fæilité que les bonnes. Rien n’est changé chez nous à l’égard des vers et de la musique vocale ; faut-il s’étonner que les étrangers nous traitent de brutes, en redisant en chœur ce que notre brave Mozart se contentait d’écrire en solo, confidentiellement à son père.
Ah! ne voulez-vous pas les forcer à se taire ?
Et pourquoi sommes-nous encore plongés dans un abrutissement dont tous les peuples de l’univers se sont affranchis ? pourquoi sommes-nous encore aveuglés par les ténèbres intérieures, lorsque le jour le plus pur, le plus éclatant inonde l’horizon, brille de toutes parts hors de nos frontières? Moïse nous a-t-il légué ce nuage obscur ou lumineux selon qu’il était dirigé vers les Égyptiens ou du coté des Israélites? Serons-nous Égyptiens jusqu’à la fin des siècles ? Comment se fait-il qu’un peuple ingénieux, spirituel, intelligent au suprême degré, possédant une langue qui se plie à tous les effets de la mélodie et de l’harmonie, qu’un peuple admiré pour ses chefs-d’œuvre d’éloquence et des arts du dessin , qui tient le rang suprême dans la musique instrumentale, soit un objet de constante et juste dérision lorsqu’il veut unir la musique de la parole à la poésie du musicien ? Comment se fait-il que ces deux sœurs jumelles, que les anciens ne séparaient jamais, ne puissent être réunies dans nos concerts et sur nos théâtres, sans montrer leur mutuelle antipathie, sans se quereller, se battre, se déchirer, s’arracher les yeux et les oreilles?
Une raison suffirait pour justifier la nation française, et nous en avons deux. Plaignez, déplorez son infortune, et gardezvous de l’accuser. On s’est proposé delà corrompre, de l’abrutir ; mais il a fallu deux siècles et deux académies pour en arriver à ce but et consommer l’œuvre d’iniquité. Par les soins que l’on a pris, l’argent quel’on adépensé, la persévérance deux fois sécu-
taire des oppresseurs* des tortionnaires, on jugera de ta résistance héroïque de la victime.
La vertu peut lutter longtemps,
Mais enfin sa force s’épuise.
a dit un noble parolier.
Instituée en 1635 et composée de prosateurs rimants, l’Académie française établit et proclame les stupides lois de la versification française; Boileau se plait à les consacrer en prose rimée. Musique finie, les Français compteront des syllabes par leurs doigts, s’arrêteront au nombre 12, donnant des chutes unissonnes à chaque paire de lignes, sans avoir le moindre souci de la mesure, du rhythme, de la cadence ; et la nation voudra bien accepter comme des vers, ces lignes boiteuses, discordantes et filandreuses. C’est ainsi que plus tard se comporta notre république n° 1, disant à ses amés et féaux : — Ceci vaut dix mille francs ou la mort. » Les Français prenaient pour deux cents, soixante ou vingt francs le chiffon de papier dont les étrangers n’auraient pas voulu pour six liards.
Et voilà ces dominateurs intellectuels du monde, s'il faut en croire les académiciens A. Jay, de Carné, vingt autres encore ; voilà ces législateurs en poésie, comme Voltaire se plaisait à l’écrire, en exaltant le code rimé de Boileau-Despréaux ; voilà ces dominateurs dont l’univers a constamment repoussé, refusé, méprisé les assignats, les cauris, en se moquant de leurs syllabes comptées, rimées et non mesurées. Ne devaient-ils pas lui rendre mépris pour mépris.
Établis pour la culture de notre langue française, les académistes l’ont massacrée, avilie, et fort innocemment : ils ne la connaissaient pas; ils en ignoraient l’ingénieux mécanisme, secret qui seul pouvait les conduire à l’harmonie du style. Témoin, non pas les vers, ils n’en ont jamais fait; mais leur prose rocailleuse et cacophonique, où de belles périodes précèdent ou suivent les pages dissonantes, noyaux de pêches que leurs adeptes avalent dévoiement. L’auteur qui, tour à tour, fait bien, fait mal, prouve qu’il marche en aveugle, au hasard, et ne s’appuye sur aucune règle solide. L’inspiration peut lui manquer,
L'ART DES VERS LYRIQUES, le dicendi modus jamais. Citez, si vous l’osez, citez un de vos illustres anciens ou modernes dont la prose n'offre pas ces choquantes disparates. Ce n’était point assez d’avoir faussé l'oreille et le goût d’un peuple intelligent, vous l’entretenez dans cette corruption afin qu’il ne sente pas la gravité de son mal, le ridicule immense dont vous l’avez enduit, crépi, recrépi. Vous distribuez des prix, des couronnes à la sottise, aux infortunés que vous avez leurrés, trompés, innocemment encore. Et je ne dis rien du trop fameux Dictionnaire académique , criblé de fautes, bien que non achevé. Travail plusieurs fois terminé depuis 221 ans ! à diverses époques, par un seul écrivain !
Admirer les vers de Pindare, d’Horace, de Métastase, de Klopstock, de Gleim, de Kœrner, de Dryden, et couvrir des mêmes lauriers la prose consonnante de nos rimeurs, n’est-ce pas démontrer que l’on a l’oreille dure au point de ne pouvoir distinguer la musique leste et cadencée du lourd et soporifique plain-chant î Si, par une illusion d’amour-propre à nulle autre seconde, vous en arrivez à croire que vos lignes rimées sont des vers, il faut absolument proclamer du haut de la chaire doctorale que Pindare, Horace, Métastase, Klopstock, Kœrner, Dryden, etc., n’ont jamais fait que de la prose. Vous ne pouvez unir deux ennemis inconciliables ; Guelfes et Gibelins se rangeaient-ils sous la même bannière?
— Le Basque ne goûte pas volontiers ce que l’on appelle la poésie en prose; dès qu’on rime les vers en mesure, pour le plaisir de l’oreille, il veut qu’on les chante ; du moment qu'il entend chanter, il a toujours envie de danser. C’est des bardes euskarieus qu’il est vrai de dire, avec les poètes de l'antiquité classique : Je chante l'amour, les combats, etc. Ausustih Cbaho, Biarritz , Itinéraire pittoresque, tome II, page 14, in-18, 1857.
Quoi qu’en ait dit Louis XIV, il existe encore des Pyrénées, cordon sanitaire qui préserve une partie de la France du typhus de ses académies. Témoin Chaho, témoin les autres bardes euskariens.
Et de qui les Français tiennent-ils ces lois ridicules qui, depuis deux siècles et plus, les contraignent
A proser de la rime ou rimer de la prose?
Quel est le divin Solon, l’austère Lycurgue que nous voyons en tête de nos burlesques législateurs en poésie?
C’est Chapelain, lui, dont le violon.
De discordante et gothique mémoire,
a faussé l’oreille de ses compatriotes, secondé qu’il était par une légion de crapauds coassant à plaisir de gorge, sirènes du Préz-aux-Clercs, du marais desArcans. Et Corneille, Racine, admirateurs des poètes grecs, latins, espagnols, italiens, ont accepté sans la moindre réclamation l'arrêt qui les séparait à jamais de leurs modèles favoris, en les condamnant à compter des syllabes au lieu de mesurer des vers! Et Boileau s’est incliné devant la règle imposée par cemême Chapelain, qu’il accablaitde ses traits satiriques; bien mieux 1 il a rimé la prose du législateur!
— Chapelain régnait au Parnasse, et désignait les poètes à la libéralité de Louis XIV. Ainsi les modèles, les succès, les récompenses, tout favorisait l’influence du mauvais goût , tout conspirait à assurer son empire.» Alger, Éloge de noiieuu.
— Boileau s’était exprimé avec trop de liberté sur les poètes ridicules qui, de son temps, abondaient à l’Académie française, pour espérer d’en être jamais; il s’était abstenu de toute démarche à ce sujet; mais Louis XIV voulut qu’on l’y admit, et l’ordre fut exécuté.» Notice Hur Boileau, édition de ses œuvres, Didot, 1815.
Ces acadéinistes ne devaient-ils pas le recevoir à bras ouverts? Comme eux il comptait des syllabes, et rimait sa prose, dignus erat, il se conformait aux lois, à l’exemple de Chapelain.
Corneille, Racine, Molière, Boileau pouvaient fort bien accepter la prose rimée. Si l’acteur et le lecteur savent la briser, la détruire avec intelligence, elle ne causera qu’un faible dommage à la tragédie, la comédie, la satire et l’épltre. Mais que deviendront les œuvres lyriques, l’ode, la cantate, la chanson, brutalisées à la manière de Chapelain ? Rien de plus simple: elles cesseront d’exister pour nous, et nul au monde ne s’en plaindra. Si les odes, les cantates, les chansons de nos prosateurs rimants repoussent avec horreur la musique, elles ne peuvent pas môme être lues devant un auditoire civilisé sans le mettre au supplice.
On lit faux comme on chante faux, et ces œuvres, où les ressauts, les cadences brisées, les cacophonies, les rhythmes barbares abondent, ne sauraient être dites autrement.
Qu’est-ce que la poésie? De la musique sans notes. Et la musique? De la poésie sans paroles. Ces deux puissances réclament donc également la mesure, le rhythme et la cadence. Les en priver, c'est les frapper de mort ou du moins de paralysie.
— Pourquoi donc les opéras bouffes italiens plaisent-ils partout, malgré les misères du livret, même à Paris, où je les ai vu représenter? Parce que la musique seule y domine et fait tout oublier; donc notre opéra plaira d’autant plus que le plan de la pièce est bon et bien travaillé, que les paroles n’ont été écrites que pour la musique, et qu’on n’y trouve pas des mots, des strophes entières qui gâtent tout à fait les idées du compositeur, pour l’amour de quelques misérables rimes qui, pardieu, quelles qu’elles soient, ne font ni chaud ni froid à une représentation théâtrale. Des vers mesurés, certes la musique ne peut s’en passer, mais des rimes pour des rimes, rien de plus fatal; la pédanterie des auteurs les perd, eux, leurs drames et la musique.
« Ce qu’il y a de mieux, c’est quand un bon compositeur, qui comprend le théâtre, qui est capable de donner des indications, rencontre un poète ayant de l’oreille, un vrai phénix. Alors ils n’ont rien à craindre de la cabale des ignorants. Les poètes me font presque l’effet des joueurs de trompette avec leurs fanfares; ils tiennent, comme ceux-ci, aux farces de leur métier. Si nous autres musiciens nous voulions toujours suivre scrupuleusement nos règles (fort bonnes quand on n’avait rien de mieux) nous ferions d’aussi mauvaises compositions qu'ils font de mauvais livres. » Mozart, écrivant à son père ; Vienne, 27 septembre 178t.
C’est à propos de l'Enlèvement au Sérail, livret allemand, que Mozart s’exprime de cette manière.
Un brigand étranger, que la favorite Montespan avait tiré des griffes du bourreau, s'empare de notre Académie royale de Musique après en avoir dépossédé les fondateurs, et, muni d’un privilège qui lui donne le monopole des théâtres lyriques de la France entière, étend sa verge de fer, ses ongles rapaces, meurtrières sur notre belle patrie; établit insolemment des lois per-
Digitizèd by Googlel
fîdes et brutales sur notre nation opprimée, écrasée sous un joug d’autant plus odieux qu’il était avilissant. Lulli, dictateur en musique, défend aux comédiens français d’avoir plus de six violons à leur orchestre, et supprime chez eux le chant et la danse; plus lard, il les chassera do leur théâtre. Il meurt en 1687, et ses enfants héritent du droit de tyranniser les Français comme d’un bien de famille, d’une ferme dont l’exploitation leur est confiée, acquise. Un fermier autocrate peut dire à ses ilotes, à ses mougiks : — Ici vous planterez des choux, là des orties, là rien du tout. »
Devenus mougiks de l’hoirie Lulli, nos directeurs de spectacles furent contraints d’accepter les ignobles et dures Conditions qu’on leur imposa. L'un avait la permission de faire parler res acteurs et de mêler quelques chansons à leur dialogue; l’autre devait donner des pièces en vaudevilles d’un bout à l’autre ; un troisième ne pouvait faire parler ni chanter ses personnages ; l’un ne devait produire en scène que deux acteurs, l’autre qu’un seul; si les danseurs de corde avaient l’autorisation de parler, de jouer quelques intermèdes, il fallait que ce fût sous la corde tendue et toujours prête à les recevoir ; une gaze en rideau tombant sur l’ouverture de la scène, devait parfois empêcher le public de jouir complètement du spectacle, en lui dérobant le jeu de physionomie des acteurs; quelques Italiens privilégiés obtenaient la licence d’ajouter des scènes françaises aux comédies italiennes ; et ces permissions étaient sans cesse élargies , restreintes ou supprimées d’après la volonté, le caprice des suprêmes dictateurs, habiles à rançonner leurs victimes. Tous ces spectacles ne pouvaient être donnés au public que dans des barraques en planches, démolies, incendiées même à l’instant lorsqu’elles pouvaient offrir de l’agrément aux spectateurs et ressembler plus ou moins à des salles un peu régulières.
— Les Marionnettes ont critiqué Bomuius , tragédie de La Motte, en donnant pierrot itomuiu». La critique est plaisante, elle est de LeSage et Fuzelier qui travaillaient pour les danseurs de corde quand ils parlaient.
• Les comédiens français ont voulu se plaindre de cette critique et
faire taire Polichinelle. Baron lit un beau discours à M. de La Vrillière sur cela. Le compère ou voisin de Polichinelle, <jue l'on avait appelé, dit qu'il n’avait point l'éloquence nécessaire pour répondre à ce beau discours, qu’il ne dirait que deux mots; que depuis plus de cinq cents ans Polichinelle était en possession de péter et de parler, et qu’il demandait d’y être conservé. Cela lui fut accordé sur-lechamp, et les comédiens se retirèrent avec leur comie honte : Ridiculum acri. Matthieu Marais, journal de Pari», février 1 722. Revue rétrospective, seconde série, tome VIII.
Opprimée par l'Académie royale de Musique, la Comédie- Française opprimait h son tour; agréable ricochât I
Nos vaudevilles sont aujourd’hui ridicules, parfaitement indignes d’un peuple qui vise à la civilisation ; mais alors c’était bien autre chose ! Imaginez-vous cinq ou trois actes interminables, dont le dialogue est bredouillé sur des airs de carrefour, dont chaque ligne est accolée à quelque refrain, à quelques mesures d’un flon-flon commencé, pris par sa queue ou scindé par un autre fragment qui doit amener une linale venant on ne sait d’où ; tout cela dégoisé sans accompagnement d’orchestre, mais avec le secours d’un violon qui ramène les acteurs au ton quand ils s’en éloignent un peu trop. Figurez-vous ce tas d’immondices, de saletés ramassées dans les égouts de la ménestrandie, des joueurs d'instruments hauts et bas, ces atrocités mélodiques brouillées, cousues à la file et servant à réciter des paroles quelquefois spirituelles. N’est-ce pas le comble de l’imbécillité? je n’ose dire de la folie.
A coté de ce tableau niaisement grotesque, voyez et retenez vos larmes, s’il est possible ; sans frémir d’horreur, de douleur, de pitié, voyez des hommes de savoir, de talent, de génie, de nobles et généreux Français, tels que Du Fresny, Le Sage, Piron, Fuzelier, d’Orneval, de Boissy, Favart, obligés, contraints de se vautrer dans cette fange, car ils devaient posséder tn leur mémoire toutes les ordures mélodiques dont il fallait user à chaque instant; voyez ces auteurs obligés de fausser leur esprit, d’éteindre leur génie, pour fausser à leur tour l’oreille, le goût, l’esprit de leurs compatriotes, de piler des mots, de les estropier
afin de lej associer aux rocailles du vaudeville ; et tout cela pour gagner leur pain de la semaine! pour enrichir notre pauvre Académie de Musique, orgueilleuse mendiante que la fortune cessa bientôt de favoriser, et qui tomba dans un abîme de misère et de ridicule dont elle n’a pas encore pu se tirer. De riches auxiliaires ont ravitaillé sa bourse et payé ses dettes, mais la somme de ridicule est restée impayable jusqu’à ce jour.
Constamment poursuivis, attaqués, opprimés par l’autorité, les petits théâtres inspiraient le plus vif intérêt au peuple qui les soutenait avec ardeur et leur portait son argent. Doux effet de la sympathie ! n’était-il pas aussi cruellement opprimé ? Estil nécessaire de vous dire que notre infortunée langue française était massacrée, forcément outragée dans ces vaudevilles faits à l’impromptu, modelés sur d’ignobles refrains, comme elle l’est maintenant et sans excuse! dans nos opéras. Deux siècles de corruption préméditée ont dû nécessairement produire les résultats que nous déplorons; et, par degrés insensibles, plonge la nation française dans l’apathie, l’atonie, l’abrutissement où nous la voyons à l’égard de la poésie et de la musique vocale. C’est un prodige, il est vrai, mais le tour est fait; nos oppresseurs, dignes légataires du brigand que vous savez, ont accompli victorieusement leur inique mission.
Le Français , né malin, a pu former le vaudeville, chanson courant les rues, »oi* de «nie, pasa calle, mais il avait trop d’intelligence, de goût, de tact superfin, de judicieuse élégance, pour s’abaisser à la formation du vaudeville dramatique, de l’opéra comique, du mélodrame, de la pantomime dialoguée ou non, etc. Tous ces spectacles absurdes, bizarres, saugrenus, il ne les a point inventés ; on l’a forcé, contraint de les subir. Tragala,perro! lui disait insolemment le perfide et rapace Lulli. Deux cents ans de servitude ont rivé ses fers de telle manière, que notre nation a fini par s’accoutumer à toutes ces combinaisons de la sottise opprimante, comme un chien s’accoutume à trotter sans souliers, comme un Robinson dans son île déserte s’accoutume à dévorer des serpents, des rats, des crapauds, sans la moindre sauce piquante.
Les héritiers de Lulli cessèrent enfin d’opprimer nos théâtres; mais le tour était fait, accompli, la mallote organisée, et des centaines de voleurs, de forbans, d’escrocs, de filous administratifs et leurs aides ! leurs aides 1 ! ! vingt bagnes ministériels, prenant subito, prestissimo la suite des affaires du brigand, se jetèrent tour à tour sur une riche proie, et se concertèrent admirablement pour maintenir un désordre favorable à leurs dilapidations, au commerce des privilèges I Jugez si la corruption du goutpeut s’arrêter en ses progrès lorsque les chefs immédiats sont gangrenés à ce point I Toutes ces infamies n’existent plus, et c’est fort heureux, ne devrions-nous pas songer sérieusement à réparer les maux causés par le vol et l’escroquerie?
Connaissez les sentiers dont le vol a fait choix Pour grimper au théâtre et nous donner des lois.
Si la poésie et la musique ont toujours prospéré chez nos voisins, c’est qu’ils jouissent d’un avantage inappréciable; rien, chez eux, rien ne s’oppose à l’exercice des arts, à leurs progrès, ils n’ont point d'académies!
Les Romains faisaient danser des nains, monstres à grosse tète, que Suétone désigne sous le nom de distorti. Les dames avaient un goût particulier pour ces êtres hideux. Domilien s’en servit dans un spectacle d’une effroyable indécence, qu’il donna sur un théâtre public. D’autres nains, miniatures bien proportionnées , pygmées remplis de gentillesse , dansant et jouant des castagnettes, figuraient aussi dans les ballets, mais avec moins de succès. Leur petitesse était le résultat d’une industrie abominable, d’une sorte de mutilation exercée sur eux dès l’âge le plus tendre. On arrêtait la croissance des enfants, on en faisait des nains, en les serrant dans des boites, moules étroits, inventés pour cet objet. Pline, Longin, parlent de ces étuis de nains, de bossus, de monstres, de dislori. Les dames romaines préféraient les nabots à grosse tête; Dion en fait connaître la raison.
Les Romains ont voulu fabriquer une collection d’infortunés distorti , vous voyez qu’ils y ont réussi. Le plus bel enfantcomprimé dans un moule étroit, offrant des concavités, des résis-
L’ART DES VERS LYRIQUES, tances également pernicieuses, devenait un monstre, s’il échappait aux dangers de l’épreuve. Nos oppresseurs ont voulu jadis frapper d’imbécillité poétique et musicale tout un peuple ingénieux, ils y sont parvenus. Si les Français rampent dans l’abrutissement où nous les voyons, c’est que nos oppresseurs^'étaient résolument proposé de les y précipiter; c’est qu’une opiniâtre persévérance les y retient depuis deux cent vingt-un ans. Oserait-on se moquer de ces infortunés distorti deux fois séculaires, beaux garçons que leurs boites, leurs étuis ont déformés, dénaturés? Ils sont restés superbes hommes, il est vrai, c’est leur esprit, leur oreille que l’on a faussés, et nos académies sont les boites, les étuis où s’est opérée une métamorphose à jamais déplorable.
Épiciers de haute gamme, nos académistes ont empilé des millions de Français dans un immense bocal à cornichons, dans une caque, ignoble retraite des harengs; et là, couverts, entourés d’une saumure infecte, immergés dans une lie corrompue et corruptrice, ils les ont laissé croupir, macérer, rouir, pendant une éternité.
Amenez-moi des saints,
Amencz-moi , si vous voulez , des anges ,
Je les tiendrai créatures étranges ,
si deux cents ans et plus de séjour dans un réceptacle d’ordures ne les a pas crottés de pied en cap; mais non, les anges, les V saints braveraient ce danger, et les Français ne sont pas des anges, ni même des saints.
Une académie aurait suffi pour vicier le goût, l’oreille, l’excellent, l’heureux naturel du peuple français, et nous en avons deux! oui, deux qui nous écrasent, nous corrompent, sans pitié comme sans vergogne, de par Chapelain etLulli !
Le mal que fait une académie est incalculable parce qu’il est inconnu. Songez qu’une majorité vulgaire et souvent imbécile trône dans cette assemblée; qu’elle défend son poste et ses intérêts en propageant, soutenant les doctrines les plus abrutissantes. Vous en avez l’exemple sous les yeux. Renards à queue coupée, ces académistes, frères mineurs en esprit, majeurs en
nombre, savent profiter de l’empire qui leur est accordé sur le populaire. Ils agissent, non par la force et l’activité de leur génie, à l'impossible nul n’est tenu, mais par l’inertie de leur impuissance. Ils agissent directement par eux-mêmes, et, sous main, par la tourbe médiocre et rampante qui vise aux 3 fr. 30 donnés à l’acadéinistc, afin de récompenser dignement son oisive inutilité. Voilà, certes, le résultat le plus destructeur parce qu’il devient général, et porte ses ravages sur toute la France. L’appât des 3 fr. 50 désarme les critiques les plus doctes et les plus judicieux; il éteint sur le champ
Ces haines vigoureuses
Que doit donner le vice aux âmes généreuses.
Les académisles savent compter leurs moutons, et si quelque bélier s’est permis un coup de corne, croyez qu'il sera pointé, noté, sans avertissement préalable, et le bélier imprudent obtiendra sans peine un brevet d’exclusion. Que d’ouvrages sont châtrés et décolorés pour les abaisser au niveau de l’Académie, pour les adapter au ton des eunuques volontaires ! Que de festins somptueux, délicats, sont offerts galamment aux heureux pensionnaires de l’État, possesseurs inamovibles, à peu près du moins, des 3 fr. 50 1 Dilettante parfaitement étranger aux intrigues, je me suis assis plus d’une fois à ces banquets séducteurs, où l’amphitryon et ses ayants cause prodiguaient les éloges aux œuvres de leurs nombreux convives, qu’ils méprisaient, abominaient de toutes les puissances de leur ame. Ce sont les ouvrages que je veux dire, et non les personnes de tout point honorables, l’Académie n’en reçoit pas d’autres; ainsi gardez-vous bien de tomber dans l’amphibologie. Toutes ces largesses en louanges mensongères n’avaient d’autre but que d’obtenir les voix des consommateurs friands de truffes et de vin de Champagne. Aussi les cuisiniers sont-ils académisles dévoués.
Si nos voisins nous ont devancés et nous dictent des lois, s’ils chantent juste et d’aplomb, c’est que leur prudence les a garantis d’une lèpre meurtrière pour l’art et les artistes. Seuls barbares au milieu de l’Europe civilisée, par quel moyen puissant arriverions-nous à conquérir l’unisson désiré î Rien de
L'ART DES VERS LYRIQUES, plus facile : fermer deux académies, c’est ouvrir pour nous les portes lumineuses de l’Orient.
L’Académie a maintenant, comme elle a toujours eu, des membres d’un talent réel, littérateurs d’une haute portée qui partagent mon opinion sur la prose faussement décorée du nom de poésie lyrique française. Ils veulent bien en faire un aveu confidentiel, mais aucun d’eux n’oserait écrire, imprimer une vérité que l’esprit de corps veut retenir dans l’ombre et condamner au silence. Ils ont l’extrême faiblesse de hurler avec le* loups, de clocher devant les boiteux. Leurs œuvres lyriques et celles de leurs sectateurs sont frappées de nullité. Le mal n’est pas grand, on peut se dispenser de les lire; mais comme elles viennent salir et corrompre de sublimes partitions, nous ne saurions trop déplorer l’ignorance de nos académisles paroliers. Le prince des musiciens, Rossini, consent à nous donner des opéras, et ces chefs-d’œuvre sont à l’instant mis à l’index des nations; votre dure, lourde, sourde prose s’est cramponnée à leurs mélodies ravissantes. On ne saurait traduire en vers des opéras bâtis sur de la prose, ils doivent forcément rester dans le pajs qui les a vus naître.
Témoin Guillaume Teii, que l’Italie n’a pu s’approprier, même dans un temps de famine! ses poètes les plus habiles s’étant escrimés en vain pour ajuster des vers sur des cantilènes admirables, des avocats ont eu recours à la prose, et le populaire italien, sensible à la cadence de la poésie comme au rhythme de la musique a sifflé la prose des avocats. Uusica francese ! s’estil écrié, sans vouloir être juste en séparant les rubis, les diamants de Rossini du sordide fumier qui les entourait, qui les dégradait. Tant, pour un peuple civilisé, les paroles et la mélodie forment un tout indivisible, étroitement uni, dans la musique vocale 1 (1) Un chef-d’œuvre, le chef-d’œuvre de notre siècle! devient, hélas! votre exclusive propriété, parce que vous
(1) — Ou sait par cœur des scènes entières de Quinault; c’est un avantage qu’aucun opéra d’Italie ne pourrait obtenir. » Encore une balourdiso du même Voltaire! Siècle de Louis XIV.
l’avez gâté, déshonoré par le contact d’une prose rebutante et nauséabonde. Celte œuvre sublime, délicieuse, immense, reste dans vos magasins comme une marchandise de rebut! oserezvous en tirer vanité, dire que c’est de l’égoïsme? Applaudissezvous bien fort, criez tous à la fois, si vous ne craignez d’entendre les malédictions, les sifflets de l’Europe, de l’univers entier.
Cet argument vous paraît-il bien assis ?
— Le 23 avril 1776, première représentation d'Alceste; deux actes sont applaudis généralement, le troisième paraît ennuyeux, monotone. Les partisans de Gluck proclament un succès, leurs adversaires un échec; l’un d’eux va jusqu’à dire que la pièce est tombée. — Tombée du ciel, » réplique Arnaud (l’abbé). Gluck ne s’alarme point: ferme comme un roc, il assure que si sa musique ne prend pas aux premières représentations, elle sera goûtée aux suivantes; que si ce n’est pas cette année, ce sera l’an prochain , dans six ans, dix ans, parce que c’est la musique la mieux sentie et qu’il n’en connaît pas de plus vraie. » Castil-Blaze, l’Académie Impériale de Musique, tome 1, page 346.
Quelques mois suffirent pour que la prédiction de Gluck s’accomplit. Il faudra plus longtemps pour assainir les oreilles françaises; nos académies les ont faussées, viciées, corrompues avec tant de soins, d’affection, de persévérance égoïste ! 11 faudra plus longtemps pour accoutumer ces oreilles à la mesure, à la cadence des vers, de telle sorte qu’elles repoussent avec dédain les saletés prosodiques de nos fabricants de prose rimée. Cette réforme que le bon sens, le goût, l’honneur de la nation réclament également, doit s’accomplir par la raison qu’il faut enfin, enfin qu’elle s’accomplise. Les Français ne peuvent rester ignorants et barbares sur un seul point, la poésie lyrique, au milieu de l’univers docte et civilisé complètement.
Établie sur nos théâtres lyriques, celte réforme y porterait depuis vingt ans de salutaires fruits, si l’on ne m’avait banni prudemment de ces théâtres, lorsqu’on a pu connaître le projet d’un novateur audacieux. Tels, ces moitiés dissolus, réfractaires de l’ancien temps, intéressés à maintenir le désordre et la corruption, se révoltaient contre leur sévère réformateur, et se
hâtaient de fermer les portes, de baisser la herse, pour lui défendre l’entrée du couvent. — Prêche dans ledésert l » lui criaient les suppôts de Satan.
Mais Paris n’est point un désert, je puisy rencontrer plus d’une assemblée prête àm’écouter. Si j’appelais d’une sentence inique ?
Au nom de la patrie ! — Un banni n'en a pas.
BalZE, Oortolan.
Et quel est ce banni? l’homme à qui la France avait dit par la voix de son ministre deLauriston : — Vous avez régi parfaitement une de mes sous-préfectures, bien inspecté ma librairie, je rencontre en vous un avocat, un littérateur, un musicien, un administrateur étranger à tout esprit de coterie; vous (tes mon homme, où pourrais-je en trouver un qui réunit toutes ces qualités précieuses pour un directeur de Conservatoire? » Hélas ! cet avocat musicien se crut obligé de refuser l’honneur et les dix mille francs d’une place éminente. Jeune, pauvre, il ne put se décider à les échanger contre l’espérance ; et certes, il fit bien, l’événement l’a prouvé.
Dans un concile que notre république n” 3 improvise en juin 1849, elle se hâte de confirmer la sentence royale de 1822, en proclamant cet exilé directeur des Beaux-Arts. Le voilà donc l’élu des gouvernements les plus antipathiques et toujours sans la moindre sollicitation de sa part. Le monarque de 1822, le peuple souverain de 1849, agissant motu proprio, comme un pape infaillible aurait pu se le permettre. Cette unité de pensée et de suffrages, à des époques si diversement colorées, seraitelle un préjugé doublement flatteur pour le candidat ? Objet des railleries d’une infinité de prosateurs rimants, de musiciens sans musique, ce banni posséderait-il un charme, un talisman, une vertu mystérieuse, absconse, qui lui fit conquérir sans effort aucun, sans intrigue, à son insu ! les postes les plus éminents, quêtant d’autres désirent et poursuivent en vain?
Mettre d’accord le royaume et la république, les trois fleurs de lis et les trois couleurs, le marquis de Lauriston et le tribun Ledru-Rollin, amener leurs dissidentes voix sur une même note, les faire chanter à l’unisson, se disant l’un à l’autre : — Je veux
ce que tu veux, et le veux résolument, » ne vous semble-t-il pas un chef-d’œuvre d’harmoniste consommé? Le banni, le proscrit aurait-il ainsi résolu victorieusement le problème que propose Molière, en mariant le Grand-Turc avec la république de Venise?
Je suis exilé, vous le savez, mais fort heureusement je ne le suis que des théâtres lyriques de Paris, où mon nom seul inspire une telle épouvante que la herse est baissée, le pont levé, les fossés remplis jusqu’aux bords, de male peur que je n’introduise enfin dans ces lieux prohibés, les bienfaits de la civilisation poétique, dont les Kabyles jouissent depuis mille ans et plus. On me donne la clé des champs pour aller promener mes chagrins, mon joyeux désespoir dans les entours de Paris, visiter les forteresses qui le protègent, et voir si l’on y fait aussi bonne garde qu’aux portes de nos théâtres lyriques. O surprisel on y chante à grand chœur ! troubadour vagabond, j’ai reconnu ces airs sortis d’une cervelle proscrite ; on m’a vu, le pont est abaissé, la herse relevée, et le gouverneur du fort de Romainville, M. le comte de La Serre, m’invite de la manière la plus gracieuse au concert vocal de ses braves, disant :
— Vons avez fait pour le 10" régiment d’infanterie de ligne cette chanson de Roiund, qu’il exécute depuis dix mois, vous êtes entré dans la cage, imprudent oiseau, vous n’en sortirez pas sans nous en donner ou promettre une autre.
— Une autre, mon colonel, une autre 1 vos soldats musiciens, habiles conquérants de la médaille d’or, viennent de se comporter de telle manière que je leur fournirai tout un orphéon miutatre, des chants guerriers écrits en vers, phénomène inconnu des Français depuis sept cents ans; des chants de tous les caractères parodiés sur tout ce que des musiciens tels que Lulli, Hândel, Mozart, Sacchini, Méhul, Grétry, Beethoven, Rossini, Weber, et même les anciens troubadours, ont produit jusqu’à présent de plus admirable et de plus admiré, des chansons que vos braves diront et marcheront d’un pas leste et ferme, des cantiques pour leurs festivités religieuses. Vous avez un lac à Bellcville ; bien que les vaisseaux, les frégates n’y manœuvrent pas, les virtuoses du 10“ pourront y faire sonner
iu Marine française, la Prière des Marins, de Weber. J’ai mis en Oeuvre un océan de cantiques pour l’Orplu'on rellglui*. » grand rlieeur, de Mormniron, je vous dois un fleuve de chants guerriers. Vous l’aurez, de par le roi des preux, le fler Roland, de par son oncle Charlemagne, de par Du Guesclin, Bayard, Turenne et Napoléon. Vous rangerez ces cantilônes sublimes parmi les effets de linge et chaussure du régiment. Si vos soldats se battent comme Achille, croyez qu’ils auront les pieds légers de ce héros, rien ne les arrêtera, ne les blessera; fermes sur mes vers et sur la musique, on ne les verra pas broncher, boiter, bredouiller, patauger comme tous les chanteurs de tous nos opéras. »
Voyez à quels artifices, quelles ruses de guerre, on est obligé de recourir pour infiltrer la civilisation en France!
Et qui s’oppose à ce progrès désiré par la nation?
L’Académie française en protégeant sa fille, une bâtarde, la prose rimée, qu’elle récompense de son or et de ses lauriers !
L’Académie de Musique, en proscrivant les vers, en fermant ses portes à double tour au novateur qui, sur-le-champ, l'élèverait au rang des théâtres civilisés !
— Allons voir l’opéra, » disent les Français.
— Allons entendre l’opéra, » diront les Italiens.
Cette habitude, cette manière de s’exprimer générale, séculaire, fait connaître le genre de plaisir que l’une et l’autre nation cherche et trouve au théâtre lyrique. L’opéra, dont les Italiens savourent les vers et la musique, l’opéra n’a pas encore cessé d’ôtre pour nous la comédie des machines , un spectacle offert aux yeux, où l’oreille la plus attentive s’efforce en vain de saisir le moindre contentement.
S’il fallait persuader un petit nombre d’incrédules et leur prouver que notre Opéra n’est et n’a jamais été qu’un spectacle ridiculement pompeux ou pompeusement ridicule, d’une absurdité que les bambins et les brutes peuvent seuls ne pas condamner, je leur montrerais l’innombrable troupe de directeurs qui l’ont administré sans arriver à corriger scs défauts, mais non, son défaut; car il n’en a qu’un. Faites-le danser, cabrioler aux sons d’un admirable orchestre, il est excellent,
L’ART DES VERS LYRIQUES, ravissant. Voulez-vous qu’il chante? couac! ses paroliers sont prêts à l’étrangler, à lui tordre le cou.
— L’Opéra ne marche pas, il se traine, il ennuye les Français eux-mêmes; s’il amuse les étrangers, c’est parce qu’ils s’en moquent ; il sert de plastron à leurs traits malins. » Voilà ce que disait tout le monde. — L’Opéra ne marche pas, vite poussons à la retraite, et richement 1 un directeur inhabile. » Notez, s’il vous plail, que le successeur élu devait bêtement suivre l’ornière où cahotait son prédécesseur, et mettre en scène les ouvrages qu’il avait choisis, approuvés, reçus, emmagasinés.
En 57 ans, nous comptons 45 changements d’administration! — L’Opéra languit, il semble frappé de torpeur, de paralysie; il réclame à grands cris un nouveau directeur. »
Tactique stupide et dont je me permettrai de vous présenter l’image véritable en d'autres lieux. Un serviteur effaré vient troubler la douce quiétude, le bonheur parfait dont un noble homme jouit en son chateau ; ce messager lui dit : — L’orage a dégradé votre hôtel de la place Vendôme, à tel point qu’une rivière coule à travers les plafonds, inonde vos lambris, vos tableaux, vos estampes, vos livres, vos meubles, vos tapisseries, tout est perdu, ravagé.
— Allez, dit le maître en colère, allez, et que l’on chasse à l’instant le suisse, le concierge. »
Comme si le portier avait tiré le cordon pour ouvrir une entrée à la cascade, aux cataractes du ciel, au déluge. Laissez en paix cet honnête concierge, et courez avertir le couvreur.
L’Opéra-Comique redevenu Vaudeville pur sang, vers la fin de l’an Vilf de notre république n° 1, moi présent, se permit de mettre en scène Devismes, directeur du théâtre de la République et des Arts (l’Opéra), mais c’était pour le justifier. 11 prit sa défense, et chanta sur l’air : J’ ms un curé patriote.
Notre directeur n’y peut rien,
Et sur ce point on doit l’absoudre;
Ici tout le monde sait bien Qu’il n’a pas inventé la poudre.
Une Nuit rte Frédéric II, vaudeville non imprimé.
Pauvres gens ! ils n’en étaient encore qu’à la poudre, et nous possédons aujourd’hui le gaz et l’électricité. Quels moyens puissants, victorieux pour chauffer, ravigoter une Académie de Musique... ou pour la mettre en sépulture!
Tristes apprêts, pâles flambeaux.
Jour plus affreux que les ténèbres !
Vous appelez des musiciens étrangers pour dégrader leurs œuvres au moyen de la prose rimée ; vous brisez l’épée de ces chevaliers dix fois vainqueurs en leur pays ; vous enclouez leurs canons et trempez leur poudre fulminante dans la fange de vos paroles. Est-ce pour exercer un pareil vandalisme que l’on a formé nos académies? Est-ce pour nous immerger et nous retenir dans les ténèbres de l’ignorance ?
Ne vaudrait-il pas mieux donner des vers à vos musiciens, ragaillardir au moins par le rhythme et le charme de la cadence une mélodie privée d’originalité, qui depuis si longtemps implore ce précieux, cet indispensable auxiliaire? Vos musiciens, travaillant sur de la vile prose, contraints d’écorcher les oreilles . de leur auditoire, sont obligés d’ôtre admirables, sublimes pour vous forcer à croire qu’ils sont bons. Ils ne peuvent se maintenir, se distinguer même dans cette honnête et lucrative médiocrité qui pour Anfossi, Nasolini, Bianchi, Mosca, Pucilta, Generali, Pavesi, etc., fut aurea mediocritas.
L’amour-propre blessé de l'Académie française, qui, sur la foi d’un Sicilien, a condamné sa langue française à se traîner en prose au lieu de piaffer, de galoper fièrement en vers (1); l'amour des piécettes dont nos paroliers font une ample et facile moisson en brossant de la prose stupide, ces deux amours adultères sont les raisons ignobles, mais puissantes, invincibles, puisque nos ministres les plus zélés pour l’honneur de la France ont reculé devant cet obstacle, telles sont, dis-je, les raisons, malilabes! qui retiennent encore, en 18581 notre belle patrie dans le bourbier de la sottise et de la barbarie.
(t) Voyez l’arrêt do condamnation, page 106 de co livre.
Mars, dieu terrible et furieux,
Tes fruits sont la mort, l’esclavage,
la destruction, le vandalisme, le pillage, la ruine des arts, etc. Vieux dictons que tout cela, poncifs répétés mille fois en prose rimée ou non. La civilisation repoussée avec autant d'opiniâtreté que d’étourderie par nos académies, a porté ses bienfaits dans nos armées. Chevaliers sans peur et sans reproche, émules de Bayard comme de Thibaut de Champagne, de Guillaume d’Aquitaine, guerriers troubadours, nous tirons l’épée lorsqu’il faut défendre nos droits et soutenir l’honneur de la patrie ; mais une paix victorieuse et le repos des nations forment la cadence finale d’une symphonie brillante et bruyante, exécutée avec l’aplomb des virtuoses français. Jadis on voyait des soldats mercenaires se débander et courir sur les chemins, faire la guerre aux voyageurs et les détrousser, quand l’armée était licenciée. Les fruclus belli par Callot burinés, vous présentent la fidèle image de ces calamités.
Que les temps sont changés 1 nos soldats vainqueurs édifient ce que d’indignes prédécesseurs renversaient, détruisaient. Ils savent employer les loisirs de la paix à l’étude précieuse de la musique. Quatre ou cinq cents orchestres militaires, dirigés par des harmonistes éprouvés; des milliers d’orphéonistes guerriers, en attendant qu’on leur permette d’aller répandre en nos provinces les talents acquis à l’armée, travaillent à réparer les dommages causés par nos académies. Musiciens civilisateurs, sensibles à la cadence des vers qu’ils chantent, on les voit prêcher d’exemple et restaurer le goût, l’oreille des populations. La troupe innombrable, quoique choisie des orphéonistes civils prend une part active à cette noble mission.
Entrez à l’église Saint-Gervais, à l’église Saint-Eugène, vous y serez doublement surpris et charmés en écoutant les cantiques chantés à quatre parties bien ordonnées par des soldats, avec un ensemble admirable, une onction suave et dévoticuse. Dilettantes voyageurs, allez à Saumur, à Provins, à Vendôme, et là, protégés par M. le comte de Rochefort, général commandant l’École de cavalerie, dirigés parM.le comledeChelïontaines.co-
lonel au 8 e régiment de lanciers, par M. de Valabrègue, colonel au 6' régiment de hussards, ces chœurs militaires vous montreront avec orgueil leurs officiers devenus simples orphéonistes, et se rangeant parmi les ténors ou les basses, pour le bien du service musical. Est-il un accoid plus heureux, une plus touchante harmonie? Je vous ai parlé du 10 e de ligne, le 27* et beaucoup d’autres méritent la mention la plus honorable.
Le département de Seine-et-Marne est peuplé d’orphéonistes; il doit ce bienfait aux soins de M. le baron de Bourgoing, son digne préfet. Ce frère d’armes de mon frère Elzéar, me dit en sa lettre du 27 octobre 1837 :
— J'encourage de tous mes efforts l’institution des orphéons comme pouvant adoucir, poiieer les mœurs des habitants de nos campagnes, les détourner du cabaret, et j’ai recueilli déjà d’heureux résultats. Intervenir dans les délassements de la classe ouvrière, c'est ce que je nomme la philosophie de l’administration.
« Le colonel du 8' régiment de lanciers, longtemps en garnison à Melun, témoin des résultats de l’institution des orphéons a, le premier, je pense, créé 1 orphéon militaire. Rien de plus émouvant que des soldats nombreux, disant avec énergie des chants de guerre, d'amour de la patrie. Les armées grecques et romaines marchaient au combat en chantant; et, de nos joui s, l’illustre général La Salle chargeait avec sa division de cavalerie en faisant sonner la cuuuson de Roland , et son émotion était si profonde que de grosses larmes tombaient de ses yeux en rappelant à ses braves les hauts faits du roi des preux.
« J’espère que l’Orptiéon militaire se répandra dans nos régiments. C’est un moyen puissant de prévenir la nostalgie, tristesse des jeunes soldats quittant leurs foyers, et dé prêter des charmes à la vie de garnison. »
Grâce à nos troubadours, ù leurs joyeux pèlerinages, aux encouragements qu’ils reçoivent de l’autorité; grâce à l’émulation inspirée, entretenue par les concours, les croisements de nos sociétés chorales avec celles de la Belgique, de l’Allemagne, notre France musicienne sera sauvée. Fière et brillante de santé, de vigueur, croyez qu'elle échappera sans peine à la double contagion de ses académies. Elle a remporté bien d’autres victoiresl
Et lorsque au palais Mazarin on exaltera la prose l imée ; lorsque à la Sorbonne des professeurs naïfs , de bonne foi , comme les médecins de Pourceaugnac, détailleront les sublimités d’une poésie lyrique inconnue à l’Europe, attendu qu’elle est encore à naitre ; lorsque à l’Académie de Musique on bredouillera la prose dissonante, outrageante, inintelligible, le charabia que vous savez ; des compagnies, des régiments de soldats, de matelots, d’ouvriers, feront éclater dans les rues, sur les quais, sur les boulevards, des chœurs admirables, rhythmés, cadencés, martelés en vers français énergiques ou suaves, mais toujours bien sonnants. Des chœurs des maîtres les plus célèbres, des symphonies de Haydn, de Mozart, de Beethoven, armés de paroles harmonieuses, et même des chœurs de nos opéras ! oui, de nos opéras, mis en vers afin de les rendre