‹ L'art des vers lyriquesChapitre 42 sur 72 · CHANTABLES · texte numérisé non relu

CHANTABLES

Il n'est point de serpent ni de monstre odieux.

Qui par l’art embelli ne puisse plaire aux yeux ,

Comme à l’oreille.

Voyez-vous d'ici, voyez-vous l’art triomphant se promener daus les rues, lorsque la barbarie, le crétinisme, se cachent dans leurs palais somptueux ? lorsque des paroliers maladroits, impuissants, copistes de Servandoni, l’architecte! s’appliquent uniquement à combiner des effets de costumes, de décors, à donner du feu, de l’éclat à leurs drames boiteux et languissants au moyen du gaz et de l’électricité; cadavres un instant galvanisés, que le froid de la mort a bientôt ressaisis.

El nous n’avions pas encore des chants de guerre pour des chanteurs si bien aguerris 1 témoin ta .Marseillaise, ie chant an Départ, Vire le Roi, la Parisienne, etC., dlSCOUl'S en p I'OSC rimée,

que l’on a pu réciter, psalmodier, crier, bredouiller et non pas chanter.

— Il me semble pourtant que cette Marseillaise est en vers.

Al | lôns, ën | fârits dë | là pâ | trie.

Le | jour de | gloire est | arri | vé.

Ces iambes ne sont-ils pas excellents ?

— D’accord ; mais si l’auteur s’était proposé d’écrire en vers, il aurait aussi mesuré les lignes suivantes :

Con | treu nous | deu la | tyran | nie

L'é | tcndard | san glant | est le | vé.

Treunoudeu, tendarsan, voilû-til pas de jolis mots à rossignoler sur l’air allemand que vous savez?

En 1 tendez- | vous, dans | nos cam | pagnes, (Bon.)

Mu | gir ces 1 fa rou | cheus sol | dats? ( Détestable ).

Quoique rien n’empéche les fa de mugir en suivant les contours d’un bugle ou d’un ophicléide.

Ils | viennent | jusque j dans nos l bras (Parfait.)

E | gorger | nos fils j nos corn | pagnes. (Exécrable.)

Égor, géno, fino, comprenez-vous ?

— Pas du tout, c’est comme à l’Opéra; triple galimatias, argot indéchiffrable. »

J’ai déjà, fait remarquer la régularité, la vigueur du refrain; ses deux vers bien rhythmés arrivaient fort heureusement pour consoler, électriser même un auditoire que la rimaille des couplets avait mis au supplice.

Un distique bien frappé, bien assis, figure en tôte de la Marseillaise, c’est une rareté que je dois signaler à mes lecteurs. Lorsque nos paroliers alignent deux bons vers, c’fest qu’ils n’en ont fait qu’un, vous le savez; ils partagent ce vers comme on fend un roseau, dont les noeuds conservent leurs distances. Ils doublent ce roseau sur lui-méme, et la mesure reste identique en l’une et l’autre moitié. Procédé fort ingénieux.

Voüs | rn'âpprë | n6z à côn | nâitrë l’â | moür,

L’a | inour in’ap | prend à con | naître la | crainte.

QüINACLT , Armlde.

Nôn, | lien n'it | dû chân | gêr sôn | ame.

Non, | rien n'a | dû chan | ger sa | foi.

LokGCHAMPS, Ma Tante Aurore.

Ne leur en demandez pas davantage; après cet effort, ce chefd’œuvre, ils reprennent à l’instant le cours de leurs divagations.

Saint Grégoire de Naziauze raconte qu’un jeune étourdi lancé vivement heurta, dans sa course, une vieille femme et faillit de la renverser. Raffermie sur ses pieds, la vieille prit sa revanche et l’accabla d’injures débitées avec une vigueur, une volubilité prodigieuses, au point que le brutal, charmé de l’agréable sonorité, de l’agilité surprenante de ce discours en iambes, s’arrêta pour le recueillir, multiplia ce mètre dans ses vers et le mit à la mode, en crédit. Un détachement de sybillcs acariâtres mis aux trousses de nos académiciens, pourrait leur donner quelque sentiment de la cadence, de la mesure des vers, et produire le résultat que Vossius se proposait d’obtenir en faisant sonner crotales et tambours à leurs oreilles de corne.

Saint Paul accusait les Crétois d’avoir le ventre paresseux ; nos quarante digèrent à merveille, c’est dans leurs yeux et leur sens auditif que la paresse est venue se nicher. Aussi les voyonsnous compter des syllabes avec leurs doigts; leur Pégase boiteux et bancal traine, au pas , un cabriolet-compteur.

Nos quarante sont grammairiens exacts, mais la prose rimée ou non des grammairiens ne peut avoir de séductions que pour un peuple non encore poétiquement civilisé, tout à fait insensible à la mélodie, au charme du style.

Aucun professeur de nos collèges n’a reçu la mission d’enseigner l’idiome français, d’en faire connaître la structure, l’anatomie, la quantité, les finesses, la sonorité, les tours harmonieux, les effroyables dissonances, que l’on doit, que l’on peut sauver sans le moindre effort. Aussi nos littérateurs s’embourbent-ils innocemment, à chaque phrase dans ces cacophonies. Ce sont des praticiens ayant étudié le corps humain sur une statue ou l’horlogerie sur un cadran. Ne doit-on pas leur pardonner d’ignorer ce que nul professeur ne leur enseigne?

Bien qu’elle soit composée de mots et de notes, la musique vocale est une, indivisible chez tous les peuples civilisés. Les deux parties constitutives de cette mélodie sont liées d'une manière si complète par l’exquise régularité des vers poétiques prêts à s’unir aux vers du musicien, qu’elles ne forment qu’un tout, offrant à l’oreille des jouissances ineffables. Le dessin et

L'ART DES VERS LYRIQUES, le coloris ne montrent pas un ensemble, un accord plus parfait dans les peintures de Raphaël. En France, il n’en est pas de même; la prose de nos paroliers, privée de mesure etderhythme, est en divorce constant avec la mélodie, toujours mesurée et rhythmée du musicien. Donner à Rossini la rimaille d’un académicien à musiquer , c’est condamner Raphaël à prêter le charme de son coloris à quelque image de savetier. Ne pouvant suivre la rimaille dans le chemin tortueux, rocailleux, les ravins, les abîmes d’une course au clocher, la musique est forcée d’abandonner l’ennemie qni la conduit au précipice, et prend une route opposée à la sienne.

Lorsque deux époux se séparent violemment, et que tout espoir de les remettre en bonne harmonie est perdu, leurs amis se divisent en deux camps, dévoués chacun à l’objet de son affection particulière.

Les Français n’ayant jamais joui de l’intime unien des paroles avec la mélodie, union sans laquelle toute musique vocale régulière est impossible, les Français ont pris le parti de se diviser en deux sectes bien caractérisées. L’une suit la bannière de la musique, l’autre, et c’est la plus nombreuse, n'a de tendresse que pour les paroles. En voulez-vous la preuve sonnante, patente, vivante? allez aux théâtres, aux concerts. Quels sont les chanteurs dramatiques jouissant de la faveur générale, ceux qui font le succès d’une infinité d’opéras bien écrits, mais privés d’invention et de mélodie? Tous ces chanteurs sont des cantatrices, rossignolant sur quelques voyelles et n’ayant que très peu de mots à fracasser en les estropiant. Les opéras favoris, les seuls qui produisent une longue suite de recettes, n’existent que par les vocalises. Aussi n’obtiennent-ils pas l’honneur d’une reprise, et la province les dédaigne.

A tous ces acteurs que vous forcez de chanter faux en leur donnant une prose inchantable à dépecer, opposons le virtuose dont la mission est de lacérer, d’anéantir la mélodie. Celui-ci va briser avec raison le dessin musical, incompatible avec les paroles qu’il veut, qu’il doit caresser afin de les présenter d’une manière spirituelle et parfaitement intelligible. Assemblez des

chanteurs d’un grand mérite, devant exécuter des chefs-d’œuvre français aussi bien que des paroles barbares le leur permettront, annoncez un concert, et comptez sur une opulente recette; l’expérience vous a prouvé cent fois qu’elle serait peu digne d’une telle réunion de talents. Que Levassor tout seul! comme un Liszt, un Paganini, annonce une longue suite de chansons récitées, et quinze mille francs seront comptés, encaissés, avant que la salle soit ouverte au public. Levassorserait-il votre chanteur par excellence? Une majorité formidable, fashionable et sans rivale répond du moins à son appel.

L’affiche d’un concert de bon goût, promettant de belle musique vocale bien exécutée, annonce qu’un ou plusieurs émules de Levassor terminerontla séance par des chansonnettes sansmusique. Croyez que nul assistant ne quittera son poste avant cette cadence desirée. Tous prendront leur mal en patience en écontant ta musique noble ou d’une gaité modérée. Le programme sera consulté vingt fois, et toujours avec un soupir, en attendant l’arrivée des virtuoses favoris. Les voilai toute l’assemblée se lève, les derniers rangs montent sur les chaises, les premiers «'avancent pour envahir le piano, si quelque barrière solide ne vient s’opposer au torrent de ces âmes en peine, délivrées enfin de l’ennui qui les dévorait.

Si vos paroles marchaient d’accord avec la musique, il vous serait permis d’être agiles, rapides, joyeux jusqu’à la folie. Vous chanteriez avec une égale facilité les airs de tous les caractères, depuis le largo jusqu’au prestissimo. Les Français né seraient plus contrainte de se diviser en deux camps; toutes leurs sympathies se portant sur une exécution doublement satisfaisante, Us n’auraient plus besoin de deux virtuoses pour leur faire connaître la musique de chant : l'un en massacrant les paroles pour ouvrir une route à la mélodie, l’autre en détruisant la musique afin d’articuler clairement, librement les paroles.

St c’est dans une salle magnifique, à la lueur de mille flambeaux, au milieu de superbes peintures, au son d’un orchestre admirable, que les Français produisent, étalent naïvement les turpitudes parolières de leur opéra t C’est devant une foule

d’étrangers caustiques et malins dont il est la risée, devant des nationaux civilisés qui font chorus avec ces étrangers! Lisez les journaux publiés chez nos voisins, et dont certains articles sont répétés dans nos gazettes, vous y trouverez une bonne part de ce que je vous dis h l'oreille. Sachez profiter d’un avis que l'Europe se plaft àvous donner.

J’espère que vous n’êtes plus étonnés qu’une ligue puissante, mais honteuse, timide, fouillant sous terre comme les taupes, et sans la moindre garantie du gouvernement, soit parvenue à me faire exiler de tous les théâtres lyriques de Paris : je pouvais les doter des bienfaits de la civilisation.

En 1760, notre Académie royale de Musique recevait ses danseurs les plus éminents, ses maîtres de ballets d’une petite ville d’Allemagne, stuttgard nous donna Lepic, M u * Heinel, Noverre, etc. La capitale du duché de Wurtemberg avait acquis une telle importance pour ses danseurs, que l’on disait : — il est de l’école de Stuttgard, » quand on voulait faire un grand éloge d’un ballerin. Cette singularité piquante a son explication, tout aussi curieuse, dans l’Académie Impériale de Musique, tome I, page 213.

On dira bientôt L’Orphéon religieux à grand choeur, peutêtre même l'école de Mormoiron, » en parlant du répertoire immense et riche en chefs-d’œuvre, que cette villette du département de Vaucluse a commencé de répandre en France. Le temps n’est plus où l’on pouvait opprimer, torturer, étouffer un art entre deux guichets, d’autres diront : deux académies. Vous l’enchainez dans vos palais , il surgit en d’autres lieux , s’y montre dans sa liberté, dans sa force, et trouve à l’instant un peuple de zélateurs prêts à l’adopter, à le soutenir, à le propager.

Que les d’Assas, les Bisson, les Beaurepaire, se dévouaDtavec le noble enthousiasme qu’inspire l’amour de son pays, offrent leur poitrine aux baïonnettes ennemies, sombrent avec les débris de leur vaisseau, fièrement attendent que les ruines de leur citadelle viennent les enterrer; ils avaient juré de les défendre jusqu’à la mort: ils tiennent leur serment. Voilà, certes, une opiniâtreté religieuse, sublime, que la patrie et la postérité ré-

compensent par des couronnes, des monuments et des éloges sans fin.

Mais s’obstiner à soutenir une cause dont toute la faiblesse est connue et la vanité démontrée ; bouder, se révolter comme des écoliers paresseux et mutins; plaider contre sa propre conviction ; poursuivre un projet, tenter une bataille dont le gain serait un déshonneur et la perte un ridicule, me parait une de ces aberrations que nul prétexte ne saurait excuser.

Le courage malheureux, le soldat vaincu, peut montrer avec orgueil de glorieuses blessures, et recevoir un éclatant hommage de ses ennemis généreux.

Mais vous, académiciens lyriques prétendus; vous, tortionnaires impénitents de nos musiciens, corrupteurs du goût national, le jour d’une défaite imminente, certaine et prévue, que montrerez-vous à la France vengée?

Ce que Brunei à Marphise montra.

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