Taine
vrai que c'est le besoin invincible de tout amour sincère de travailler à embellir encore cette beauté qu'il aime : ah ! comprenez-vous alors pourquoi les portraits de Jésus-Christ tracés par la main de cet amant passionné pour sa divine beauté^ ne lui paraissaient jamais assez beaux; et que son génie, toujours ambitieux de mieux faire^ pleurait de ne pouvoir achever? Comprenez-vous pourquoi ce type de beauté aperçu par son génie dans un rêve d'amour s'embellit à mesure qu'il le regarde^ s'élève à mesure qu'il veut le saisir^ s'idéalise à mesure qu'il veut le rendre? Aussi^ voyez comme toujours impatient et jamais lassé de perfectionner son œuvre à mesure qu'elle se rapproche de son modèle^ pareil à l'époux des Cantiques^ il suit d'un long regard cette beauté qui se dérobe^ et lui dit en gémissant: 0 Christ aimé, ô Christ adoré; ô vous qui êtes l'idéal de cette beauté qui a séduit tout mon génie et de cet amour qui a conquis tout mon cœur; Dieu de la beauté^ Dieu de la vérité, Dieu de l'amour^ montrez-moi votre visage^ oslende mihi faciem tuam. Montrez-le-moi tel que vos anges le contemplent dans la gloire de votre éternelle transfiguration. Laissez-moi fixer au moins sur cette toile fragile^ avec ce pinceau rebelle^ ces traits divins tels que je les ai vus passer devant moi^ alors que vous
sembliez me visiter sur cette terre où je ne puis que vous entrevoir et vous pressentir; et faites que j'apprenne, en retraçant votre douce et ravissante image, à agrandir en tous et en moi-même le règne de votre amour par la contemplation de votre beauté !
Tel est, Messieurs, le grand moteur qui a imprimé à Fart chrétien un si prodigieux élan; car ce que je viens d'appliquer à un seul homme, vous pouvez, dans des mesures diverses, l'appliquer à tous les artistes saintement passionnés par Tamour de Jésus-Christ. Pour eux l'idéal c'était Jésus-Christ; et cet idéal n'était pas une abstraction vide et froide ; c'était une personne vivante ; et par dessus tout, c'était une personne aimée, à laquelle ils avaient fait le serment d'un amour souverain et d'un dévoûment absolu. Aussi cette figure du Christ, déjà si grande et si belle au fond de l'âme des artistes et dans cette divine auréole que lui donnaient leur foi et leur espérance, s'embellissait et s'agrandissait encore, à mesure que leur amour croissait en profondeur et en intensité. Imaginez ce que sainte Thérèse, si elle eût été peintre, aurait imprimé de beauté dans ses œuvres artistiques, à ce visage de Jésus-Christ tant de fois contemplé dans les visions et les ravissements de son amour : et vous pourrez deviner pourquoi etcommentcetamour.
en transportant le génie, a pu faire naître, mieux encore que la foi et Tespérance, toutes les grandes choses de Tart chrétien.
Aussi, Messieurs, voyez comme tous les arts lui ont apporté dans l'expression de sa beauté le tribut de l'amour! Comme la peinture, Tarchitecture, la sculpture, la musique, la poésie, se sont empreintes, par le miracle de Tamour, de la lumière et de la beauté de Jésus- Christ ! Voilà pourquoi nous avons pu contempler de lui des images si ravissantes, qu'elles apparaissent, dans leur expression sincère, comme le portrait même de la beauté tracé par la main de Tamour. Voilà pourquoi nous avons entendu retenîir des harmonies si pleines de Jésus-Christ et de son nom, qu'on croirait, en les écoutant, entendre les séraphins lui chantant au ciel l'hymne éternel de l'amour. Voilà pourquoi le souffle de Jésus-Christ, en remuant au fond de Tâme humaine la fibre délicate et vibrante des chastes et des célestes affections^ en a fait sortir une poésie qui a tous les accents et tous les parfums de son amour. Voilà pourquoi enfin nous avons vu s'élever des édifices tout à la fois si grands et si harmonieux, si magnifiques d'ensemble et si riches de détails, que facilement on les reconnaît pour la demeure même du Dieu d'amour, construite et
embellie par tous les dévouments^ tous les sacrifices et toutes les délicatesses de Tamour !
IV. — La foi^ Tespérance et Tamour^ en s'épanouissant dans Fhumanité^ ont produit une quatrième chose qui a eu sur Fart une influence encore plus décisive Je veux dirC;, la sainteté chrétienne.
Gomment le christianisme a élevé les mœurs^ créé la sainteté^ et par là préparé par le progrès dans Tordre moral la marche féconde de tous les autres progrès, c'est ce que nous avons montré en J858. Cette démonstration fut comme la base du modeste édifice que nous travaillons à élever depuis pour la gloire de Jésus- Christ. Je n'ai donc pas à refaire une démonstration déjà faite^ et que chacun de vdus^ au besoin, pourrait retrouver dans les conférences imprimées. 11 me suffit de vous faire remarquer ici Timmense portée de cette transformation morale^, accomplie par le christianisme^ sur la création de la beauté artistique dans les siècles chrétiens. Le christianisme, en créant dans le monde cet idéal de sainteté^ que des auteurs désignent tantôt sous le nom d'idéal ascétique^ tantôt sous le nom d'idéal mystique^ et que j'appelle ici simplement l'idéal chrétien^ a élevé lentement^ mais efficacement^ l'idéal
esthétique; et Fœuvre des grands chrétiens^ qui ont poursuivi avec un indomptable courage Tidéal de la sainteté^ a préparé la voie à Tœuvre de nos grands artistes qui ont poursuivi^ avec un courage analogue^ ridéal de la beauté agrandi par les saints.
Ne Toubliez jamais^ Messieurs, tout chrétien est un artiste; cet artiste a un idéal; en poursuivant son idéal, il crée chaque jour un chef-d'œuvre^ le chefd'œuvre que Dieu et ses anges contemplent avec le plus de ravissement. Cet idéal qu'il poursuit et qu'il veut imiter^ c'est Jésus-christ; et ce chef-d'œuvre qu'il travaille à réaliser et à perfectionner jour par jour et heure par heure^ c'est lui-même.
Oui, Messieurs^ peindre, sculpter, élaborer en soi, par le travail^ le combat^ la souffrance et le sacrifice, la grande et belle image de Jésus-Christ; imprimer^, au besoin, sur sa chair vive et dans son âme tressaillante, cette divine effigie; l'imprimer telle que la foi la découvre et telle que l'amour l'embrasse au sommet de son calvaire ; se faire, s'il le faut, pour lui mieux ressembler, un calvaire vivant : tel est l'idéal poursuivi par les saints; tel leur travail, et souvent leur martyre, pour se faire eux-mêmes de vraies images de leur idéal, c'est-à-dire, chefs-d'œuvre de sainteté chrétienne et de
beauté morale. Certes^ je n'entends pas dire que tout ce qui est chrétien monte jusque-là. Ces chrétiens^ qui poussent jusqu'à Théroïsme de la vertu les conséquences de leur évangile, sont rares, si vous voulez^ rares comme les génies qui poussent jusqu'où elle peut atteindre l'expression de la beauté. Mais cet idéal est vraiment leur idéal ; le poursuivre est vraiment leur devoir; et les courageux^ les magnanimes^ les géants de notre race arrivent jusque-là ^ jusqu'à une reproduction éclatante et une imitation supérieure de leur idéal ; et arrivés là^ à leur plus haut sommet, ils peuvent dire au monde qui les voit passer et peut-être les dédaigne : Regardez-nous ; nous sommes la plus grande beauté morale qui se soit montrée sous le ciel; nous sommes les images vivantes de notre Christ vivant.
Or^ qui ne comprend la puissance de ce grand fait de la sainteté chrétienne pour élever l'art, les artistes et leurs œuvres ? Devant ce spectacle de la beauté humaine reproduisant la beauté du Christ, l'artiste peut unir dans ses œuvres ces deux choses qui conspirent à rendre ses œuvres parfaites, la plus grande sincérité dans l'expression de la plus grande beauté. Pour que l'art soit grand, il faut qu'il soit, avant tout, l'expression de l'âme. Mais pour que l^expression des âmes fasse
resplendir la beauté^, il faut quô les âmes soient belles. Eh bien! ces âmes des saints sont belles; elles sont belles de la beauté du Christ^ idéal deThumanité; donc belles de toute la beauté humaine embellie par le reflet de la beauté divine. Viens maintenant^ mon frère Fartiste ; viens avec ton génie capable de découvrir la vraie beauté^ viens avec ton cœur capable de Taimer, viens avec ta main capable de la peindre ou de la sculpter : fais passer ces âmes dans ton âme^ et de ton âme fais-en resplendir dans tes œuvres Timage ingénue. Oiii^ mon frère, sois vrai, sois sincère : montre au soleil la clarté qui jaillit de ces âmes choisies; et tes œuvres seront belles, parce que ces âmes sont belles, grandes parce que ces âmes sont grandes. Tu n'as pas à craindre de ta sincérité ce qui tue le génie^ Fexpression de la laideur ; car tu es en face de la plus grande beauté : il te suffit de la voir^ de la contempler^, de la peindre telle que tu la vois^ en y jetant ce reflet de beauté infinie qu'on découvre par delà toute beauté qui n'est pas la beauté de Dieu même.
Mais^ remarquez-le bien;, Messieurs^ Tinfluence de la sainteté chrétienne ne se borne pas à rehausser dans l'humanité l'image de la beauté morale; elle y a rehaussé et perfectionné aussi le type de la beauté phy«
sique. En se posant au centre de la vie^ la lumière supérieure de la beauté morale a éclaté sur la physionomie de rhomme : la beauté de Tesprit a rejailli sur la beauté du corps. En arrachant Tâme à la dépravation morale, le christianisme a peu à peu arraché les corps à la dégradation physique. En faisant prévaloir^ par la pratique de toutes les vertus chrétiennes, Tesprit sur la chair^ il a fait remonter Thomme, autant qu'il est possible à l'humaine infirmité, vers le type plus ou moins effacé de sa grandeur et de sa beauté première. L'homme, en un mot, rehaussé moralement par son contact avec le Christ, a relevé avec son âme son corps, et surtout son visage. Le corps, plus emporté dans le mouvement de Tâme, est devenu^ si je le puis dire, plus léger, plus ascendant; même dans son corps on sent qu'il est esprit, comme on a dit de l'oiseau :
Et même quand il marche, on sent qu'il a des ailes.
Et tandis que le corps est devenu moins lourd et plus spirituel, le visage, ah ! le visage surtout a subi sa merveilleuse transfiguration; il est devenu plus haut, plus lumineux, plus transparent, en un mot plus beau.
Les voyez-vous d'ici ces visages des saints, vivants miroirs où se réfléchit l'image de Jésus-Christ? Les
voyez-vous portant les signes éclatants et doux de toutes les vertus produites dans leur âme par la puissance de son amour ? I/humilité^ la pureté^ la charité, la douceur^ la force^ la bonté, la générosité^ Tabnégation, le sacrifice^ la magnanimité; toutes ces vertus^ émanées de Famour qui est dans leur cœur^ éclairent leurs visages d^une incomparable lumière ; et, comme autant de rayons tombés sur leur front du visage de Jésus-Christ^ ils composent par leur mélange une physionomie vraiment à part^ un type de beauté humaine que les artistes de Rome et de la Grèce antique ne pouvaient reproduire dans leurs œuvres^ parce qu'ils ne l'avaient jamais rencontré sous leurs regards : physionomie vraiment nouvelle, que j'appelle, pour la bien nommer, la physionomie chrétienne. Quelles figures d'hommes et de femmes, de riches et de pauvres, d'ouvriers et de princes, d'apôtres et de martyrs, de vierges et d'anachorètes, de moines et de cénobites ! Et dans ces figures, quelle ineffable harmonie de douceur et de force, de grandeur et de bonté, de majesté et de suavité, de dignité et de simplicité ! Et ces visages empreints d'une telle beauté, ils brillent dans notre histoire plus nombreux que les étoiles dans le ciel ; et, comme une immense galerie de chefs-d'œuvre, ils af-
tirent de siècle en siècle le regard et le cœur des véritables artistes.
Mais^ Messieurs^ en regardant de loin ces phalanges de saints portant non-seulement dans leur âme, mais sur leur front aussi, la beauté de Jésus-Christ^ se peutil que nous passions^ sans la saluer du regard et du cœur, devant la royale et virginale beauté qui resplendit comme un soleil au-dessus de toutes ces beautés? beauté humaine la plus rapprochée de la beauté divine ! beauté qui inspire depuis des siècles et inspirera jusqu'à la fin du monde le vrai génie de Fart^ tant qu'il se rencon» trera sur la terre des chrétiens pour s'écrier en se pros» ternant de respect et d'amour devant la Mère de Dieu : Ave^ Maria, gratia plena! beauté qui seule^ avec la beauté de Jésus-Christ^ a le privilège de désespérer le génie impuissant à la reproduire telle qu'elle se découvre à son imagination/ à travers ces reflets de l'in-» fini qui l'enveloppent de toutes parts : beauté qui apparaît dans sa céleste auréole^ si surhumaine^, si divine, qu'on dirait qu'elle va se confondre avec la beauté même de Dieu! La voyez vous, cette incomparable figure, brillant comme la plus belle étoile au firmament de la sainteté chrétienne? queUe fleur de beauté! quel nimbe de sainteté! quels rayons de pureté! quels par-
fums d'innocence 1 quels charmes d'harmonie ! quelle candeur de simplicité 1 quelle splendeur de virginité 1 et dans cette simplicité et cette virginité^ quelle maternelle dignité ! quelle royale majesté ! quelle vierge^ et quelle mère ! quelle femme que cette femme ! couronnée d'étoiles^ vêtue du soleil^ planant dans une lumière céleste^ si haut et si loin par delà toutes les autres beautés créées! x\h! je la reconnais; c'est la beauté humaine, mais la beauté humaine telle qu'elle apparut avec sa splendeur matinale dans l'aube de la création. C'est la beauté toute pure, la beauté sans tache; c'est la beauté vraiment immaculée !
Et voilà ce que le christianisme a montré à la terre pour purifier, élever et transfigurer le génie et les œuvres de l'art ! Le paganisme avait créé pour les mœurs et pour les arts un type de beauté que nous ne voulons pas même nommer; c'était la beauté du corps séparée de la beauté de l'âme. Le christianisme a créé, pour les mœurs et pour l'art, . la Vierge immaculée, c'est-à-dire toute la beauté de l'âme rayonnant à travers les harmonies du corps. L'un voilait la beauté de l'esprit sous réclat de la chair; l'autre a fait de la chair le transparent de l'esprit.
Ah! qui dira jamais tout ce qu'un regard d'amour
m L'ART ET LE CHRISTIANISME.
jeté sur ce front royal et virginal, siège radieux de la grâce et de la majesté., a pu pour épurer^ élever et perfectionner le génie de l'art ! Quel artiste^ fils, frère, époux d'une sainte femme expirée, n'a cherché pour la peindre un rayon échappé du front de la Vierge Marie ? Et qui donc ayant eu sur la terre une mère, une sœur^ une fille telle que le christianisme en fait chaque jour^ n'a pas cherché à ce front de l'Immaculée un reflet de beauté céleste^ pour recomposer Timage de ce qu'il a aimé et perdu sur la terre?...
0 Vierge mère ! laissez-moi vous saluer en passant comme la véritable inspiratrice des artistes chrétiens ! 0 type immaculé de la beauté humaine^ gravez-vous^ gravez-vous dans l'âme des artistes mes frères ; que cette image de votre beauté empreinte dans leur âme se réfléchisse dans leurs œuvres, et montre la différence profonde qui sépare, ici encore, le type de la beauté païenne du type de la beauté chrétienne, la femme du paganisme et la vierge du christianisme!
V. — Que reste-t-il, Messieurs, pour compléter, en le condensant, ce magnifique sujet, si ce n'est de vous montrer dans le culte chrétien avec la plus solennelle
consécration de la beauté, l'indissoluble et harmonieux hymen de la religion et de Tart?
Les vrais artistes^ alors même qu'ils rr'ont pas encore cette foi qui dit ou chante son Credo^ éprouvent par le côté artistique de leur être je ne sais quelle attraction mystérieuse vers le christianisme^ et en particulier vers le catholicisme. Ils sentent qu'il y a au fond et aux surfaces de cette religion splendide^ quelque chose qui conspire avec leur génie pour l'expression de la beauté et la vraie glorification de Tart auquel ils ont voué un culte^ qui est pour eux comme une religion. Je n'en suis pas étonné : l'art^ sous toutes ses formes et dans ses proportions les plus grandioses, est comme une partie intégrante du culte catholique; en sorte qu'en entrant dans nos temples^ alors qu'ils ont reçu le complément de leur beauté^ le génie respire son élément ; et dans cette maison de Dieu où l'art resplendit avec tant d'éclat, il se sent en quelque sorte dans sa propre maison.
C'est qu'en effets ce que nous professons en principe avec le génie de l'art lui-même, nous le traduisons partout dans notre culte, à savoir^ que l'amour est inséparable de la vérité^ et l'un et l'autre inséparables de la beauté. Parce que nous gardons dans notre christianisme la plénitude de la doctrine, nous gardons dans
notre sacrifice la plénitude de l'amour. Et parce que nous gardons ensemble dans un fraternel embrassement Tamour et la vérité^ nous gardons dans nos templeS;, et autour de notre autel^ le culte émouvant de cette beauté chrétienne, qui n'est autre que la beauté de notre Christ resplendissant sous toutes ses faces» Un pieux auteur a dit avec une grâce tout artistique: « L'art est une image de Dieu tracée par 1 amour de l'homme. » Cela est vrai en toute sphère de Fart; mais nulle part cette vérité ne se réalise mieux que dans Tart chrétien mis au service du culte et de Tadoration de Jésus-Christ. Tout ce qui retentit^ tout ce qui resplendit^ tout ce qui chante autour de Tautel catholique^ n'est sous cette forme ou cette autre^ qu'une image plus ou moins incomplète de Jésus-Christ^ un rayon, un reflet^ une parole, un accent de lui, une harmonie, une beauté inspirée par son amour.
Certes, Messieurs, si j'avais voulu me placer, dans cette prédication, au point de vue spécialement historique, qu'il m'eût été facile, en évoquant les éclatants souvenirs de notre histoire, de vous y montrer comment, partout où l'Église a planté la croix, partout où elle a élevé un autel, on a vu apparaître, selon la faveur des lieux et des temps, cette admirable et puissante har-
monie du culte catholique et de la beauté artistique. Suivez à la fois^ dans les siècles chrétiens^ ces deux rayons qui tous deux émanent du ciel et se rencontrent sur la terre pour multiplier Tun par l'autre leur mutuelle splendeur ; comptez si vous le pouvez tous les chefs-d'œuvre que le génie chrétien a créés pour embellir nos temples et rehausser les magnificences de notre, culte; comptez en même temps toutes les inspirations fécondes que la majesté du culte catholique a suscitées dans Tâme de nos grands artistes; calculez enfin tout ce que^ depuis des siècles, Fart a fait pour la splendeur des pompes catholiques^ et ce que le catholicisme de son côté a fait et fait encore pour la splendeur des créations artistiques : et^ si vous le pouvez^ niez Falliance féconde du christianisme et de Tart. A qui oserait opposer à révidence cette négation insolente^ je n'aurais que ces deux mots à dire : Regardez Saint- Pierre de Rome et Notre-Dame de Paris!...
Oui, Messieurs^ dans TÉglise catholique^ entre le culte et Fart Talliance est si profonde^ si intime^ si harmonieuse^ qu'on dirait que les temples de Jésus- Christ embellis par FÉglise ressemblent au temple de Fart embelli par le génie. La religion de Famour y donne partout la main, avec un charme inexprimable>
au culte de la beauté; et rarchitecture^ et la peinture^ et la sculpture, et la musique^ et la poésie^ et l'éloquence quelquefois^ conspirent à faire des grandes pompes de notre culte religieux^ des spectacles et des harmonies^ où le beau par toutes ses manifestations^ saisissant à la fois Tintelligence, le cœur^ Fimagination et les sens^ ^meut^ charmC; ravit, en un mot^ les âmes vers le centre commun de la religion et de l'art^ de la vérité et de la beauté. Ainsi Thumanité portée à la fois par ces deux souffles unis^, le souffle religieux et le souffle artistique, monte comme d'elle-même et sans effort vers tout ce qu'il y a de plus grand^ de plus pur^ de plus céleste. Le temple catholique avec tous ses spectacles^ c'est le vrai théâtre du peuple ; théâtre béatifique et purificateur^ donnant à Tâme populaire ces douces et saintes émotions de la terre qui lui font pressentir quelque chose des extases du ciel.
Avant de finir ce discours, Messieurs^ laissez-moi le résumer tout entier dans un spectacle qu'il nous est ici facile de nous représenter, spectacle éclatant où la beauté est partout embellie par la beauté, où l'harmonie répond à l'harmonie, et où la lumière multiplie la lumière.
Représentez-vous le temple chrétien, la grande basi-
lique^ la vaste et belle cathédrale catholique^ parée comme une épouse pour le jour de ses noces^ et ornée, par-dessus tout, de son plus magnifique ornement, je veux dire de l'immense assemblée des fidèles se pressant sous ses voûtes, agenouillée sur ses parvis, pleine de sa foi, de son espérance et de son amour. C'est un grand jour de Dieu ; c'est une grande fête de l'humanité chrétienne ; nous sommes au matin plein de lumière et de parfums de la résurrection de Jésus-Christ. Ce jour-là, le soleil, je le suppose, s'associant à la joie de la terre, s'est levé radieux et pur, comme le front du divin ressuscité. Sa lumière tombant d'en haut, comme des reflets de la céleste Jérusalem, verse à travers les nefs, les voûtes, les colonnes et les arceaux, ses gerbes étincelantes. Ses rayons, en traversant les vitraux si splendidement coloriés, décomposent leur éclat, et je^ tant çà et là leurs filets d'or, d'opale, de pourpre oU d'azur, répandent sur toutes les surfaces de l'édifiCe^ et jusque sur le front des fidèles prosternés, toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Artistement et religieuseiïient, quoi de plus beau et de plus saintement émouvant que Ce radieux édifice embelli de toute cette multitude tressaillante? On dirait que tout à coup le ciel s'est ouvert, et qu'il a jeté sur cette Jérusalem du
fcemps^ une image de ses splendeurs éternelles. La nef^ le sanctuaire, les colonnes, les arceaux^ les pierres de chaque muraille, comme le visage de chaque fidèle^ tout est transfiguré !
Etpuis^ comme pour compléter Tharmonie de cette royale beauté qui éclate au soleil, voici apparaître les chefs-d'œuvre de la peinture, de la sculpture et de la statuaire. Car^ pour agrandir dans un même spectacle et condenser sous un même regard la manifestation de la beauté, Je génie a répondu au génie. Pour peupler ce monde de la beauté religieuse et artistique, voici toutes les grandes figures portant sur leur front, avec le rayon de leur sainteté, le signe du génie qui fait resplendir leur beauté : voici la Trinité, voici le Christ, voici la vierge, personnifiant tous les mystères chrétiens. Voici partout la vérité prenant pour pénétrer dans les âmes le visage de la beauté !
Mais, tandis que de partout la beauté du Christ entre dans Tâme de tout ce peuple en frappant ses regards, le silence plane encore sous ces voûtes mystérieuses; et Ton n'y entend passer que la respiration des âmes et le souffle de la prière. Tout à coup, au milieu de ce silence qui est déjà une harmonie, Torgue aux cent voix jette au sein des vastes nefs d'immenses vagues
sonores : il frémit, il soupire, il chante tour à tour; on dirait les frémissements de l'enfer, les soupirs du purgatoire, les mélodies du ciel ; on dirait ' que toutes ces âmes lui ont prêté leur souffle pour interpréter tout ce qu'elles pensent, chanter tout ce qu'elles sentent, prophétiser tout ce qu'elles espèrent, exalter tout ce qu'elles aiment : tous croyant, tous espérant, tous aimant, tous tressaillant sous ces vibrations harmonieuses, chantent à Funisson ; et vous diriez que l'ange de l'harmonie va prendre toutes ces âmes saisies d'un même ravissement et les emporter sur ses ailes jusqu'au paradis, pour leur faire entendre cette musique du ciel dont ce concert du temple est l'écho. Et la poésie sacrée, une poésie à la fois croyante et saintement rêveuse, vient compléter la manifestation de la beauté qui parle aux oreilles , tandis que l'architecture, la sculpture et la peinture achèvent les manifestations de la beauté qui parle aux âmes en se découvrant aux yeux. Que dis-je? l'éloquence elle-même, dans les temples les plus humbles comme dans les plus grandes basiliques, l'éloquence chrétienne, ce jour-là, réfléchissant quelque chose de la splendeur qui s'échappe de tout et de partout, se fait elle-même belle de la beauté du jour : elle devient l'art, elle aussi, en donnant à renseignement, avec la
lumière de la vérité, Téclat de la beauté; beauté plus intellectuelle et plus distincte^ qui fait mieux entendre la signification de toutes les autres beautés dont rÉglise resplendit. Par la proportion et la contexture du discours elle imite Tarchitecture, par Timage la peinture, par le geste la statuaire, par la voix la musique, et peut-être par je ne sais quoi de spontané, de vivant et de créé, elle imitera la poésie ; elle retentira comme une lyre, et elle éclatera comme un hymne chanté à la plus grande gloire de Jésus-Christ!...
Messieurs, je m'arrête : insister serait superflu. Quiconque a vu ces spectacles et entendu ces harmonies, sait à ne plus l'oublier, que le christianisme est beauté comme il est amour et vérité; et qu'entre le culte de Fart et Tadoration de Jésus-Christ Talliance est à jamais!