‹ L'art devant le christianisme, (conferences de Notre-Dame, 1867);Chapitre 18 sur 19 · Renan · texte numérisé non relu

Renan

christianisme de TÉglise et de Rome, loin d'être le contempteur de la beauté y en est au contraire le divin inspirateur. Montrons comment le génie chrétien, inspiré par le souffle de Jésus- Christ, fait éclore dans le monde la plus ravissante fleur de Tart. Montrons enfin, en parcourant rapidement les éléments de perfection que le christianisme introduit et développe dans Tordre artistique, comment le grand art trouve dans la foi chrétienne sa base la plus ferme, dans Tespérance chrétienne son ascension la plus sublime, dans Tamour chrétien son ressort le plus puissant, dans la sainteté chrétienne ses types les plus beaux, et dans le culte chrétien son théâtre le plus éclatant.

I. — Les premiers germes de cette magnifique fleur de l'art chrétien sont au fond le plus intime du christianisme. La foi chrétienne les porte dans son sein, et les nourrit de sa substance comme une mère le fruit de ses entrailles.

Nous Favons déjà remarqué, en parlant de Fart en général, il n'y a pas de grand art réalisé sans une grande doctrine acceptée; il n'y a pas de grands efforts sans de grandes certitudes, pas de grandes créations sans de grandes inspirations. Et c'est ici que commence à se révéler tout d'abord Tinfluence du christianisme

sur révolution de la puissance artistique. Le christianisme a rincomparable avantage de poser dans Tintelligence de Fartiste avéc sa doctrine définie^ des certitudes qui excluent tout scepticisme ; et il offre au génie artistique des visions sur lesquelles il ne permet au doute de jeter aucune ombre. Une fois placé en face des horizons que sa foi lui découvre, Tartiste chrétien croit à la vérité qui brille dans son intelligence^ comme il croit à la lumière du soleil qui éclate à ses regards ; et il travaille à faire de son art Torgane harmonieux et rinterprète éclatant de sa foi.

Mais, Messieurs, quels sont par-dessus tout, dans la croyance des artistes chrétiens, les dogmes qui font jaillir dans leur intelligence et rejaillir sur leurs œuvres les plus belles et les plus magnifiques clartés ? Ici, il faudrait parcourir Tensemble divin de tous nos mystères, pour faire remarquer sur Fart Finfluence profonde de tous et de chacun ; car chacun apporte son rayon à ce grand flambeau de Dieu qui éclaire le monde de Fart.

Je me contente d'en signaler deux qui ont eu sur Fart transfiguré par le christianisme la plus décisive influence : le mystère de la création, et le mystère de la rédemption ; Dieu tout-puissant créateur du ciel el

de la terre, Dieu incarné sauveur et réparateur dumonde.

Par le premier de ces deux dogmes, le christianisme maintient la base éternelle de Fart, je veux dire la distinction absolue du créateur et de la créature^ du fini et de Finfini^ du monde et de Dieu^ du réel et de ridéal. Il peut paraître à des esprits inattentifs qu'un tel dogme n'a rien à faire pour le vrai progrès de Fart. J'aflTirme pourtant qu'il est le pivot inébranlable sur lequel Fart doit porter tout d'abord, s'il ne veut être emporté dans le tourbillon où roulent éternellement les philosophies^ les sciences^ les mœurs^ les sociétés et les arts qui ne s'appuient pas sur cette base dogma« tique.

Lisez^ Messieurs, si vous en avez le courage^ les grands métaphysiciens du panthéisme ; parcourez ces systèmes informes où le fini et Finfini^ Dieu et le monde, le réel et Fidéal^ le néant et l'être se croisent^ se mêlent, se confondent dans un chaos où les ténèbres triomphent de la lumière. Cherchez au fond de ces philosophies ambitieuses une base ferme pour appuyer les principes de Fart même les plus vulgaires : la vérité vous porte le défi de la trouver. Ils Font essayé pourtant ; et ce qu'il y a de plus clair au fond de ces

ténèbres où de brillants esprits se débattent contre les erreurs qui les dominent^ c'est que la base de Fart y périt tout entière. Dieu n'est plus le grand artiste; il n'est plus l'ouvrier du monde^ il n'est plus l'idéal du génie artistique. Dieu^ à partir du néant^ devient l'univers, et à la fin l'homme lui-même ; et l'ordre et la beauté se font comme ils peuvent. L'univers est une fleur dont Dieu est la sève et dont l'épanouissement est indéfini ; tel est le dernier mot de l'intelligence et de l'imagination expliquant aux artistes l'apparition de la beauté. Qu'est-ce que l'idéal? où est l'idéal, comment subsiste l'idéal? comment l'idéal se distingue-t-il du réel? Questions absolument insolubles pour toutes ces philosophies, qui, par delà le réel, ne laissent plus entrevoir que ce spectre vide qui se nomme le Néant.

Que fait ici le christianisme pour sauver l'art du naufrage où l'entraînent ces grandes erreurs? Du premier mot de son symbole il en éclaire toutes les hauteurs. Il pose, au point de départ et au sommet de tout, Dieu créateur tout-puissant, Dieu l'architecte de l'univers, Dieu le suprême artiste; Dieu, auteur de toutes les beautés qui éclatent dans la création, et lui^ même beauté infinie, substantiellement distincte de toutes les beautés créées à son image. Et le Verbe,

par qui tout a été fait^ dit à Fartiste qui le reconnaît^ l'aime et Tadore : 0 toi qui cherches partout avec le beau le secret de le reproduire, regarde la création; contemple avec amour et reconnaissance ce théâtre splendide où toutes les beautés se découvrent et font par leur ensemble la beauté de Tunivers. Voilà mon œuvre, et voilà ton modèle : aspice et fac secundum eœemplar. Oui, regarde, pour le comprendre et Tadmirer, ce chef-d'œuvre de mes mains; mais regarde plus haut encore; regarde-moi moi-même; car je suis ridéal, ridéal vivant, Tidéal éternel. Ces beautés, dont la contemplation te ravit dans la nature, je les ai faites à Fimage de cet idéal que je porte dans mon essence. Donc , si tu veux être un vrai créateur de la beauté, monte jusqu'à moi ; et tout en prenant un point d'appui dans le créé, viens chercher en moi créateur ce rayon d'idéal qui achève toute beauté en la transfigurant.

C'est par ce portique si magnifiquement éclairé d'en haut, que s'ouvre tout d'abord aux regards de l'artiste le temple où Fart chrétien entrevoit la pure lumière et reçoit ses grandes inspirations. Le christianisme y découvre avant tout l'idéal; il convie le génie de l'art h monter vers ses hauteurs, mais sans déserter le réel. Et ceux qui accusent ici le christianisme de tourner le

dos à la réalité pour absorber le génie dans un symbolisme vide ou un mysticisme vaporeux, se font les échos d'une ignorance ou d'une calomnie.

Que dis-je? Messieurs^ bien loin que le christianisme^ par ses dogmes^ ait provoqué le dédain et le mépris de la forme^ c'est par son dogme le plus central^ le dogme de rincarnation^ qu'il a révélé à l'humanité la beauté la plus achevée^ en montrant au génie de l'art chrétien la figure de l'Homme-Dieu^ c'est-à-dire la beauté physique et la beauté morale^ la splendeur du corps multipliée par la splendeur de Tâme^ et l'une et l'autre transfigurées par la divinité^ c'est-à-dire par le Verbe divin hypostatiquement uni à la nature humaine en Jésus-Christ Notre-Seigneur. Et nul ne peut dire tout ce que l'apparition de cette divine figure du Christ à tous les horizons de la vie humaine^ a pu pour agrandir le génie des artistes et élever l'art lui-même à sa plus haute puissance. Car^ remarquez-le bien^ ce Christ reconnu et adoré dans la lunlière de la foi est luimême et par lui-même tout ce qui peut le mieux inspirer l'art. Il est à la fois la chair^ l'âme et la divinité ; la chair résumant en elle-même la perfection de la beauté physique, et concentrant dans sa beauté harmonieuse toutes les beautés éparses dans la création ;

il est l'âme la plus pure et la plus parfaite qui ait jamais existé, jetant sur Fincarnatde ce corps privilégié son rayonnement de grandeur^ d'amour et de pureté ; il est la divinité enfin, perçant à travers toute cette beauté physique et toute cette beauté morale^ et faisant à cette figure^ la plus belle qu'on découvre à Thorizon de l'histoire ? une auréole dont l'éclat va grandissant dans les espaces et dans les siècles^ à mesure que l'humanité multiplie autour d'elle les admirations^ les res pects et les adorations. Toute la beauté du corps^ toute la beauté de l'âme, toute la beauté de Dieu : l'homme chef-d'œuvre dans la création^ le Christ chef-d'œuvre dans l'humanité; le Christ^ c'est-à-dire la perfection de la beauté humaine couverte des reflets de la beauté divine : oh ! quelle révélation pour le progrès de l'art ! quel médiateur vivant entre le génie qui cherche l'idéal et l'idéal qui attire le génie !

Je le demande^, Messieurs^ même en laissant de côté pour un moment tous les autres aspects sous lesquels nous avons déjà considéré notre Christ réparateur^ artistiquement, que pouvait-on imaginer de plus illuliiinateur et de plus inspirateur pour le génie prédestiné à l'expression de la beauté? Et cette figure, belle de sa triple beauté^, elle apparaît au centre des siècles et

au plus haut sommet de Thistoire. De TOrient et de FOccident, du Midi et du Septentrion^ de partout, les artistes Font regardée et la regardent encore^ non dans la lueur douteuse du rêve, mais dans la lumière certaine de la foi ; et tous^ en passant devant elle^ lui ont jeté le cri de leur admiration saintement passionnée : Vous êtes le plus beau des enfants des hommes; vous êtes ridéal de la beauté humaine et de la beauté divine,

Voilà^ Messieurs^ ce qui a commencé la grande transformation de l'art par la lumière du dogme chrétien : c'est ce je ne sais quoi de surnaturel que le génie de Tart a pu voir au front de Thomme^ depuis que Tlncarnation nous a montré le rayon divin surgissant du front de FHomme-Dieu. Depuis ce temps-là^ un art nouveau fut révélé au monde. L'apogée de Fart païen ^ c'était la Grèce s'écriant en voyant apparaître le Jupiter de Phidias : Voilà Dieu! Le type de Fart chrétien^ son triomphe dans les siècles, c'est Fhumanité chrétienne regardant le visage de son Christ sculpté par le génie de la foi^ et s'écriant : Voilà Fhomme ! Gomme le remarque un auteur^, d'un côté, c'est Dieu réduit aux proportions de Fhomme^ et prenant pour se montrer la perfection de la beauté physique; de Fautre, c'est la beauté

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de rhonime qui se couvre des reflets de la beauté de Dieu; c'est riiumanité qui moiite^ par son incorporation à Jésus-Christ, jusqu'à la divinité. Et un jour^ le génie chrétien, illuminé par cette admirable lumière, s'écriera : Credo ; je crois en JésusTChrist, fils unique de Dieu. C'est pourquoi je peindrai, je sculpterai, je chanterai ce que je crois; et je ferai de mon art la signature splendide de ma foi. Oui, je crois, Credo ; et c'est mon ambition et ma joie de faire entendre dans mes harmonies des échos mélodieux des voix qui chantent en moi-mêne, et de jeter sur mes sculptures, mes peintures, mes poésies, des reflets de cette lumière qui rejaillit sur mon âme du front de mon Christ adoré. Oui, je crois à la divinité de mon Verbe Incarné : Credo. Et parce que je crois, je lui élèverai des édifices dont la majesté fera tomber à genoux toute humanité qui viendra pour voir et admirer; je lui élèverai des statues telles que le monde n'en a jamais vu; je ferai de lui des images où le rayon de sa divinité resplendira comme il resplendit un jour au sommet du Thabor; et je le placerai dans le mystère même de sa transfiguration, au plus haut lieu de la terre, et au plus haut sommet de Tart transfiguré !

II. — Mais^ Messieurs, ce n'est pas seulement à sa foi que Tart chrétien doit Thonneur incontesté de sa supériorité; il le doit à son espérance aussi. La foi lui donne son point de départ et son but essentiel; Tespérance lui donne son essor et lui imprime son mouvement ascensionnel. La foi lui prête sa grande lumière; l'espérance lui prête son grand souffle. La foi communique à Tart ses infaillibles directions; Fespérance lui communique ses célestes aspirations.

L'art païeU;, malgré ses incontestables merveilles dans la sphère où il a pu se mouvoir, laisse apercevoir à rintelligence éclairée par la grande lumière, une lacune, un desideratum que toute la gloire de ses artistes n'a pu couvrir, et que le génie lui-même ne pouvait suppléer : je veux dire Fabsence de toute ouverture sur Fimmortalité et de toute lueur de Favenir sur les créations de son présent. Quelques rares intelligences, il est vrai, avaient soulevé le rideau de Favenir, et à la tremblante lueur de la raison philosophique, ils avaient entrevu quelque chose des horizons de Fimmortalité. Mais ces regards incertains jetés sur Favenir, ces vagues pressentiments d'immortalité n'avaient rien pu pour élever jusque-là la pensée populaire et le génie

de la nation, La Grèce^ avec toutes ses gloires philoso-

phiqueS; littéraires, artistiques, roulait dans le cercle fermé de son présent si plein de charmes, de sourires et de séductions. Comme elle ne connaissait d'autre beauté divine que la beauté humaine, elle ne connaissait guère d'autre séjour de félicité que ce beau jardin de la Grèce dont elle faisait son paradis. La beauté de son climat, l'azur de son ciel, la pourpre de ses hori-

I zons, ses aurores si pleines de suavités, ses jours si

{ pleins d'éclat, ses soirs si pleins de magnificences; ses vallées, ses montagnes, ses champs, ses prairies, ses fleuves, dont le charme était sans pareil; et au-dessus de tout cela, ce qu'un auteur nomme bien les belles fêtes de Vair et de la lumière : tout cela jetait le génie

! comme le peuple dans une telle ivresse, que le charme du présent laissait à peine la faculté de rêver Tavenir; et toutes ces beautés, dont la contemplation de chaque jour charmait son âme en fascinant ses regards, formaient autour d'elle un voile magnifique qui ne lui laissait pas même entrevoir, derrière les horizons de sa

I frontière et de son présent, Timage d'une félicité meil-

i leure.

De là, généralement, dans les arts de la Grèce, malgré la pureté des formes, Télégance des mouvements et la majesté des attitudes, malgré une exécution aussi

achevée que possible dans la traduction du fini^ du matériel et du visible^ un effacement à peu près total du spirituel^ de Tinvisible et de l'immortel. C'était l'expression de la beauté extérieure^ poussée aussi loin qu'elle pouvait aller, mais de la beauté extérieure seulement. C'était, dans toute la perfection que lui pouvait donner la main de l'homme, la beauté plastique du corps humain et la splendeur de la nature hellénique. Mais sur ces corps si purs de lignes^ si gracieux de modelé^ si harmonieux de proportion^ rien du ciel^ rien de l'invisible, rien surtout de l'immortel ; rien même ! souvent de cette beauté morale qui découvre l'esprit à | travers la matière, et fait de la figure humaine le relief ' éclatant d'une grande âme et d'un noble cœur ! Selon ^ le beau mot d'un écrivain^ l'homme leur avait donné la couronne; il leur manque l'auréole du ciel. Ce miracle était réservé surtout à l'inspiration de l'espérance chrétienne.

L'espérance chrétienne qui fixe sur notre Christ glorifié dans la cité des saints le terme de nos aspirations^, et nous montre dans son cœur vivant Fhabitacle éternel de notre félicité : voilà ce qui a ouvert à l'art chrétien les grandes perspectives de l'invisible^ de l'immortel^ de l'infini ; et voilà ce qui lui a donné des es-

sors et des élévations que Fart païen n'a pas connus, ne pouvait pas connaître^ et que tous nos paganismes présents et futurs ne connaissent et ne connaîtront jamais davantage. Le synfibole catholique qui appuie sur les deux dogmes dont nous avons parlée comme sur deux magnifiques colonnes^ tout l'édifice de Fart chrétien^ se termine par un mot sublime^ mot plein de lumière et de pressentiments^ parole tout ensemble pleine de foi et d'espérance : Credo.,, in vitam œternam : Je crois à la vie éternelle; je crois à Téternelle union de mon âme et de mon Christ; je crois à la perpétuité de ma vie future^, au centre de son cœur vivant et de sa vie immortelle. Credo in vitam œternam. Je crois que^ par delà toutes les beautés que je découvre dans le temps^ il y a d'autres beautés que je contemplerai dans la demeure radieuse de mon immortalité!

Dire, Messieurs^ tout ce que cette parole^ où Tespérance et la foi chantent à l'unisson nos destinées futures^ a pu dans l'humanité pour agrandir les horizons de Fart en agrandissant les perspectives de la vie; dire ce qu'a fait pour inspirer^ pour illuminer^ pour soulever^ pour porter à ses plus grandes hauteurs le génie de Fart, le souffle d'espérance et d'immortalité qui tressaille dans ce dernier mot de notre symbole : c'est ce

que je n'entreprendrai pas^ parce qu'il m'est impossible de faire passef ici dans mon discours ce que je vois^ et surtout ce que je sens au fond de cette parole. Comment pourrai-je jamais rencontrer des couleurs assez pures^ des sons assez mélodieux^ des accents assez célestes pour peindrC;, pour dire, ou plutôt pour chanter l'inexprimable je ne sais quoi, que l'espérance chrétienne fait descendre du ciel sur les créations du génie qui s'inspire de son souffle et s'éclaire de son flambeau? Comment vous montrer, dans la lumière plus ou moins voilée d'une parole humaine, ce je ne sais quoi de reposé, de pur, d'élevé^ debéatifique, de céleste, de séraphique, à'angéliséy que les artistes chrétiens ont fait luire sur le front et dans les regards des croyants qui attendent l'immortalité? Ah! c'est ici surtout que l'art chrétien s'est fait à lui-même un caractère qui ne ressemble à aucun autre. 11 a créé des figures où l'invisible se montre encore mieux que le visible ; figures qui prophétisent^ et montrent à travers l'ombre de cette vie fugitive la mystérieuse lueur de la vie permanente. Il a donné à des corps étendus dans le cercueil quelque chose qui paraît vivre dans la mort. Il leur a fait des visages qu'on dirait souriants devant la vision des splendeurs béatifiques; et sur ces visages il a sculpté

des fronts qui cherchent le ciel et des lèvres qui s'ouvrent, en quelque sorte^ pour chanter avec les anges les hymnes du paradis. Il a fait luire, même à travers la matière la plus opaque, des regards pleins de clartés, des yeux qui semblent s'ouvrir pour voir le Christ radieux au fond de son ciel de lumière, et qui même en demeurant fermés, selon le mot ingénieux d'un écrivain, semblent encore « regarder quelque chose!

Parcourez dans nos cathédrales ces chefs-d'œuvre de Fart chrétien, représentant nos évêques, nos pontifes, nos chevaliers, nos saints couchés dans leurs tombeaux. Quel calme rayonnant, quelle lumineuse placidité repose sur le front de ces croyants expirés î quelle atmosphère de vie enveloppe ces morts! quelle harmonie semble retentir autour de leurs tombes environnées de silence. Ne devinez-vous pas, rien qu'en les regardant, que pour eux la mort n'est que la translation de la vie? Et ce rayon d'or ou d'azur, qui tombe sur leur front transparent, à travers les vitraux étincelants au soleil, qu'est-ce, si ce n'est l'image de ce rayon d'immortalité qui éclaire jusque dans la mort ces visages transfigurés par l'espérance?

Ces statues de nos illustres trépassés, alors surtout qu'elles remontent jusqu'à nos vieux âges chrétiens, ne

révèlent peut-être rien des procédés techniques^ ni des habiletés de main . que vous admirez^ soit dans les créations de Tart moderne^ soit dans les chefs-d'œuvre de la sculpture antique. Vous n'y trouverez^ peut-être, ni le modelé^ ni Télégance^ ni la grâce. Que sais-je? peutêtre même les proportions sont absentes^, et une certaine raideur y trahit l'inexpérience des artistes. Soit. Mais malgré ces défauts qui tiennent au siècle qui a sculpté ces images, non au christianisme qui les a inspirées^ quelle irradiation de Tâme, quelles lueurs du ciel, quels rayons d'immortalité^ quels pressentiments d'avenir^ quels essors d'espérance^ quelle expression de l'invisible^ quel sens de l'infini ! Comme l'esprit y embellit les corps! comme l'éternité repose sur leur front! Comme le ciel brille dans leurs yeux ! Comme partout enfin l'immortel^ l'invisible^ l'infini^ le divin^ les enveloppe^ les revêt^ les transfigure ! . . .

Qui parmi vous a visité les catacombes; qui a pu voir du moinS;, même avec tout ce qu'ils ont d'imparfait/les premiers essais de l'art chrétien^ et n'a compris ce que je dis? Ceux qui^, à la lueur projetée par une lampe dans ces demeures mystérieuses^ reproduisaient dans des cimetières souterrains les aspirations de la grande âme chrétienne, étaient pour la plupart des artisans bien

plus que des artistes. Mais leur foi; et surtout leur espérance^ donnait à leur pinceau inexpérimenté des touches que le génie sans foi et Tart sans espérance n'eussent jamais trouvées. C'est que du fond des catacombes , ils voyaient étinceler le fond du paradis. Ces tombeaux des martyrs tressaillaient d'espérance; et leur espérance était pleine d'immortalité ! Ah ! si le génie exercé eût été là enfermé dans cette céleste atmosphère qui enveloppait toutes ces dépouilles des martyrs et faisait tressaillir^ du fond de ces tombeaux^ tant de cœurs vivants ! ^ que n'eût-il pas fait^ devant les perspectives d'immortalité entrevues du fond de ces demeures de la mort? Et que ne fera-t-il pas un jour^ alors que le christianisme^ triomphant au soleil des siècles nouveaux^ pourra faire partout retentir les chants^ partout peindre ou sculpter les images^ partout élever les monuments de ses immortelles espérances?...

Alors^ quelles harmonies retentiront^ que l'humanité n'a jamais entendues ! A travers les bruits que font en passantsurlaterreet laruineetla mort^ quelles mélodies rediront les échos de ces concerts que le chrétien entend de loin retentirdans la demeure de son immortalité ! Alors quelles peintures^ quelles sculptures^ naîtront d'ellesmêmes au souffle de cette espérance ! Quels visages alors

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apparaitront sur la toile ou sur le marbre, beaux de cette beauté qu'on ne connaissait pas^ illuminés par rinvisible^ comme la tête de ces hautes montagnes dorées par les premiers rayons d'un soleil matinal ! Figures lumineuses^ ascendantes^ sublimes^ qu'on ne regardera pas sans sentir son âme se tourner du côté de ce ciel qu'elles regardent et de cette immortalité qu'elles aspirent. Car tandis que les figures des dieux^ sculptées par l'art païen^ regardent la terre où ils descendent^ ces figures de l'homme, sculptées par l'art chrétien, regardent le ciel où il monte? Alors enfm^ quels édifices on verra s'élever vers le ciel, portés par le souffle de l'espérance chrétienne ! édifices aériens^ élancés comme une prière de l'âme; constructions miraculeuses^ dont les formes légères, courant de bas en haut et fuyant de loin le sol où elles s'appuient, semblent vouloir faire^ de ces incomparables palais de la terre où nous passons^ des vestibules éclatants de ce ciel où nous aspirons!

Messieurs^ je vous le demande^ Thistoire de nos siècles chrétiens a-t-elle donné le démenti à ce pressentiment évoqué du fond de nos catacombes? C'est à vous d'écouter^ de regarder^, et de répondre. Ah ! le miracle est fait. Les mélodies de l'espérance ont retenti à nos oreilles et remué nos âmes ; les figures de l'espérance ont brillé à

nos regards dans le grand jour de la publicité; les palais de Tespérance se sont élevés et demeurent devant nous avec leur impérissable majesté; et ces chants^ et ces figures^ et ces édifices empreints d'une même beauté, disent à qui sait voir et entendre^ ce que fait^ pour éle^ ver le niveau de Fart^ Tespérance chrétienne !

111. — Toutefois^ Messieurs^ il y a dans le christianisme quelque chose qui fut encore plus puissant pour élever Fart chrétien que la foi et Tespérance. Cette chose dont nous avons déjà parlé^ à un point de vue général^ et que nous appliquons cette fois exclusivement à Jésus-Christ^ c'est Famour. L'amour de Jésus- Christ est la grande et pure séve qui a fait s'épanouir Fart chrétien avec une splendeur touté nouvelle. L'amour du Christ, c'est^ dans le christianisme^ le vrai ressort du monde artistique; c'est le divin inspirateur du génie de nos artistes. Et ainsi; ce cœur du Christ^ que nous avons posé un jour devant vous comme le centre de Fordre moral, et, comme tel, moteur universel de tout progrès dans Fhumanité, nous le retrouvons ici comme le centre et le ressort de Fart agrandi par le christianisme.

Partons tout d'abord d^un fait absolument certain;,

fait prodigieux^ qui est le charme sans égal de Thistoire du christianisme : le règne absolu^ perpétuel et universel de l'amour de Jésus-Christ sur le cœur des chrétiens. Le point culminant de la vie des saints^ c'està-dire de tous les grands chrétiens^ c/est que non-seulement ils ont connu et adoré Jésus-Christ^ mais qu'ils l'ont aimé. Ils se sont prosternés devant lui dans une adoration passionnée par l'amour ; ou^ si vous voulez, ils ont apporté à ses pieds Fhommage d'un amour poussé jusqu'à l'adoration. A ce fait^ encore vivant et se perpétuant au milieu de nous, il n'y a pas d'exception : tous les saints ont aimé Jésus-Christ d'un amour aussi souverain qu'il est possible de l'imaginer ; ils ont été saints dans le degré où ils l'ont aimé. Ce n'est pas le lieu de vous montrer la portée toute divine de ce grand fait de l'histoire chrétienne. Mais ce qu'il faut montrer ici, étant admis ce fait vraiment divin^ c'est la puissance incalculable que le règne de cet amour a exercée sur le cœur des artistes chrétiens, par leur cœur • sur leur génie, et par l'un et l'autre sur le progrès de l'art.

Les artistes, beaucoup moins encore que le vulgaire des hommes, ne pouvaient échapper à cette domination de Tamour de Jésus-Christ sur le cœur de l'humanité chrétienne. Pour tout chrétien qui l'avait vu dans la

lumière de la foi^ le Christ était le plus beau des enfants des hommes ; et en même temps qu'il était le plus beau, il était aussi le plus aimant. En sorte que Jésus-Christ, couché dans sa crèche ou étendu sur sa croix^ se révélait à la fois à Tintelligence et au cœur^ comme personnifiant en lui-même avec la vérité^ ces deux choses qui sont réternelle séduction du génie de Tart^ à savoir^ la plus grande beauté et le plus grand amour. Et quelle beauté Tartiste chrétien découvrait-il au front de Jésus- Christ? Cette beauté dont nous avons parlé^ beauté double et une tout ensemble^ beauté réelle et beauté idéale^ s'unissant avec harmonie dans la splendeur d'un même visage^ et dans Féclat d'un même front. Et quel amour les artistes chrétiens rencontraient-ils^ en l'approchant^ dans ce cœur de F Homme-Dieu ? Ah ! l'amour que saint Jean y sentit tressaillir^ lorsqu'il lui fut donné de se pencher sur sa poitrine sacrée, tabernacle vivant où cet amour habitait comme en son lieu natal : amour le plus ardent et le plus chaste, le plus fort et le plus doux, le plus large et le plus élevé, le plus profond et le plus sublime, le plus vrai et le plus pur, le plus passionné et le plus désintéressé, le plus réel et le plus idéal; amour le plus céleste, le plus spirituel, le plus angélique et le plus ravissant, disons le mot, amour le

plus artistique qu'il soit possilole de concevoir ; amour, enfm^ capable d'exercer^ à la fois^ et le plus grand charme sur le cœur de Thomme, et la plus sainte fascination sur le génie de Tartiste!

Ah! Messieurs^ ne concevez-vous pas ce qu'un tel amour se rencontrant dans une même vie avec la puissance du génie^ en peut faire sortir pour la glorification simultanée de Tart mis au service de cet amour, et de cet amour mis au service de Fart? Et n'imaginez-vous pas quelles œuvres un trav^ail passionné, aidé par une main exercée, peut faire jaillir d'une âme où se rencontrent dans une harmonieuse union toute la clarté qui vient d'un génie supérieur et toute la chaleur féconde qui vient d'un amour si divin?

Un jour, dans un jeune prédestiné del'art et de la sainteté, ce prodige s'est accompli. Dieu lui avait fait le don qu'il fait au petit nombre des élus de la grandeur et de la gloire humaine; il avait allumé dans cette âme choisie le radieux flambeau du génie. Mais à ce don du génie, Dieu avait joint un autre don plus précieux encore; il avait allumé dans son cœur demeuré virginal la flamme céleste d'un amour saintement passionné pour Jésus- Christ : si bien qu'il est difficile de décider laquelle des deux l'emportait en lui, ou la splendeur de l'intelli-

gence^ ou la chaleur du cœur ; ou la puissance de son génie étincelant de la plus pure lumière, ou la puissance de son amour embrasé des plus chastes flammes.

Jamais^ peut-être, alliance plus harmonieuse n'avait consommé dans une âme Tunion féconde de Tintelligence et de Famour. Jamais âme humaine ne se trouva mieux prédisposée à mettre un grand génie au service de Fart^ et un grand amour au service du génie. Jamais une vie n'avait été mieux préparée pour faire éclore au soleil des siècles la belle fleur de Tart chrétien^ « fleur du ciel greff'ée sur une tige de la terre. » tout embaumée des parfums de Tamour de Jésus-Christ et tout éclatante de sa beauté. Il se trouva que dans cette nature d'élite prévenue par des grâces de choix^ Tamour de Tart et Tamour du Christ s'étaient unis et fondus dans un seul et même amour : Famour de l'art devant servir en lui à la propagation de l'amour de Jésus-Christ^ et l'amour de Jésus-Christ devant servir à la purification et à Félévation progressive de son amour de Fart. Si les anges du ciel avaient la vocation de faire resplendir la beauté sur la terre, ils descendraient au milieu de nous sur ces deux ailes du génie et de l'amour; ils viendraient rayonnants de cette lumière et embrasés de

cette flamme; et ils peindraient telle qu'ils Font vue^ aimée et adorée au ciel, avec des couleurs que nos pinceaux ne peuvent trouver sur cette terre^ la figure du Christ glorifié ; et nous verrions, avec un ravissement que je ne puis dire^ le portrait de Tamour et de la beauté personnifiés en Lui^ peint et achevé par la main des anges.

Quelque chose de ce miracle fut réalisé par un ange de la terre. Car cet homme, dont je viens d'esquisser la figure vraiment angélique^ si semblable par son intelligence et son amour aux anges du ciel, eut encore rhonneur de porter leur nom sur la terre. Il fut Fange de Fart chrétien^ comme Thomas d'Aquin fut Fange de la science chrétienne; Fhistoire Fa nommé Fra Angelico di Fiesole!,,. Et ce qui lui a manqué pour briller au ciel de Fart chrétien comme Fétoile la plus éclatante, ce fut de s'être levé trop tôt à Fhorizon de Fhistoire, alors que la science des procédés artistiques, perfectionnés plus tard avec un si merveilleux éclat, manquait à tous, même au génie secondé et servi par Famour.

Pourtant quelle perfection déjà, quelle inspiration^ et quelle expression d'amour dans ces figures du Christ peintes par la main de cet homme angélique ! On dit que et cet artiste célèbre ne prenait jamais ses pinceaux

sans se mettre en oraison, et ne faisait pas un Christ en croix sans avoir les yeux inondés de larmes. » Certes on comprend qu'un tel peintre fût disposé à recevoir dans son âme la profonde empreinte^ et à graver en traits de feu, au fond de son propre cœur^ la divine image de son Christ. On n'aime et on n'adore pas de cette manière^ sans garder en soi^ environné d'une céleste auréole, le portrait de cet amour adoré^ et sans éprouver la généreuse passion de faire rayonner au dehors ses visions intérieures. Non^ dit un écrivain matérialiste^ frappé lui-même de ce phénomène curieux du monde artistique^ «une pareille adoration ne va pas « sans des images intérieures. Les yeux fermés^ on les « voit^ etonles suit longuement, comme en songe; ainsi « qu'une mère^ aussitôt qu'elle rentre dans sa solitude^ (( voit flotter devant sa mémoire le visage d'un fils bience aimé\ » On ne peut mieux dire.

Ainsi, en effet, ce cœur enflammé dans la clarté de ses rêves et de ses contemplations mystiques^ voyait passer et repasser devant lui, souriant de son divin sourire^ le visage de son Christ aimé. Et si ce. que nous avons dit est vrai^, à savoir^ que celui qui aime se plaît à retracer partout les traits de son bien- aimé; s'il est

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