‹ L'art dramatique à ValenciaChapitre 121 sur 343 · I . Dans la préface des Disciirsos · texte numérisé non relu

I . Dans la préface des Disciirsos

32 2 L ART DKAAJATIQLE A VALENCIA.

lo que hizo su ianioso braço y diestra :

pues lo que lu resuelues en ceniza, la fama lo rebiua y eterniza'. (IV, 2.)

Lieu commun, certes, et trop souvent développé par les poètes depuis l'antiquité, mais dans lequel notre espagnol a retiouvé un peu de la forte sobriété et des accents douloureux du chœur de la tragédie grecque. L'inspiration d'Artieda ne se hausse à ce niveau qu'au prix d'un elTort trop manifeste. Elle redescend vite, sinon à des facéties et à des plaisanteries plus dignes de la farce que de la tragédie (l'emploi du comique se réduit dans Los Amanfes à quelques calembredaines de valets), du moins au ton de la conversation banale et mondaine, tel que nous le retrouverons bientôt dans la comedia. Ces brusques chutes, si elles nous préparent à « l'art nouveau », enlèvent à l'oeuvre cette unité d'inspiration et de couleur à laquelle l'antiquité classique — dont on se réclame pourtant, — nous avait habitués.

Le vocabulaire est assez riche et varié'-. Si les traces d'ara-

1. a Pour lui la mort a changé en deuil la magnificence de la vie, le lierre toujours verl de la jeunesse n'est plus qu'un cyprès funèbre. ... 0 mort, ce sont là de tes coups, mais ton caprice brave toutes les lois; ta proie toute désignée, ce sont les cheveux blancs du vieillard chez lequel la nature n'offre plus de résistance. 0 mort, si pour faire croire à ta justice, tu plies également devant toi tous les âges et toutes les conditions, persuade-loi que tout en traitant le riche et le pauvre avec égalité, tu te trompes d'abréger leur vie à ce point. Certes, tout ce qui naît sous la voûte des cieux est sujet à périr, mais, je n'en doute point, la nature répugne aux disparitions qui surviennent avant le terme fixé... Tu t'en es pris. Mort ennemie, à une vie qui vaut mieux que toutes les autres vies : témoin, des bouches du Xilà l'illustre Gadès, la secte musulmane, avec laquelle tu as conclu un pacte... Ma consolation du moins, c'est que votre complot ne fera oublier, ni en Mauritanie ni en Lybie, les exploits de son bras courageux et puissant, car ce que tu réduis en cendres, la renommée le ressuscite pour l'éternité ». (IV, 2).

2. Artieda, comme un si grand nombre de ses contemporains, multiplie les redondances :

<i Recoge de vna vez huelgo y aliento. (IV, i.)

•Me quita el vigor y fuerza. d (IV, 3.)

Ce redoublemont se prolonge parfois en séries symétriques : « Empacho y temor despide, Y luego tantea v mide

LE PSEUDO-CLASSICISME. SaS

gonais nous ont paru assez rares (vallizo = callejiiela; curino = soledad ; tantico, forme plus aragonaise encore que castillane, et souvent répétée), les mots arabes abondent, ce qui, dans la région de Valence, nest point pour nous surprendre {adiKires, alcuxaeas, abnayzares, alhornozes, algazara, etc..) Un grand nombre de mots, d'images, de métaphores sont tirés des vocabulaires techniques delà guerre, des joutes et tournois, de la navigation ; l'expérience personnelle d'Artieda pouvait les lui fournir en grand nombre, et, en fait, il en en a usé largement. Mais ni ces emprunts, d'ailleurs quelque peu hétéroclites, ni certaines constructions qu'il emploie avec piédilection^ ne donnent à son style une véritable originalité.

En somme, Artieda a échoué dans son entreprise. Il n'a point réalisé le projet qu'il avait formé de créer un art nouveau ; malgré quelques vues justes, une certaine vigueur d'imagination, un sentiment assez délicat de ce que réclamait alors la dignité de l'art dramatique, il n'a point réussi à dégager,

Todû lo que valgo y puedo. (III, 4.)

Mas de temor y conjËfoxa Tan rendida estoy y floxa

Oue me faltan pies y aliento. (IV, 3), etc.

1. (".erlaines construclions, sans être propres à Artieda, sont particulièrement fréquentes chez lui : lo /idùer -\- infinitif, employé au sens de haber de -f- infinitif :

« de mi Tragedia hazer dos parles huue. (Ep. dédie.)

Que no hc perseguii', a qiiien me trata, Con iantd ingratilad? (III, 2.)

Veo que ha seruirnos par e.cemplo. » (IV, 5.)

Cf. Mz. Pidal, Cantur de Mio Cid, '6bi^'^; Hanssen, Spanische Grammatlk, § 38, 3. Cette construction ne se confond chez Artieda ni avec le futur (parecprtheu, I, i ; acabavmeha, II, 3), ni avec la construction usuelle de huber de -\- infinitif (Aas de torneur manana. If, 3; /le de perder el nombre, III, 2.) 20 cosa employé au sens de nuda (II, 2; III, 2; IV, 1). Cf. Mz. Pidal, Canlai-..., 337-338.

3o emploi de Iras, soit comme préposition, soit connue conjonction. Artieda a extraordinairemeut abusé de ce mot :

Tras esso (I, 1); (ras que no esta en su lugar, (I, 2); iras la obligacion (II, 2); iras las thesoros (II, 2); tras que mi marido assomar veo (II, 2); trns su cama (III, 3); tras que me de muerte (III, 4); Iras presumir lo contrario (III, 4); iras no série encargo (III, 4) î i''as mil cosas (III, 5); tras fi buxo (IV, 2, etc.).

32 d LAUT DRAMAtlOt-R A VaLKnCIA.

encore moins à imposer une forme, un type de drame dont on sentait cependant le besoin. Son entreprise, dans le domaine du théâtre, ressemble par quelques endroits à celle de Fernand de Herrera dans celui de la poésie lyrique. Elle fut inspirée par un désir analogue d ennoblissement et d enrichissement, d'après les chefs-d'œuvre antiques, mais elle réussit moins encore que celle du « divin r> Sévillan, qui a donné plus de noblesse et de force à la Muse espagnole. Le génie sans doute manqua au dramaturge valencien pour révéler à ses contemporains la formule attendue et surtout le modèle à suivre. Sa tentative ne fut pas la seule, nous Talions voir; mais, dans la direction où il avait voulu atluer les poètes contemporains, on ne se soucia point de le suivre.

Émule de Rey de Artieda, Cristobal de \ irués n'est ni son successeur ni son imitateur. Si la vie de ces poètes, qui furent en même temps des soldats, présente des ressemblances, leur caractère et leur talent les opposent l'un à l'autre. Rien de plus aisé que de lier connaissance avec \ irués, à en croire l'un de ses panégyristes* : il sufTit de se reporter au portrait de l'ermite Garin, dans le poème épique du Monserrate, à la fin du chant \ . Sous les traits du saint homme, plein de noblesse et d esprit chrétien, tempérant d'un souriie un fond d'inflexible vertu, c'est lui-même que \ iiués aurait dépeint. Il n'y a pas de raison pour révoquer ce témoignage d'un contemporain, qui était des amis du poète. Cervantes avait déjà loué chez Virués une veitu habile à ^e soustraire aux tentations du siècle^. Faut-il, de ce guerrier, faire un ascète.'* Ce qu il convient de retenir, c'est que l'esprit de \irués était porté aux graves pensées, aux méditations austères. Ce Valencien, sur lequel la séduction de

2. Malias de Vargas, dans un sonaet liminaire du Monserrale. I . Galntea, dans le Canlo de Caliope.

LK PSKUDO-CLA.S.SIC;iSMK. 3^5

1 Italie n'avait pas eu de prise, a composé, en même temps que ses tragédies, des poésies lyriques qui expriment tout autre chose que la satisfaction d'un cœur comblé. Le recueil s'ouvre par des plaintes sur les vicissitudes de la fortune :

Je pleure tristement les biens passés et les malheurs présents; il n'y a rien qui me réjouisse, et il n'est pas jusqu'au chœur divin des douces et célestes Muses, jadis tout mon bonheur, qnl aujourd'hui ne tourmentent mon esprit'.

A la fin du volume, l'autre page du diptyque c'est un sonnet dont le désenchantement ne trouve de consolation que dans la piété :

Je suis tombé, à celte heure, du sommet sublime, que j'avais gravi clans un doux ég"arement... Erreurs, présomption, emportement, jalousie, ing-ralitude, envie, trahison, tout cela a coupé les ailes à mes envolées. Toi, piété divine, fais maintenant croître d'autres ailes en moi, afin que j'achemine à nouveau mon vol vers les cicux par une voie plus sûre-.

Ce double cri de désillusion, qui ouvre et clcjt les poésies lyriques de Virués, n est-ce point le secret de son àme qu il a laissé échapper .t^

On aurait tort cependant d affadir le personnage. Sa mélancolie n a point entravé son couiage. Désabusé et chrétien, il

« I aora triste lloro

passades bienes i présentes niales;

no ai cosa que me alegre ;

hasta et divine coro

de las suaves muses celestiales

(|ue eran loda mi gioria,

alormcntan aora mi menioria. »

« Caido é ya de la sublime cumbrc donde subi con dulce devaneo...

Errores, confianç^as, furias, celos, ingratilud, iml)idia, alevosia, an cortado las alas a mis biielos.

Tu, divina piedad, tu, aora cria

olras alas en mi, con (jue a los cielos rcbuelva cl ])iielo par mas cierla via. o

L ART DRAMATIOLE A VALENCIA.

n'en fut que plus appliqué à son métier. C'est ici le trait saillant de sa personnalité : il fut soldat, sans aucune de ces irrésolutions qui faisaient hésiter Rey de Artieda entre la toge et la cuirasse. La fidélité au roi et à la famille royale, en qui la patrie s'incarnait, tel fut pour Yirués la règle de sa vie. Il a pleuré en vers la mort de Philippe II, et il a leprésenté dans un sonnet saisissant la brutalité du destin dont la reine Anne avait été victime :

La i^eine d'Espagne. — Qui donc m'appelle? — Garde à vous! Je suis la mort. Suivez-moi. — Où donc aller? — Au ciel. — Hélas! Mort cruelle...'

Sur ce sentiment de loyalisme dynastique se fondait à ses yeux la beauté de la servitude militaire. Xul en son temps n'a parlé avec plus de compassion du sort réservé aux soldats, honnis de ceux-là même qu'ils protègent contre l'ennemi'-.

Sa fierté j)atriotique s'est magnifiquement dédommagée de ces mépris en célébrant le trionqdie des combattants espagnols à la bataille de Lépante. Il est étrange qu'un acteur de cette lutte épique, après en avoir vu de près les horreurs, ait choisi, pour la chanter, la forme de léglogue*^; mais, ce contre-sens une fois admis, on trouve dans les descriptions de Yirués tant de détails topiques, et tant de bonhomie virile chez son berger Criseo, qu'on ne résiste guère à cet art délicat; aussi bien est-on séduit dès le début par la grâce aimable des tercets qu'on dirait échappés à la plume de Garcilaso.

Lors même que le sujet l'y inviterait, ce Yirués, qui a mêlé au fracas des batailles le son du chalumeau, se garde d'enfler la voix ; il sait, au contraire, trouver le mot convenable pour dégonfler les enthousiasmes. L'entreprise d'attaquer l'Angle-

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