‹ L'art dramatique à ValenciaChapitre 134 sur 343 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

Le milieu valencien.

I. La vie politique. — Ce qui disparaît : l'autonomie politique. — Ce qui sub-

siste : les g-foupements corporatifs. Corporation municipale, les corps de métier, congrég'ations religieuses et In(|uisition.

II. Les mœurs. — Brutalités et violences : influence de l'époque. — Luxe, bien-être et élé"'ance : influence de la race.

Les écrivains passent, les œuvres elles-mêmes ne résistent pas toutes à l'épreuve du temps. Dans la suite de tableaux qui résument à nos yeux l'histoire de la littérature dramatique sur les rives du Turia, un seul personnage demeure : c'est la cité de Valencia. Regardons-la telle qu'elle était à la fin du seizième siècle et nous comprendrons que, de tous les genres littéraires, le théâtre était celui qui s'adaptait le plus exactement à ce milieu.

La seconde moitié du seizième siècle fut pour la société de Valencia une époque de crise. Son activité, le rythme même de sa vie, qui n'avait jusque-là dépendu que d'elle-même, allait désormais recevoir d'ailleurs l'impulsion. ^ alencia, qui avait possédé des rois, n'allait jîIus être que le chef-lieu d'une province espagnole.

La date officielle de cette transformation remonte à l'année 1479, ^^ Ferdinand le Catholique, déjà roi de Castille par son mariage avec Isabelle, reçut la couronne dAragon et le triple apanage de Saragosse, de Barcelone et de Valencia; il allait, pour le bien de l'Espagne, délaisser son patrimoine personnel. En fait, son père, Jean II ( i4o8-i479) lui avait donné l'exemple de cet abandon; il était venu à Valencia, après son avènement, prêter le serment traditionnel, mais, ce devoir une fois rempli, il était reparti au plus vite. Alphonse Y (i4i6i458) fut à vrai dire le dernier roi de Valencia, le dernier qui l'ait traitée comme une fdle chérie; par ses guerres italiennes et son coup de main sur Marseille , par sa restauration artistique du Palais-Royal et du couvent de Saint-Dominique, par le don de reliques telles que le calice de la Cène ou le corps cTe saint Louis, évêque de Toulouse, il apporta à la cité l'auréole de la gloire, de la beauté, de la sainteté.

Les héritiers de ce bienfaiteur ne pouvaient que rester bien au-dessous de lui. Ils laissèrent du inoins à Valencia, même après la date de 1479. 1 illusion qu'elle était encore un centre d'attraction et de rayonnement. N'y résidant plus, ils y envoyèrent des vice-rois, mais choisis de telle sorte que ceux^i donnassent autour d'eux l'impression du pouvoir suprême. S'ils ne sont pas rois, ils sont de sang royal. Le rôle de Germaine fut à ce point de vue particulièrement bienfaisant. ^ alencia n'avait plus de roi, mais elle avait encore une cour.

Les choses se gâtèrent décidément lorsque le duc de Calabre et sa seconde femme, Dona Mencia de Mendoza, eurent à leur tour disparu. Désormais, la scène reste vide; il n'y manque plus seulement l'acteur principal, il y manque aussi la figuration. A peine le marquis de Dénia, futur duc de Lerma, restitua-t-il à A alencia un peu de son antique magnificence au cours de sa vice-royauté, qui se place dans les dernières années du seizième siècle; fastueux et déjà assuré de la faveur royale, qui allait bientôt lui confier la direction de l'Etat, il hésitait d'autant moins à mettre son crédit au service de ^ alen-

cia qu'il était du pays et qu'en le servant il servait ses propres intérêts. Mais ce réveil n eut point de lendemain. Il apparaît dès lors aux yeux des moins clairvoyants que ^ alencia a été décapitée. Gouvernée par l'agent d'un souverain étranger, qui le plus souvent est lui-même un étranger, elle a cessé d être une métropole. Delà, pour elle, une sorte de déchéance, dont le sentiment, retardé pendant un siècle enviion par des artifices, perce irrémédiablement au début du dix-septième siècle. C est surtout la noblesse qui ressentira les elTets de cette transi'oi'mation. Rigoureusement écartée de toute ingérence politique par , T aime I*"' au moment même où il organisa Valencia reconquise, elle avait appliqué son effort à lever cet ostracisme. Jamais elle n'obtint, comme elle l'aurait souhaité, que les privilèges, ou fueros, d'Aragon, qui favorisaient extrêmement l'aristocratie de naissance, fussent transportés en bloc à Valencia ; mais, dans le détail, elle fit reconnaître et triompher ses ambitions, elle sut même se ménager un rôle dans le système représentatif que le roi Pierre I\ (i33G-i387), après avoir si durement maté la rébellion de ses sujets, leur accorda le jour où il fixa la procédure et la compétence des Cortès et où il créa pour l'administration des finances la Députation générale. Au temps même où Valencia avait déjà été incorporée au royaume d Espagne, le soulèvement populaire des Germanies vint encore fouinir à la noblesse l occasion de se mêler aux affaires publiques. Directement visée par les insurgés qu'elle avait lassés à force d exactions, elle eut l'habileté de se tenir fermement aux côtés du roi, de contribuer au rétablissement de son autorité, de lui rendre, par une fidélité active, la protection que, de son côté, il lui accordait contre les mutins. Le résultat fut de resserrer 1 intimité entre elle et lui, mais aussi de la mettre à la discrétion de ce maître lointain : elle acheta sa sécurité au prix de son indéjjendance. L'inaction devint désormais la règle de sa vie puisque le roi s'était substitué à elle dans toutes ses prérogatives. A peine de temps en temps quelques réunions des Cortès, qui se font de plus en plus rares et insignifiantes. Que l'on se rappelle de

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que] ton aux Cortès réunies à iMonzon en 162 G, le roi somma, par une lettre autographe, le a Bras Militaire », c'est-à-dire les nobles, de lui voter les subsides énormes qu'il exigeait. Dure épreuve pour ce qui leur restait de fierté.

Dans le désir de retrouver quelque apparence de vie, ils se tournèrent du côté même d'où leur venait tout le mal, non pas du côté du roi, trop lointain et hors de portée, mais du côté du vice-roi, qui le représentait officiellement à ^alencia. Or, le vice-roi, à la fin du seizième siècle, nous savons déjà qu'il n'avait plus rien de vraiment royal. Il n'était qu'un fonctionnaire, le premier d une hiérarchie de fonctionnaires, car il avait auprès de lui, pour l'assister, le portant veus ou gouverneur, le battle ou administrateur, le maestre racional ou vérificateur des comptes. Peu importe que plusieurs d'entre eux fussent obligatoirement choisis parmi les naturels de la région valencienne ; nommés par le roi, ils ne tiennent leur pouvoir que de lui et ne relèvent que de lui. C'est précisément ce que la noblesse domestiquée va apprécier en eyx. Ces fonctionjiaires représentent le pouvoir du roi ; le vice-roi incarne la personne même du roi. Il n'en faut pas plus pour que les nobles s'empressent autour de lui. Par l'effet nalurel de la centralisation, eux qui jadis traitaient de pair avec le roi, ne se résignent pas seulement à leur déchéance, ils l'acceptent joyeusement. Ils subiront les pires avanies : en 1609, leurs domaines seront ruinés par l'expulsion des Morisques qui en étaient les meilleurs, les uniques cultivateurs; ils se contenteront, pour tout dédommagement, de quelques titres de noblesse qu on leur jettera en pâture : marquisats à ceux qui n'étaient que comtes, comtés à ceux qui détenaient seulement une seigneurie. Toute leur activité se réduira à des conflits de préséance ou de juridiction ; qu on leur reconnaisse des prérogatives honorifiques et des juges complaisants, aussitôt leur fierté se déclarera satisfaite. Cette médiocre attitude est l'indice en même temps que la conséquence de la ruine définitive de l'autonomie valencienne.

^ alencia gravite désormais dans l'orbite de Madrid. Il y eut L'ii réalité quelques résistances, sinon dans la noblesse, du moins dans d'autres classes de la société. Il y avait dans les cités importantes du royaume valencien une organisation municipale et corporative de caractère démocratique, qui allait se maintenir jusqu'à l'avènement des Bourbons. Elle s'applique à la défense d'intérêts restreints, intérêts de la cité ou intérêts d'une corporation, qui n'est elle-même qu'une parcelle de la cité; mais de ce fait qu elle représente une tradition qui persiste après tant d'autres bouleversements, elle prend une force et une signification singulières.

Au commencement du dix-septième siècle, l'organisation municipale présentait en quelque sorte plusieurs étages de conseils et de magistrats élus. A la base, le Conseil général, composé de cent trente-deux membres; six d'entre eux appartenaient à la classe privilégiée, à savoir deux à la noblesse proprement dite et quatre à la petite noblesse des bien-nés {generosos) ou chevaliers (caballeros); les autres étaient quatre bourgeois (ciudadanos), quatre juristes, deux notaires, deux commerçants, soixante-six délégués des trente-trois corps de métiers officiellement reconnus, et quarante-huit représentants des douze paroisses valenciennes. L'élément populaire avait la part prépondérante, mais le mode de recrutement, qui combinait de la manière la plus compliquée l'élection par les pairs et le choix par le roi ou les hauts fonctionnaires, empêchait que les passions se manifestassent au Conseil dans toute leur violence. Aussi bien les attributions restreintes du Conseil, qui n'allaient guère qu'à autoriser les taxes nouvelles et les dépenses extraordinaires, rendaient ses réunions rares et insignifiantes.

L'administration de la cité appartenait en fait aux six jurais, qui, arrivés après une année au terme de leur mandat, choisissaient eux-mêmes leurs successeurs parmi les notables (prohoniens). Les jurats représentaient toutes les catégories sociales, à deux exceptions près : la haute noblesse et la plèbe. Entre les trois subdivisions de la classe populaire, ils admettaient

celle des majors et des mitjans, ils proscrivaient celle des meiiLits ; au contraire, dans la classe privilégiée, ils proscrivaient la noblesse du degré supérieur, ils admettaient celle des chevaliers. En sorte que dans leur assemblée deux places appartenaient à l'aristocratie, quatre au peuple. Réunis dans la fameuse Chambre dorée où ils délibéraient souverainement, drapés dans les gramallas, ou toges cramoisies, les jurats symbolisent les traditions vivantes, l'esprit fier et actif de la cité, qui à son tour se reconnaît en eux. D autres magistrats étaient leurs collaborateurs ou les agents de leurs décisions : les deux Justiciers, qui rendaient la justice, l'un au civil, l'autre au criminel; — le Mastaçaf, préposé à la police urbaine ; — le Racional, qui gérait les finances municipales ; — enfin le Syndic, comparé par Escolano au tribun de la plèbe chez les Romains et qui, en effet, exerçait au nom du peuple une censure générale sur l'administration de la cité. Le Syndic, élu par le peuple — et le Racional, nommé d'abord par le Conseil général, plus tard par le roi, étaient adjoints aux jurats avec voix délibérative chaque fois que ceux-ci tenaient conseil.

Voilà, dans les grandes lignes, comment \alencia était administrée vers l'année iGoo, et il y a dans cette organisation un sentiment si juste de l'équilibre, une coordination si exacte des forces antagonistes que le détail vaut la peine d'en être étudié, soit dans la « Décade » d'Escolano*, soit dans l'exposé plus technique du juriste Matheu y Sanz'^. Ce qui nous intéresse, ce n'est pas le jeu de cette machine, c'est la résistance qu'elle offrit à une centralisation envahissante. L'autonomie politique de ^ alencia avait disparu du joui- où le roi avait résidé ailleurs, parce qu elle ne reposait sur rien de fixe, sur aucun organisme stable et normalement constitué. La noblesse avait essayé quelquefois de se grouper, elle n'avait pas su s associer. Au contraire, la bourgeoisie et le peuple avaient reconnu qu'à se concerter sur les intérêts communs, on fait une force de

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