CHAPITRE IX
Tarrega et Aguilar.
I. Francisco-Agustin Tc'irrega (1555 V-i 602). — Déférence que ses contemporains lui ont témoignée. — Le chanoine. — Le poète galant, — Contraste entre le personnage qu'il était et le caractère qu'il avait.
Classification de ses pièces : son théâtre religieux, — ses comedias historiques, — ses comedias de mœurs et d'intrigue, — une comedia qui lui a été faussement attribuée, — ses Ions.
Le pathétique et l'horrible dans son théâtre. — Târrega peintre de la femme. — Insuffisance de la psychologie. — Style quelquefois maniéré, mais habituellement clair, — varié, — spirituel. IL Gaspar Agiiilar (i56i-i623). — C'est un professionnel de la littérature. — Lutte entre sa misère et sa vocation : sa mort. — Ses poésies lyriijues, très prisées de son temps, mais trop strictement inspirées de l'actualilé. — Le dramaturge en lui porte la double marque de ses origines modestes et de sa ferveur littéraire :
Le roturier. — Sa méfiance envers les grands sujets, — envers les grands sentiments, — envers la noblesse. — L'intérêt, principal ressort de son théâtre. — Saveur populaire de ses pièces.
Le virtuose. — Comment l'habileté professionnelle fait à la fois le mérite et le défaut de ses comedias, eu ce qui concerne la concej)tion de l'ensemble, — l'agencement des parties, — le détail du style. III. Ln lechniffiie des deii.v dramaturges. — Chronologie des comedias de Târrega et d'Aguilar. — Elles appartiennent à une époque où le type de la comedia venait d'être arrêté dans ses grandes lignes. — Dénouement toujours heureux, — nombre des actes, — complication de la mise en scène. — Cependant elles trahissent encore de l'indécision : nombre des personnages, — le gracioso, — la versification.
Les théories n'influent guèie sur le développement des genres dramatiques. Lorsque, comme il est arrivé à celles de Turia et de Boyl, elles ont été publiées sur le tard, elles ne présentent même pas, en voyant le jour, l'intérêt qui s'attache à un programme, elles gardent tout juste la valeur d'un constat, recevable tant que les assertions n'en sont pas contredites par les faits. Dans un art comme celui du théâtre, qui vit d'action et meurt dès qu'il cesse d'agir, les œuvres entrent seules en
compte, et c'est ce que les Valenciens ont compris. Autour et à la suite de Guillén de Castro, qu'une tradition, démentie par les faits, a institué chef de groupe sinon chef d'école, ils sont plusieurs qui ont fourni de leur talent des preuves assez nombreuses pour qu'on puisse les juger autrement que par ouïdire.
Pour les passer en revue, c'est par François-Augustin Tàrrega qu'il sied de commencer. Eux-mêmes, ils lui ont prodigué les témoignages de leur déférence. En iSgi , à la fondation de l'Académie des Nocturnes, le titre de « Conseiller» lui fut attribué, qui était le plus important après celui de Président. En juillet 1600, une relique de saint Vincent Ferri^r fut solennellement transportée à la cathédrale : des fêtes données à cette occasion Târrega fut l'historiographe et, au moins pour la partie littéraire, l'ordonnateur. Un peu avant cette époque il avait dirigé les « joutes jjoétiques », dont l'initiative revenait à D. Bernardo Catalan de Valeriola. Prééminence bien établie : il n'y a point trace qu'elle lui ait été une seule fois disputée.
Hors de Valencia on lui prodiguait avec la même unanimité des éloges fervents. Lope de \ ega ne l'a pas cité moins de trois fois, dans son Arcadia, dans sa Galalea, dans son Laurel de Apolo. Cervantes, dans le prologue de ses Comedias et dans le Qaijole (I, xLvin), a loué une habileté et une abondance toujours prêtes à se manifester. Rojas Villandrando ne sépare pas le nom dcTarrega del'épithète de(( grand ». Cristobal de Mesa proclame au chant X de La Reslaaration de VEspagne, que Târrega est la « merveille de Valencia ». Graciân enfin, plus précis et plus attentif, lui attribue le mérite d'avoir dégrossi le vers dramatique et d'avoir fait des trouvailles très savoureuses*.
Doyen d'âge et chanoine, ce double titre assurait déjà à Târrega
I. « Alinô ya mâs el verso y tiene muy sazonadas invenciones ». Obras, II, Disc. 4>^- De la (ujudeza por deseinpeTio en el hecho.
une place à part dans la foule des poètes. Il n'y arien d'assuré, à vrai dire, sur la date de sa naissance. On sait seulement qu'en 1076, au moment d'entrer en possession d'un bénéfice ecclésiastique, il était simplement tonsuré, n'ayant pas encore l'âge de vingt-quatre ans marqué par les canons pour recevoir les ordres. Il vit donc le jour au plus tôt en i553, probablement un peu plus tard, vers i555 ou i556, si l'on en juge par la date à laquelle il prit ses grades universitaires. Il naquit hors de Valencia, soit à Segorbe, soit dans quelque autre ville ou village du diocèse de Segorbe. En vain ses œuvres ont-elles été insérées dans un recueil de comedias que le frontispice attribue à (( quatre poètes naturels de la cité de Valencia ». Cette assertion d'un imprimeur, désireux de flatter ses compatriotes, ne vaut rien auprès des documents officiels qui l'appellent tout au long (( clerc originaire du diocèse de Segorbe ». D'ailleurs, comment expliquer sans cette circonstance la protection que les seigneurs de Segorbe lui dispensèrent? Grâce à eux, il obtint en 1077 son premier emploi ecclésiastique, un bénéfice à la cathédrale dans la chapelle Saint-Paul, qui avait été fondée au treizième siècle par D. Jaime Pérez, seigneur de Segorbe et fds naturel du roi Pierre II d'Aragon. Des confusions ont pu se produire : les Târrega étaient nombreux à Valencia vers la fin du seizième siècle, et quelques-uns acquirent à des titres divers une véritable célébrité, tel le docteur Gaspar Târrega, conseiller à l'Audience Royale de\alencia\ tel encore Carlos Târrega qui, par une coïncidence curieuse, occupa lui aussi un canonicat de la cathédrale et soufTrit pour défendre les droits du Chapitre les rigueurs d'un emprisonnement. Rien n'indique pourtant que notre François-Augustin, étranger par ses origines à \alencia, ait eu avec eux la moindre parenté.
De Segorbe il passa, jeune encore, à Valencia pour y commencer ou pour y poursuivre ses études. Un diplôme de bachelier es arts, dont la minute est conservée aux archives de la
I. Il avait un fils illégitime, dont le prénom était Francisco, comme celui de notre chanoine. La légitimation fut accordée par les Cortès de 1626. Cf. A. G« R. V., Corts del an;/ 1626, f, SgS.
/i58 l'art dramatique a valencia.
ville de Valencia, dans les « Livres de grades », lui fut décerné à l'unanimité le 5 juillet io~b, par un jury à la tête duquel siégeait Jaime Ferruz, prêtre et dramaturge, comme si sa présence avait pour la destinée de l'impétrant la valeur d'une prophétie. En juillet 15-6, le nouveau bachelier résidait à Salamanque et probablement y reçut-il de la plus vénérable de toutes les universités espagnoles ses autres titres, notamment celui de « Docteur en droit canon » dont il se parait plus tard, sans que les registres valenciens en mentionnent la délivrance*.
Lorsqu'il revint à Valencia, il n'y trouva pas seulement le bénéfice qui lui avait été attribué en son absence sur une des chapelles de la cathédrale; il y reçut encore, après une très brève attente, un canonicat qu'avait résigné en sa faveur D. Olfo de Proxida, trop impotent depuis plusieurs années pour en remplir les obligations. Le 2/4 mai i584 fut un jour de fête pour la Seu valencienne : le nouveau chanoine y exerçait pour la première fois, en présence d'un haut commissaire apostolique, les prérogatives de sa charge. Il prit j)lace dans une stalle du chœur, et nul ne lui en disputa la possession. Il se rendit à la maison dont le canonicat lui assurait la jouissance (elle était sise « dans la rue qui va de la Royale-Audience à la confrérie de Saint-Jacques »), il en parcourut les divers appartements, il en ouvrit et il en ferma les portes : désor-
I . On ne trouve pas dans les comedias et dans les poésies diverses de Târrega la preuve qu'il ait été un ^rand lecteur. Cependant, dans El esposo fingido, le premier quatrain du sonnet inséré à l'acte II s'inspire du « Roland furieux » :
« Sin esposo, sin tierra y sin .lyuda,
al duro cerro dura roca atada,
qucdo la triste Olimpia encomendada
al nionstruo que Roidan niatô en Ebuda. » La même comedia met en scène, à l'acte III, un écuyer qui converse avec une vieille femme, et elle cite à son interlocuteur l'exemple de Pierres et de la linda Magnlona; Târrega connaissait donc le roman de « Pierre de Provence et la belle Maguelonne ». Il l'avait lu probablement dans une édition publiée par les soins de Timoneda. On trouve, en effet, au cours de l'inventaire des livres que celui-ci gardait dans sa librairie à l'état brut, l'indication suivante : Itern quatre /libres de la Magalona a hiiijt plechs lenen vna ma y sel fulls (Serrano Morales, 554).
LA COMEDIA. l^OQ
mais, elle était à lui. Le 1 1 juin suivant, le notaire de l'Insigne Chapitre monta en chaire au moment où l'officiant de la messe capitulaire allait célébrer l'offertoire. A haute voix, de manière que tous, clercs et laïques, l'entendissent, « depuis la première file jusqu'à la dernière », il lut en valencien le décret de Sa Sainteté, qui faisait de François-Augustin Târrega un chanoine de la Seu. Il afficha ensuite sur la porte du clocher, à la vue du peuple, le parchemin scellé du sceau pontifical, auquel il substitua bientôt une traduction en langue vulgaire. Il dressa enfin un procès-verbal de ces opérations*.
Dès lors, Târrega était intronisé. Il n'a guère plus de vingthuit ans, et déjà sa personnalité s'est fixée : on a dit et on dira toujours « le chanoine Târrega ». Non qu'il soit redevable à l'Eglise d'une part quelconque de sa réputation. Mais sa prébende n'a pas été seulement pour lui un gagne-pain : il s est acquitté avec scrupule des devoirs qu'elle comportait. Le Chapitre valencien, comme celui de toutes les cathédrales importantes, n'était pas uniquement une corporation pieuse; c'était une administration, compliquée et méticuleuse, redoutable dans ses accès d'autorité, très forte par la persistance de ses traditions. Târrega, qui eut d'abord à pourvoir a aux menues dépenses » (adminisirador del dinero inenudo) , en vint, en 1597, à exercer les fonctions de « syndic économe », et soit en cette qualité, soit en vertu d'une délégation spéciale, il se mêla activement au gouvernement des nouveaux convertis, qui pullulaient dans les faubourgs et la banlieue de ^ alencia. Récemment admis dans le giron de l'Eglise, les convertis payaient, sous la forme de taxes, un droit de bienvenue : le 28 février, Târrega, au nom du Chapitre, donnait reçu à Miguel Melo, noviter coiwerso, d'une somme de 20 livres que celui-ci avait versée, comme délégué des habitants de Beniguasir, de solutione diei carnis'^.
1. A. C. \. ProtocoUuni [lieronimi Juliani Real, année i584. Fol. 266-278, 28/1-286.
2. Patr. Rebedor de les actes rebuis per mi ffieroni/ Julia Real, 1598. Entre temps, il étendait sa compétence jusqu'à des débats juridiques. A la fin
46o l'art dramatique a valexcia.
Solidement assis à lintérieur de Valencia, il était à craindre que le prestige de Târrega ne sortît pas des limites de sa petite patrie. Le Chapitre, par bonheur, lui donna des occasions de se dépayser. A deux reprises, il fut délégué par ses pairs à Madrid, en mai 1097 (et il s'y attarda jusqu'à décembre) pour traiter des subsides réclamés aux nouveaux chrétiens, en octobre 1600 (et il ne resta absent que deux mois) pour accélérer un procès sur la baronnie de Cortès et le fermage de la dîme*. Peut-être fit-il au cours de l'année 1099, à son compte et pour son divertissement, un autre voyage dont la destination nous est inconnue; le i" janvier, il délivra à un bénéficier de la cathédrale, Juan Antoli, une procuration par laquelle il le substituait à lui pour toutes opérations financières tant au Chapitre que hors du Chapitre-; quelles raisons aurait-il eu de se décharger de ses intérêts sur un tiers s'il n'avait point dû s'al>senter.^ Est-ce la fatigue des voyages ou le tracas des affaires qui usa son tempérament robuste? Ou bien, paradoxal jusque dans sa mine, ce chanoine ne montra-t-il jamais la face rubiconde qui manifeste chez ses pairs la joie de vivre et l'aptitude à vivre beaucouj).^ Le fait est qu'il mourut jeune, sans même atteindre la cinquantaine. Il s'éteignit le 7 février 1602^, on
de 1597, '^^ trois Ordres, ou « Bras », de la cité et du royaume de Valencia plaidèrent devant les tribunaux romains sur la provision des prébendes et bénéfices, et notre chanoine représenta le « Bras ecclésiastique ». Il intervint aussi dans la rude querelle qui troubla profondément, à la fin du seizième siècle, la population entière de Valencia : il s'agissait de supprimer à la cathédrale la « prévôté » du mois de février et d'en appliquer les revenus à la fondation de chaires magistrales; plus l'Université montrait d'empressement à s'enrichir, moins le Chapitre mettait de complaisance à l'y aider. La lutte s'envenima au point que le Saint-Siège mena^-a chanoines et jurats d'excommunication.