‹ L'art dramatique à ValenciaChapitre 274 sur 343 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Ce n'est pas d'hier que les comédiens et surtout les comédiennes ont fixé sur eux l'attention. Au temps même où on les méprisait, on brûlait du désir de les connaître. Cependant les historiens n'ont commencé à les étudier qu'à partir du moment où on ne les dénig"ra plus. Dès lors, vers la fin du dix-huitième siècle, rois de la mode et de la fête, ils devinrent aussi les privilégiés de l'histoire littéraire. En Espagne, Casiano Pellicer leur consacra, en i8o4, son Traité historique sur l'origine et les progrès de la comédie et des acteurs en Espagne^, qui forme deux volumes, coquets et eng-ageants comme les personnages dont il traite. D'autres sont venus après lui, qui ont étendu et complété l'enquête : les riches recueils de M. Pérez Pastor, où tant de documents sont accumulés, la méthodique étude de M. Rennert,

I. Casiano Pellicer, Tratado hislôrico sobre el origen tj prog pesos de la comedia y del histrionisrno en Espana. Madrid, 1804. [B. N. P. Yg. 37245!]

qui fait rég-ner l'ordre dans le chaos', prouvent qu'après un siècle de travaux ni le sujet n'est épuisé, ni la curiosité n'est satisfaite.

Valencia fut en Espag-ne, à l'âg-e d'or de la littérature,, l'une des métropoles de l'art dramatique. Se pouvait-il qu'on y oubliât les acteurs qui avaient réalisé sur les tréteaux les conceptions livresques d'un Aguilar ou d'un Guillén de Castro? Il s'en est fallu de peu cependant que la postérité ne se rendît coupable de cette ingratitude. Tout juste y eut-il une exception à l'indifférence générale. Luis Lamarca publia, en i84o, une courte mais substantielle étude, Le Théâtre de Valencia depuis ses origines Jusqu'à nos Jours-, où la perspicacité de cet érudit, attestée par d'autres publications d'histoire locale, s'affirme avec éclat. Par malheur, on ne sait où trouver aujourd'hui l'opuscule de Lamarca : c'est à la fois une nécessité et une impossibilité pour les Valencianisants de réunir dans leur bibliothèque les œuvres

1 . De Pérez Pastor, cf. Naevos dalos acerca ciel Histrionismo espanol en los siglos XV [ y XVII, Madrid, 1901 ; — Proceso de Lope de Vega por libelos contra unos cômicos, Madrid, 1901 (en collaboration avec A. Tomillo) ; — Documentas para la biografîa de Catderôn, t. I, Madrid, 1906; — des articles en cours de publication depuis 1906 dans le Bulletin hispanique. De M. Rennert, cf. The Spanish Stage in the tirne of Lope de Vega, New-York, 1909, auquel je renvoie pour la bibliographie générale du sujet.

2. El Teatro de Valencia desde su origen hasta nuestros dias, por D. Luis Lamarca, Valencia, i84o. Manque à la B. N. P. ; on en trouvera un exemplaire à la Bibliothèque municipale de Montpellier, fonds Vallat.

de ce chercheur avisé et discret. D'autre part, si bien conduites qu'elles aient été, ses investigations restent au seuil du sujet. Le premier, il a établi à partir de quelle date un théâtre rég-ulier fut org-anisé à Valencia ; il a indiqué les traits principaux de cette org-anisation et quelques vicissitudes de son histoire. Mais si, sur l'aménag-ement de l'édifice, il est loin d'avoir tout dit, des acteurs qui y séjournèrent, il ne dit à peu près rien. Ce respectable bourg-eois avait le sentiment des convenances : après deux siècles passés^ les intrigues de coulisse reffarouchaient encore.

Fallait-il, sur l'organisation matérielle du théâtre à Valencia, s'en tenir aux indications de Lamarca? La récolte un peu maigre du moissonneur laissait à un glaneur de bonne volonté l'espérance d'un bénéfice. Ne sait-on pas que sur les rives du Turia les dépôts d'archives recèlent d'incomparables richesses? Les Archives générales du Royaume de Valencia conservent les documents d'Etat et perpétuent le souvenir de l'époque où Valencia avec son royaume, n'étant que l'un des fleurons de la Couronne d'Aragon, se parait d'une fière autonomie. A la Cathédrale et au Palais archiépiscopal, où la main diligente et l'esprit perspicace du chanoine Chabâs ont établi de sijres classifications^ les fastes religieux de la cité et du diocèse sont écrits sur des documents dont il

arrive souvent que la beauté ornementale ne le cède guère à l'intérêt historique. Enfin la Mairie, dans le médiocre édifice où elle s'abrite, n'a point tout perdu de cette fameuse « Maison de la Cité », célèbre encore dans la mémoire des vieillards et où la Chambre Dorée, par son luxe, par ses décorations, par les souvenirs attachés à la moindre de ses pierres, symbolisait l'indépendance du caractère valencien : il lui reste, reliques du passé, une masse de documents, où se détache la plus complète collection qui soit de registres municipaux et dont l'archiviste en chef, D. Vicente Vives Liern, sait faire les honneurs avec une courtoise dignité.

La vie privée de jadis (et ce n'est pas le moindre al Irait des recherches poursuivies à Valencia) y a laissé presque autant de souvenirs que les événements publics. Les minutes des notaires ont été conservées en quantité énorme. Quelques-unes, en petit nombre, se trouvent au pouvoir de familles nobles, telles la famille du marquis de Dos Aguas ou celle du marquis de Malferit. D'autres appartiennent à la fondation à laquelle se réfèrent la majorité des documents inclus dans le reg-istre; car il arrivait qu'un notaire se consacrât presque exclusivement aux intérêts d'une seule personne, d'une seule corporation, dont ses documents devenaient la propriété. La plupart ont été recueillies, alors qu'elles allaient être perdues

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à jamais, au Collège du Corpus Cristi\ plus g-éiiéralement connu sous le nom de Collège du Patriarche, en mémoire du cardinal de Ribera, patriarche d'Antioche, archevêque de Valencia, par lequel il fut fondé au commencement du dix-septième siècle. Classées sous le nom du notaire qui les a grossoyées, elles remplissent une salle immense où les rayons se développent en tous sens : c'est là que gît le passé de Valencia, non point le bariolag-e en trompe-l'œil de l'histoire officielle, mais le ruban monotone des événements vulgaires^ dont le iîl ténu et souple dessine la trame inusable de la vie. De là sortira un jour, par de patientes explorations, la clironique, plus vraie que l'histoire, plus vivante que la vie, (jui restituera dans sa pureté la physionomie de Valencia. A ces richesses dès longtemps connues, quoique encore inexplorées, ajoutez celles qui réapparaissent après une longue létharg-ie : les choses connaissent plus souvent que les hommes la bonne fortune de ressusciter. Il y a quelques années, un artificier de Valencia se vit disputer la libre disposition de vieux papiers dont il fabriquait ses fusées. Entre ses mains une bonne part des dossiers de l'Inquisition valencienne s'en étaient allés déjà en bruit et en fumée ; le surplus a échappé par miracle au même sort et a pris place aux Archives historiques nationales de Madrid, à côté des liasses de l'Inquisi-

tion de Tolède. Du même coup s'évanouissait la légende que les Français du maréchal Suchet, dans leur fureur antirelig-ieuse, avaient incendié en 1808 jusqu'aux plus anodins documents d'une institution abhorrée. Il n'est point mauvais que des démentis de ce genre soient infligés de temps à autre aux propos qui courent dans la péninsule. Les Espagnols soufFrironl-ils qu'on leur dise qu'en vérité ils abusent et qu'il peut bien y avoir chez eux une statue ébréchée, un tableau écaillé, un édifice brûlé sans que la responsabilité en retombe nécessairement sur l'invasion napoléonienne?

Dans ces divers dépôts où sont enclos tant de grandes mémoires et de menus souvenirs, on pouvait légitimement espérer que l'histoire du théâtre trouverait de quoi butiner. Mais il fallait d'abord en ouvrir les portes, dont quelques-unes ne sont pas habituées à tourner sur leurs gonds. L'hospitalité espagnole n'a pas démenti envers moi ses longues traditions de générosité. Presque partout on m'a accueilli à bras ouverts. Mieux encore : on m'a guidé et assisté. Valencia, qui a si fièrement apporté sa contribution au trésor littéraire de l'Espagne, n'a rien abdiqué de son passé. Elle travaille aujourd'hui à la fois à accroître ces richesses et à les dénombrer. Deux tertulias réunissaient, il y a quatre ans à peine, les artisans de cette grande œuvre. Le mercredi,

D. Teodoro Llorenle, avec sa double auréole d'aède et de patriarche, recevait dans un salon encombré de trophées poétiques tous ceux qui ont collaboré dans le royaume valencien à la renaissance de la lang-ue et de la littérature nationales. Enthousiastes et jeunes sous leur barbe déjà blanche, ils se donnent le beau titre d' « Amants des g-loires de Valencia » — Arnadors de les glories valencianes, — et ils se rallient au sig-ne de la chauve-souris — lo Rat-Penat — qui est la protectrice de leur Société et l'emblème de la cité. Ils causaient, ils déclamaient, ils cueillaient les paroles inspirées du Maître sur ses lèvres alourdies, et à la chaleur de ce foyer s'élaborait sans doute le chef-d'œuvre inconnu qu'ils attendent avec confiance. Le dimanche, après les accès de l'enthousiasme, la réflexion reprenait ses droits. C'était chez D. José- Enrique Serrano Morales, dans cette admirable bibliothèque qu'il a lég-uée à la ville de Valencia et où il a reposé^ enveloppé dans la bure du franciscain, avant d'être porté au champ de l'éternel sommeil. Les livres, les manuscrits qui surcharg-eaient les rayons, fournissaient au maître de céans l'occasion de savants et modestes exposés. Une pléiade d'érudits lui donnait la réplique, et sur tous dans l'intimité de ce sanctuaire pesait l'ombre de la g-lorieuse cité dont ils étaient dans le domaine de l'histoire les fils et les serviteurs. Tant d'heures écoulées aux

côtés de ee poète ou dans la fréquentation de cet érudit se peuvent-elles oublier? J'ai reçu d'eux conseil et protection. Qu'il me soit permis de reporter sur leur mémoire et sur leurs amis toujours vivants la gratitude par laquelle je n'entends point payer, mais seulement publier leur bienveillance.

Après quelques journées de conciliabules et d'explorations, il apparut que sur les acteurs et les théâtres de Valencia les documents décisifs ne se trouvaient ni dans les archives ni dans les bibliothèques ouvertes au public. L'Hôpital, propriétaire du théâtre dès le jour où il en exista un, les retenait jalousement. D. José-Enrique Serrano Morales me prêta son aide pour en forcer l'entrée. Dès le premier mot qu'il prononça, le député provincial, M, Valldecabras, qui dirigeait alors l'Hôpital, déclara que notre cause était gagnée. De ce g-este avenant et noble que l'on sait si bien faire en Espagne, il me tendit la clef du local où étaient entassés tous les reg-istres de l'Hôpital depuis le quinzième siècle jusqu'au vingtième : « Vous n'y trouverez, me dit-il, ni catalogue ni classement, mais je vous le livre sans aucune réserve. » Ai-je su répondre à cette confiance qui est, dans une telle aventure, l'unique fierté dont je me pare? Pendant des semaines, chaque jour, j'ai pénétré dans la cave, qui était affectée aux archives. Au-dessus de moi, à peine perceptibles,

les g-émissements des malades; par le soupirail, les effluves d'un oranger en fleurs. Un jour enfin, après bien des tâtonnements, la joie de lire à la lueur d'une chandelle un compte des recettes théâtrales : il était bien insignifiant, mais il apportait la preuve que les scrupuleux trésoriers de l'Hôpital avaient placé les comédiens sous leur obédience et écrit dans leurs registres les annales du théâtre. La voie indiquée par Lamarca était larg-ement ouverte : d'autres la suivront avec plus de bonheur que moi, lorsque l'ordre aura succédé dans les archives à la confusion actuelle. Il me suffit d'avoir éprouvé la cordialité de l'accueil dans cette maison qui n'est pas seulement hospitalière aux déshérités de la fortune. Inconnu et étranger : dans ces deux titres, qui auraient dû me faire repousser, le directeur de l'Hôpital a trouvé une double raison de me recevoir.

Je ne fais donc que remplir un strict devoir de reconnaissance en offrant aujourd'hui à tous ceux qui me sont venus en aide, ainsi qu'à la cité levantine elle-même, cette modeste contribution à l'histoire du théâtre valencien. Quelque imparfait que soit cet essai, je n'aurais pu, sans leur appui, le mener à bon terme.

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