DU THÉÂTRE
On 3^ accédait par un escalier et par des couloirs spéciaux, sans aucune communication avec les autres parties du théâtre.
L'isolement du sexe faible se pratiquait rigoureusement. Le second étage, situé immédiatement sous le toit, offrait une perspective moins mesquine ; il atteignait à i^ho d'élévation, et la meilleure société s'y donnait rendez-vous dans les loges, ou camarilles , entre lesquelles on avait subdivisé la galeiie. Un escalier réservé y conduisait, et sur cet escalier, à mi-hauteur, s'ouvrait une porte par laquelle le gardien passait directement de sa demeure au théâtre. Il avait même fallu, pour établir ce raccord, force calcula et force combinaisons. Les étages du théâtre et ceux des maisons adjacentes, parce qu'ils répondaient à des nécessités différentes, avaient dû être construites à des hauteurs différentes. La hauteur totale (8"'()87""") était égale de part et d'autre,
mais on n'en avait pas tiré parli de la même manière.
La partie liasse de riiémicycle n'était pas seulement empierrée, comme dans l'édifice démoli; elle était entièrement pavée de dalles carrées. Les chaises en occupaient une partie, la plus rapprochée de la scène. Derrière les chaises, des g^radins s'élevaient en pente douce, sur lesquels on avait fixé, non sans les raboter soigneusement, des bancs de bois. La nécessité de loî^er au fond de la salle ces gradins ascendants explique que la première galerie se soit trouvée à plus de 4 mètres au-dessus du sol.
La scène, faiblement élevée, s'appuyait contre un g'rand mur. Les vestiaires l'encadraient, l'un à droite, l'aulre à gauche; ils tenaient lieu de coulisses. Le toit des vestiaires se trouvait à la même hauteur que la première g'alerie, c'est-à-dire à l\"^iSi au-dessus du sol; mais pour avoir la hauteur vraie de la scène et des vestiaires, il faut déduire de ce chiffre l'élévation du terre-plein ijui constituait la scène et sur lequel les vestiaires étaient édifiés. II semble impossible, dans ces conditions, que vestiaire et scène aient mesuré plus dé 3 mètres de haut en bas. Il y avait, au dessus de la scène, un balcon qui allait d'un vestiaire à l'autre, le balcon des apj)aritions. Sous ce balcon, à droite et à gauche de la scène, tout contre les vestiaires, on avait construit deux log^ettes, auxquelles on pouvait accéder extérieurement par un escalier, et qui servaient peut-être aux acteurs pour leurs entrées et leurs sorties'. Au niveau même du balcon, une loge
1. Cf. Rennerl, The Spanish Slcige, p. 92. Ces logeltes, situées en arrière de la scène et coniniuniquant avec elle par une porte, s'appelaient nichos. Il y en avait tantôt une, tantôt deux.
s'ouvrait où les spectateurs éltiieut admis : on la nommail tantôt apnsento del balco, tantôt aposento ciel uestaario. Un toit la couvrait, qu'on avait surbaissé le plus possible pour ne point masquer les fenêtres ouvertes dans le mur du fond. C'est en effet par ces fenêtres, par celles qui de la deuxième galerie s'ouvraient sur la ruelle, et par les lucarnes du toit, que la salle recevait la lumière du jour. Des cordes et des ressorts permettaient d'ouvrir ou de fermer les lucarnes sans monter sur le toit.
Le balcon et la charpente, placés au-dessus de la scène à 3 mètres environ de hauteur, ne gâtaient pas seulement la perspective. Ils empêchaient encore d'aménager des machines compliquées ou volumineuses. Aussi les rendit-on démontables au gré des comédiens. En outre, ceux-ci disjtosaient, dans le sous-sol de la scène, de trappes d'où les fantômes surgissaient : ces trappes s'ouvraient sur des chambres basses (llonjefes), dans lesquelles on descendait du vestiaire par un escalier.
Sous terre ou dans les airs, les comédiens pouvaient donc étendre le champ de leur action. A peine y avait-il, pour le limiter, un arc en maçonnerie, de courbe aussi tendue que possible, qui réunissait l'un avec l'autre, au-dessus de la scène, les deux grands piliers destinés à supporter la toiture. Cet arc se trouvait à la hauteur de la seconde galerie; les architectes souhaitaient qu'il contribuât « à la solidité et à la parure de l'édifice ». Sa longueur, au moins égale à celle de la scène qu'il traversait de part en part à quelque 5 ou 6 mètres d'élévation, ne dépassait pas 3o empans (6"" 27). Nous prenons par là une idée de l'exiguïté de la lice où les acteurs livraient leur combat : la scène n'était guère plus
grande qu'une chambre quelconque d'un appartement modeste.
Les dégagements du théâtre comportaient principalement un spacieux vestiljule ; on y pénétrait dès qu'on avait franchi la porte principale. Ce vestibule occupait le rez-de-chaussée d'une maison dont on destinait à des locataires les étages supérieurs. Or, pour lui donner des proportions imposantes, on en avait construit le plafond non à la hauteur adoptée dans les maisons (3™ 34), mais à celle de la première galerie du théâtre (4'" i8). Si donc on avait laissé le plafond du premier étage à la hauteur habituelle, tout ce premier étage aurait été écrasé entre le rez-de-chaussée trop élevé et le deuxième étage trop bas; il se serait trouvé dans les mêmes conditions que la galerie des femmes, haute tout juste de 2"" 29, habitable pour des spectateurs d'un moment, inhabitable pour des locataires permanents. Il fallut, pour remédier à cet inconvénient, surélever de deux empans le toit de la maison; chaque étage eut ainsi la hauteur suffisante, et il n'était pas mauvais qu'une maison plus élevée que ses voisines signalât à l'extérieur l'entrée du théâtre. De ce vestibule, qui avait provoqué à lui seul tant de modifications dans une architecture toujours uniforme, les arrivants se dirigeaient par autant de ])ortes vers les emplacements où les différentes catégories de places se trouvaient. A deux de ces portes, les comédiens se postaient pour percevoir sur le piix de la location la part qui leur revenait; afin que nul ne leur échappât, la porte était à deux battants, et l'un des battants restait fermé; deux marches disposées à cet endroit aidaient à retenir l'élan de la foule. Quant à l'Hôpital, il fit construire, pour encaisser sûrement sa recette, une sorte de
làmboiiv (cancell), percé de trois portes qu'on ouvrait ou fermait au gvé du caissier et par lequel, bon «-ré mal gré, tous les spectateurs payants défilaient.
Les services cpie l'on pouvait attendre de ce théâtre étaient-ils en rapport avec l'efibrt dépensé pour le construire? Aux jours de fête ou de première représentation, alors que la foule garnissait la salle au poitit de n'y laisser aucun vide, à quel chiffie atteignait l'assemblée? Les documents contemporains ne nous renseignent pas sur ce point. Mais notre théâtre, une fois refait à neuf, subsista près de cent années sans modificalion importante. Il est certain qu'entre les dates extrêmes de 1618 et 1716, on changea à plusieurs reprises l'aménag^ement intérieur. Le goût du luxe et du confort croissait de toutes parts, et l'on fut amené à aug^menter le plaisir des spectateurs par le perfectionnement de l'appareil scénique et leur commodité par l'augmentation du nombie des places de luxe. Mais, tant que les murs restèrent, ces moditications-là et toutes celles qu'on a pu opérer, n'altérèrent pas sensiblement la capacité de l'édifice. Or, dans un registre de 1O78, que gardent les archives de l'Hôpital':, se trouve un relevé des places mises à la disposition du public, et le détail en est instructif :
Sillas de patio 872 (18G de chaque cùlé).
Aposentos 16.
SU H tas de la cazuela. ... 20.
Un aposeiito sobre el ves-
tuario i .
I. Libri) para lleuar quenta y Razon de lo prosedido de las Represeiduciones en la caza (sic) de las comedias del Hospital gênerai de la ciudad de Valenciu, que le pertenece, asi por la entrada de cada uno como por las sillas y aposentos, cada di'a que se Represenlare. -\no 1678.
Il faut tenir compte, pour une appréciation exacte, de ce que chaque loge contenait plusieurs spectateurs, et aussi des modifications Fatalement survenues en soixante années dans le détail de l'aménag'emenl. On n'en sera pas moins frappé des dimensions exiguës de ce théâtre. Construit avec un soin extrême, réunissant en lui tous les progrès de l'architecture théâtrale au début du dix-septième siècle, il est si différent encore de nos modernes édifices qu'à peine osons-nous lui accorder le nom de théâtre. Qu'il est déjà loin, cependant, du carrai, où l'art dramatique a balbutié ses premiers dialogues! Le cadre est encore incommode et mesquin. Mais cette insuffisance ne fait que mieux apprécier les couleurs du tableau, dont l'éclat est devenu éblouissant. Dans quelque humble auberg"e, sise probablement dans la carrer de les Comédies, Timoneda, à l'appel de Lope de Rueda et d'Alonso de la Vega, a ouvert au théâtre valencien une voie triomphale, et celle-ci, après l'étape de la Confrérie de Saint-Narcisse, avec quelques relais à l'annexe des Santels, a abouti finalement à la Olivera, qui a pris place à bon droit dans les annales de l'art dramatique à côté des théâties madrilènes de la Crus et del Principe, à côté des théâtres sévillans de las Ataracanas et de Do/la Elvira.