‹ L'art du comédienChapitre 1 sur 11 · PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR

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•,L y a quelque six ans. je publiais VArl et le Comédien, une petite brochure où je m'étais proposé de démontrer que le comédien est un artiste, au même titre que le peintre ou le musicien, et que les préjugés d'ancien régime qui le poursuivaient encore n'avaient plus L'ombre de raison d'être aux temps démocratiques où nous vivons.

Ai-je gagné mon procès? Ce n'est pas à moi de l'affirmer. Je puis dire au moins que toutes mes conclusions n'ont pas été repoussées, puisque, peu après l'apparition de ma brochure, le préjugé qui avait empêché jusqu'alors

de décorer Les comédiens recevait une première atteinte, Laquelle a été. Dieu merci, suivie de plusieurs .intrus, si bien que j'< qu'il ne s'en relèvei bien

définitivement que, dans la personne de ses successeurs, l'acteur Molière a clé déclaré par La Légion d'honneur dignus inlrare.

Au reste, L'événement L'a prouvé, je ne demandais rien pour moi, et c'est ce qui me I" i met de rappeler ce souvenir.

J"ai dune montré alors, dans la mesure de mon humble éloquence, que le métier de comédien est un art; je voudrais, dans ces nouvelles notes, étudier eut art en lui-même, en rechercher les conditions, en étabfir les bonnes pratiques, celles, du moin.-, que j'estime telles, expérience faite; et l'expérience, je la répèle depuis tantôt trente ans.

Je définis l'art; en général, une composition où beaucoup de poésie habille et fait p encore plus de vérité.

I ART DU COMÉDI] \

Pour Faire pauvre d'art, le peintre a tes cou lcnrs, une toile el ses pinceaux; le sculpteur a la terre, l'ébauchoir, le ciseau; le poète a 1rs mois el la lyre, c'est-à-dire le rythme, le nombre et la rime; l'arl diffère selon l'instrument. Eh bien! l'instrument du comédien, c'esl lui-même.

La. matière de sou art, ce qu'il travaille et pétril pouren tirersa création, c'est sa propre figure, c'est son corps, c'est sa vie. Il suit de là que le comédien doit être double. Il a son un. qui est l'instrumentiste ; son deux, qui est l'instrument. Le un conçoit le personnage à créer, ou plutôt, car la conception appartient à l'auteur, il le voit tel que l'auteur l'a posé : c'est Tartuffe, c'est Hamlét, c'esl Arnolpbe, c'est Roméo: et ce modèle, le deux le iv;ilise.

Ce dédoublement est la caractéristique du comédien.

Il existe certainement chez d'autres, et mon (-lier Alpbonse Daudet se plaît à le signaler dans la personnalité du conteur; les expressions mêmes dont je me sers, c'est à lui que je les emprunte : lui aussi, dit-il, a son vu et son deux; celui-ci, Tliommc comme tout

le monde, qui aime ou "qui hait, qui jouit au qui pàtit, l'autre, qui plane au-dessus, impassible, qui, dans les plus graves émotions, observe, étudie, prend des notes en Yue de ses créations futures.

Mais ce dédoublement de l'écrivain n'est pas effectif comme celui du comédien. Il ne se trahit pas extérieurement. Le un de l'auteur observe le deux, mais n'y touche pas. Le un du comédien, au contraire, agit sur le jusqu'à ce qu'il l'ait transfiguré, jusqu'à ce qu'il en ait tiré le personnage rêvé ; en un mot, jusqu'à ce qu'il ait fait de soi-même sa propre œuvre d'art.

Quand le peintre a un portrait à faire, il fait poser son modèle, prend, du bout de son pinceau, tout les traits de ressemblance que son œil exercé peut saisir, les fixe sur la toile par la magie de son art, après quoi, son œuvre est finie. Le comédien, lui, a encore une chose à faire : c'est d'entrer dans le pur trait. — Car il faut que ce portrait parle, qu'il agisse, qu'il se promène dans son cadre : la scène, qu'il donne au spectateur l'illusion du image même.

Quand dune le comédien a un portrait à

LART in COMEDIEN

faire, c'est-à-dire un rôle à créer, il faul d'à bord que, par une Lecture attentive et répétée

il.1 la pièce, il se pénètre des intentions de l'auteur, dégage l'importance et la vérité de son personnage, L'évoque à son plan, le voie enfin tel qu'il doit être. Et dès lors il a son modèle.

Puis, comme le peintre, il saisit chaque trait et le fixe, non sur la toile, mais sur lui-même; il adapte à son deux chaque élément de cette personnalité. — Il voit à Tartuffe ce costume, il l'endosse; il lui voit cette allure, il la copie; il lui voit ce visage, il le prend. Il y contraint son visage propre, taille, pour ainsi dire, coupe et recoud sur sa peau jusqu'à ce que le critique qui esl dans son un se déclare satisfait et trouve que décidément cela ressemble à Tartuffe. Mais ce n'est pas tout, car il n'aurait Là encore qu'une ressemblance de surface, le dehors du personnage, non le personnage m me; il faut encore qu'il fasse parler Tartuffe avec la voix qu'il entend a Tartuffe, et que, pour déterminer la conduite du rôle, il !>■ fi<se mouvoir, aller, gesticuler, écouter, penser, avec l'<'unr qu'il -eut à Tartull'e.

Alors seulement le portrait est fait; vous

L'ART in COMÉDIEN

pouvez l'encadrer, je veux dire le mettre en scène, et le publie ne dira pa- : Ah ! voici Geffroy, ou : voici Rressant. Il dira : Ah ' voici Tartuffe!... ou vous aurez mal travaillé.

En résumé, étude intime et profonde du caractère: puis, évocation par le un et reproduction par le deux du personnage tel qu'il résulte du caractère : voilà l'œuvre du comédien.

Comme le patron Molière, il prend d'ailleurs son bien où il le trouve ; c'est-à-dire que pour achever la ressemblance, il peul ajouter à son portrait tous les traits particuliers >]ue luimême a saisis dans la nature : ainsi Harpagon a été composé de mille avares, jetés et tondu? au moule d'une magistrale unité.

Les deux êtres qui coexistent dans le comédien sont inséparables: mais c'esl le un, celui qui voit, qui doil être le maître. Il esl l'âme, l'autre est le corps. Il est la raison, i ette Rai son que nos amis les Chinois appellent la Suprême gouvernante, e1 le deux esl au un ce

!. ART l>i COMEDIEN

que la rime est à la raison : une esclave qui ae doil qu'obéir.

Plus cette maîtrise est souveraine, plus on est un artiste.

L'idéal serait (pie le deux, ce pauvre corps, lût Qne simple pâte molle, indéfiniment pétrissable, qui prit, selon le pôle, toutes les figures; qui devînt pour Roméo an jeune premier délicieux, pour Richard III un infernal bossu, séduisant à force d'esprit, pour Figaro un valet furet, au museau impertinent, audacieux, sûr de tout; etc., etc.

Le comédien serait alors universel, et, pour peu qu'il eût du talent, propre à tous les emplois, il ferait ce qu'il voudrait... Hélas !

Il serait trop heureux; la nature ne permet pas cela.

Si souple que soit le corps, si maniable que soit la physionomie, ni l'un ni l'autre ne se prêtent à toutes les fantaisies de l'artiste.

Il en est que la manière dont ils sont bâtis oui pèche d'aborder certains rôles, qu'ils sont cependant fort capables de concevoir et d'enseigner.

Il en est qu'elle classe et confine irrémédiablement dans certains emplois.

LART HT O'MEDIEN

Il en est d'autres, enfin, sur lesquels leur deux rebelle, ou pour mieux dire leur moi humain, leur individualité propre, exerce un tel empire, qu'ils n'y peuvent jamais renoncer, et que. au lieu que ce soient eux qui aillent au rôle et en revêtent la ressemblance, c'est le rôle au contraire qu'ils font venir à eux et qu'ils forcent à revêtir la leur.

Le premier inconvénient de ce système, c'est qu'on n'est de la sorte que l'homme d'un rôle. Ainsi l'excellent Félix ne créa jamais que des Félix; ainsi, jusqu'à un certain point, M. Mounet- Sully mounclisc à son effigie tous ses personnages. De là son incontestable supériorité dans Hamlct. Lui-même est un Hamlct! Lui-même a dans la vie réelle de ces mélancolies profondes coupées de rudesses, de ces ironies macabres corrigées de tendresses subites, de ces envolées éperdues dans le songe... Plus donc il est Mounet dans Hamlet, plus il est bon par conséquent. Aussi l'interprétation de ce rôle a-t-elle été pour lui le couronnement d'une carrière, où les triomphes n'ont pas manqué d'ailleurs.

Mais voici la contre-partie : et qu'on me

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