‹ L'art du comédienChapitre 7 sur 11 · I. MM nr COMBDIEN · texte numérisé non relu

I. MM nr COMBDIEN

Bur le papier timbré, l'œil de l'avocal glissi de côté, l'observe, pénétranl el malin, écoute, «m plutôt lit e1 semble dire ; Eh bien ! que pensez-vous de ça, monsieur le marquis? » Si le marquis, an contraire, furieux, suspend sa lecture el regarde l'avocat, l'œil de Destournelles devient vague, la paupière se plisse rêveusement, le regard suit au ciel une idée — um> mouche qui passe, et, plus le marquis s'irrite, plus l'œil de sou adversaire témoigne d'assurance innocente e1 desérénité.

On le remarquera, toute cette étude découli en définitive de l'axiome que j'ai pncommençant : que chez \^ comédien le im doil être le maître du deux : celui qui voit doil gouverner, le plus absolument possible, celui qui exécute.

Cela es1 vrai à tout moment, cela l'est surtout pendant la représentation.

En d'autres termes, le comédien doit rester maître de soi. Même dans les minutes où le

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public, emporté par son action, le croit le plus éperdu, il doit voir ce qu'il fait, se juger et se posséder, bref ne pas éprouver ombre des sentiments qu'il exprime, à l'heure même qu'il les exprime avec le plus de vérité et de puissance.

Je ne reviendrai pas sur ce que j'ai dit à ce sujet dans VArl et le Comédien, mais je le confirme.

Etudiez votre rôle, entrez dans la peau de votre personnage, mais en y entrant n'abdiquez pas. Gardez la direction. Que votre deux rie ou pleure, qu'il s'exalte jusqu'à la folie, qu'il souffre jusqu'à la mort, — mais sous la surveillance du un, toujours impassible, et dans les limites qu'il a délibérées et prescrites d'avance.

L'expression trouvée, ce doit être une fois pour toutes : à vous de la régler de manière à la ressaisir, identique, où et quand il vous plait. Le comédien ne doit jamais s'emballer. Il est faux, il est ridicule de penser que Le comble de l'art soit pour le comédien d'oublier qu'il est devant le public. Si vous vous identifiez avec votre rôle au point de vous dire, en regardant les spectateurs : « Qu'i

que c'est que ces gens là .' el de ae plus savon où vous êtes, — vous n'êtes plus un acteur, vous êtes un fou.

El un fou dangereux. Voyez-vous Harpagon enjambant la rampe pour prendre à la gorge ces messieurs de L'orchestre el réclamer sa cassette! L'art, je l<% répète, n'esl pas identification, mais représentation.

Le fameux axiome : « Si tu veux me faire pleurer, pleure toi-même, » n'est donc pas applicable au comédien. — S'il pleurail lement, il se pourrait fort bien qu'il Ri rire, car la douleur grimace. Je comprends qu'un jeune homme, un débutant s'oublie, e1 qu'il s'emballe : inquiet de son propre sort, les émotions qu'il est chu-.'.' d'exprimer peuvent se confondre avec l'émotion personnelle qu'il éprouve : cela m'est arrivé comme à tout le monde, et je me le rappelle sans déplaisir, car j'avais alors dix-sept ans. Pour la première fois je jouais en public et je jouais Pauvre Jacques. Pauvre Jacques est un malheureux musicien devenu fou à la suite d'un amour contrarié (on voit que mon goût pour les rôles dramatiques m'a corrompu de bonne heure). J'étranglais d'émotion. Je jouai cepen-

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dant, je lis beaucoup pleurer, et... je me trouvai mal dans la coulisse... C'est une histoire de conscrit, voilà tout. Si pareille chose m'arrivait aujourd'hui, je me croirais déshonoré. Un comédien expérimenté doit être à l'abri de ces accidents.

Des artistes éminents contestent cette théole sais. Et je me rappelle un mot juste et charmant qui fut dit là-dessus à Mme Ristori par une jeune Anglaise du sens le plus artiste et le plus fin. Mrae Ristori soutenait que le comédien ne peut rendre bien sur la scène que ce qu'il éprouve réellement.

— Cependant, madame, lui dit mis< T"\ quand vous mourez .'

Évidemment, Mmc Ristori ne mourait pas réellement. Elle faisait comme si elle mourait, et elle le faisait fort bien, parce qu'elle avait étudié, composé, fixé, réglé sa mort d'avance et qu'elle la répétait à merveille, avec toute sa tétc bien vivante et bien à elle.

Qui se possède peut du reste se permettre, de temps à autre, quelques essais devant le public; il sait que, quelle que soit L'issue, il se ressaisira. Le danger, pour qui ne se pos- Bède pas, est alors de perdre la tète et de ne

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pas La retrouver de La soirée. El Le plus terrible, c'est que, précisément, ce sonl les acteurs qui ne se possèdent pas qui essaient toujours! Comme il- ne règlent rien, ils clierchent sans cesse.

Ils s'en Fonl gloire, du reste! J'en entendais dire un jour de Worms : « Je n'ai pas de plaisir à Le revoir, je sais d'avance tout ce qu'il fera. ■> — On sai t du moins que ce qu'il Fera sera bon, et c'est quelque chose. Le plaisir est-il plus grand de voir an acteur dont on ne sait .jamais s'il ne fera pas quelque folie? Cela oie rappelle cet Anglais qui suivait de ville en ville Battj le dompteur, dans l'espoir de le voir dévorer par ses lions. Il me semble que le plaisir du théâtre est d'autre nature.

Comme on le voit, je demande beaucoup au comédien. Une question délicate serait d'examiner >i une grande intelligence lui est isaire. Il y a du pour el 'lu contre.

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J'ai connu d'excellents comédiens qui . en dehors de leur art, passaient, non sans cause, pour d'assez médiocres esprits.

C'est qu'en définitive il D'y a d'intelligence indispensable au comédien que celle de son art.

Je ne sais où j'ai lu que, de toute la poésie française, Corot ne connaissait que Polyeucte; encore ne l'avait-il pas fini; cela ne l'empêchait pas d'être lui-même un adorable poète... en peinture.

Il en va de même de l'acteur. Il peut ne se connaître ni en peinture, ni en musique, ni même en poésie, et être cependant un for! bon comédien, et même un comédien poétique : il lui suffit de se connaître en son art, qui est autre chose que tout cela.

C'est à grand tort, d'ailleurs, qu'on a affecté de rabaisser l'intelligence spéciale du comédien. Les facultés, grâce auxquelles on peut, au point qu'on sait, émouvoir et bouleverse! le public, ne sont pas chose méprisable. Et qu'on ne m'objecte pas la part qu'y ont les auteurs. Je nu la méconnais pas, mais je prie qu'on se rappelle le peu d'ell'et que produisent les plus belles choses mal jouées. Que do

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traits admirables onl prêté à rire, parce qu'ils étaient mal dits! Enfin, - pour tirer parti à mon tour d'une objection que je me faisais faire tout à L'heure, — il est des comédiens chez qui la puissance de caractérisation est telle, qu'ils tirent les figures les plus extraordinaires, les plus vivantes et les plus vraies, de rôles tout 'II- convention, sans observation, sans grandeur. I>e combien de drames n'a-t-on pas dil : i Quelle pièce médiocre! Mais que Frederick y est admirable! » Et à quelles pauvres tragédies Talma n'insufflait-il pas le pénie et l'âme, qui, lui disparu, soni devenues ce qu'elles étaient en réalité : néant!

1 -i cette création de types vivants qui fait de Vart dramatique l'art humain par excellence, et du théâtre le plaisir le plu- recherché, celui qui remue le plus puissamment les masses, celui qui ull're aux délicats les jouissances les plus aiguisées.

Aussi tluit-il. à mon sens, rester un art,

c'est-à-dire mêler à l'expression de la vérité le parfum de la poésie, le pressentiment de L'idéal , et c'est pourquoi le naturalisme au théâtre me semble une erreur.

D'ailleurs, le public n'en veut pas. A la réalité crue, violente, a la laideur obscène, il regimbera toujours. Même dans les personnages méchants ou vils, il veut un rayon d'art.

Paulin-Ménier, dans son Choppard, paraissait effrayant de réalisme crapuleux; mais il avait je ne sais quelle emphase gouailleuse qui relevait le personnage : « Eh bien! quoi, prenez ma tête... Ce n'est pas un fameux cadeau que je vous fais là! » C'était un défi à la mort, c'était le rire, c'était le rayon!...

Pas plus donc que je ne veux que. -mis prétexte de pittoresque, on s'écarte de la vérité, je n'admets que, sous prétexte de vérité, on tombe dans le banal et l'horrible.

Je suis pour la nature et contre le naturalisme.

Le naturel an us l'art! Que de choses il y aurait à dire sur ce chapitre! Car on l'entend différemment, selon les temps i I Les pays.

Quand Garrick vint en France, il admira beaucoup uns acteurs, mais il ne Les trouva

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pas assez naturels. G'esl qu'ils jouaient la tragédie, dira-t-on. Mais quand Talma parut, il introduisit le naturel dans la tragédie, el c'esl à cela qu'il «lut ses succès et son influence.

Son naturel était-il celui de Garrick ! Je ne sais, car le génie des deux races est trop différent; le goûl de L'originalité est trop vif chez nus voisins pour qu'ils restent toujours dans la juste mesure, et, en tout cas, à l'heure qu'il est, c'est nous qui, allant voir Irving, ne le trouvons plus assez près de la nature.

Il ne correspond pas à la nôtre, voilà la vérité. Nous aurions d'autres réserves à faire sur le naturel des Allemands, larmoyant outre mesure, el qui ressemble avec ses affectalions philosophiques, à ce qu'étail le naturel de Diderot et de l'école sensible de la lin du dernier siècle.

Ces derniers, faut-il le rappeler? étaient des novateurs. Ce style, qui nous parait à nous si loin de la vérité, ils l'introduisaient sur le théâtre au nom de la nature. Et c'est de même au nom de la nature que levai enl l'étendard ces romantiques, aujourd'hui conspués et déclarés vieux jeu pour leur grandiloquence et leurs poses de foudroyés.

Ils prétendaient substituer à la tragédie conventionnelle le drame véritablement humain, mêlé de rires et de larmes, et ils nous donnaient Antony, la Tour de N'este, Lucrèce Borgia; dans la même intention, le baron Taylor, collaborant avec le délicieux Nodier, faisait jouer Melmoth . Y Homme errant, les Vampires, Honte et Remords, Amour et Elourderie, etc., etc. Evidemment cela était autrement humain que Voltaire.

Et les acteurs, à l'avenant des auteurs, ne trouvaient plus Talma assez naturel. Ils inventaient de parler comme on parle, de manière à ne pas être entendus, de s'asseoir en tournant, le plus souvent, le dos au public. Ils disaient des vers à'Athalie, comme on dit : « Bonjour, comment vous portez-vous ?» — Mon Dieu oui, marmottait Aimer, oui, je viens dans son temple adorer F Etemel, comme cela, La canne à la main: célébrer avec vous, entre amis, la fameuse journée où, sur le Mont Sina, -i je oe me trompe, la Loi nous fut donnée... Sapristi ! Que les temps sont changés..., etc., etc. — Ils se flattaient d'introduire ainsi Le naturel dans Racine. En revanche, quand ils étaient sur Leurs terres,

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dire dans Le drame, L'emphase reprenait ses droits. Ce n'était plu-, sans doute, le monotone ronron tragique, mais du sublime cahoté, des effets de trivialité coupant des couplets effrénés de Lyrisme, de L'antithèse à bouche que veux-tu ; et ils ne disaient plus: «Comment vous portez-vous?» mais «Donne-moi ta main que je la serre ! » On fourrait ainsi de la profondeur partout ; on était fatal, du toupet jusqu'aux bottes ! C'était le temps du panache. — Les naturalistes d'aujourd'hui, l'école de Coupeau, y substitueraient volontiers le plumet.

Qu'on me permette d'insister: Le sujet, je crois, en vaut la peine.

Si je ne crois pas à l'art en dehors de la nature, je ne veux pas au théâtre de la nature sans l'art.

Tout doit partir du vrai ; tout doit tendre vers Y iii al.

La Comédie elle-même, cette bonne fille si

positive, ne sert-elle pas l'idéal en éclairant nos défauts et nos vices à la lumière de sa gaité ! Si elle se bornait à les reproduire, brutalement, dans leur laideur nue, sans oppositions, sans esprit, sans grâce, — elle ne ferait pas rire, elle ne serait pas la comédie.

La terreur, la pitié, sont des ressorts de l'art ; l'horreur et le dégoût, non pas.

Le théâtre est l'école des mœurs ; il ne doit pas être l'École de médecine. , .

Au reste, la répétition de la réalité pure est impossible au théâtre. Si le vrai peut n'être pas vraisemblable, c'est là surtout, à cette lumière qui monte d'en bas au lieu de tomber d"en haut, dans cette espèce d'appareil grossissant qui change la mesure des hommes, des choses et même du temps.

Je n'ai fait de naturalisme qu'une fois — sans le vouloir — et c'est cependant un de mes remords.

C'était en tournée : j'avais passé la nuit en chemin de fer, puis répété le matin, puis fait à pied quelque excursion : j'étais très fatigué ; or je jouais le soir Annibal. de ['Aventurière. On sait qu'à la lin du second acte, Annibal.

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que Fabrice Fa.il boire pour I.1 l'aire parler, se grise puis s'endort. Je jouai l'ivresse comme d'habitude, ui plus, ni moins; mais, quand ., lut au sommeil, la chose que j'imitais me parut si douce, et j'en avais si grande envie, que je m'y laissai induire sans y penser : je m'endormi- en scène, au vis-à-yis du public; il m'arriva même, proh pudorf il m'arriva de ronfler... Ce n'était pas la consigne ; mais le public, qui l'entendit, crut que c'était dans le rôle, et que je faisais un effet. Quelquesuns rirent, d'autres trouvèrent la chose d'un goût douteux. Il ne manqua pas enfin de s'en rencontrer pour dire que je ronflais sans vérité, sans grâce, que je forçais la note, — bref, que ça n'était pas nature.

Hélas ! j'étais indifférent à l'applaudissement comme à la critique. Je crois qu'un sifflet même ne m'eût pas réveillé ! Et, quand la toile tomba, mes camarades eurent quelque peine à me rappeler au sens de la réalité. Ce petit somme m'avait du reste fait grand bien et j'achevai le rôle gaillardement .

C'était une faute pourtant, et qui aurait pu mal tourner. Certes, si j'avais eu à m'éveiller avant la fin de l'acte, je ne me serais pas

laissé séduire ; ma lâcheté vint de ce que je savais n'avoir plus rien à taire jusqu'à la chute du rideau — qu'à dormir, et, au lieu de feindre le sommeil, je dormis réellement, c'était, je le répète à ma honte, du naturalisme au premier chef. Et voyez, cependant ! car de nos fautes il convient de tirer des leçons, — des spectateurs trouvèrent ce som meil-là mal joué: il leur parut invraisemhlal de C'est l'histoire, si souvent vérifiée, du bateleur et du paysan. Le bateleur imite le cri du cochon de lait, on l'applaudit. Le paysan qui a parié qu'il crierait aussi bien et qui sous son manteau, cache un vrai cochon de lait, pince l'animal à la sourdine : l'animal crie, il est sifflé.

C'est que cela se passait sur les planches; c'est que le point de vue est différent, selon qu'on regarde du pavé de la rue on des bancs du théâtre. Que voulez-vous? Le cochon criait fort bien sans doute ; mais il criait sans art.

Et voilà l'erreur du naturalisme : il veut toujours faire crier les cochons.

Le dirai-je ? — Cette erreur esl aussi l'erreur des comédiens qui prétendent qu'on ne

duit rendre et qu'on ne rend bien que ce qu'on éprouve soi-même. Voilà ceux qu'il convienl d'accuser de naturalisme ! Car, -'il tau t qu'ils pleurent pour faire pleurer, la logique exigera qu'ils se grisent pour jouer L'ivrogne — et, pour jouer parfaitement l'assassin, ils se feront suggérer par quelque hypnotiseur l'idée de poignarder leur camarade, — ou le souffleur au besoin.

Cela d'ailleurs au grand danger de paraître jouer Taux. Faut-il citer encore une anecdote ? Je l'emprunte à M. Edwin Booth qui en est le héros.

Il jouait un jour le Roi s'amuse {The fooïs revengé). Le rôle était de ses bons; il l'aimait fort. Il s'y complut ce jour-là [dus encore que de coutume, et la force des situation-, le pathétique du langage, agirent si puissamment sur lui, qu'il s'identifia complètement avec son personnage : des larmes réelles coulèrent de ses yeux; l'émotion brisa sa voix; de véritables sanglots le suffoquèrent, et il lui sembla qu'il n'avait jamais si bien joué. La pièce achevée, cependant, il vit venir à lui sa fille, son plus sûr critique ; elle avait vu la pièce d'une loge et accourait inquiète lui

demander ce qu'il avait et comment il se pouvait faire qu'il se lut ce soir là si mal acquitté de son rôle !

Confirmation précieuse de ce fameux paradoxe de Diderot, selon moi la vérité : que, pour émouvoir, il ne faut pas être ému, et que le comédien doit, en toute circonstance, rester maitre absolu de soi-même et ne rien livrer au hasard.

Quand on disserte sur l'art, on a plus d'une fois fair de couper des cheveux en quatre, et avec tous mes distinguo, cela n'a pas do manquer de m'arriver. Mais rappelez-vous ce que j'ai dit plus haut de la puissance de grossissement du théâtre. La rampe ex tout. Elle modifie les lois de L'espace et du temps. Elle ramasse les lieues en quelques mètres carrés ; les minutes y paraissent des heures.

Ce <]ui vous semble un fil à la lecture j

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