DISCOURS PRÉLIMINAIRE
Les progres rapides que l'étude approfondie et soutenue des sciences phyeto-chmiques a fait faire , en peu d'années , à l'Art de la Distillation , ont porté le commerce des eaux-de-vie de France à un si haut degré de perfection, qu'aucune nation voisine ne put l’attemdre. Ce commerce aurait même été exclusif sans des causes malheureuses, étrangéres à mon sujet, et qu'il est inutile de rappeler 1cr.
Ce fut un Français qui donna naissance à la disullation des vins ; ce fut encore un Français qui perfectionna cet art, on, pour m'exprimer avec plus d’exactitude , qui renversa tout lesystème pratiqué jusqu’à lui, et lui en substitua un nouveau. Le chimiste le plus distingué du treizième ‘ siècle, Arnaud de Villeneuve, créa l'Art de la Distillauon. Dès la première année du dix-neuvième siècle, Edouard Adam , homme obscur , étranger à la science , ne connaissant point l’art quil entreprend de réformer, se fraie une route nouvelle , établit un nouveau système et arrive à pas de géant au but que les génies les plus exercés et les plus profonds n'avaient jamais pu atteindre par des travaux soutenus pendant plusieurs siècles. Que les Arnaud de Villeneuve . les Raymond Lulle , les Porta, les Lavoisier ,
vi DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
les Meusnier , les Fourcroy eussent fait une Ne découverte, on aurait admiré leur génie sans être surpris que leur science et l'habitude qu’ils avaient de manipuler, les eût conduits à des résultats aussi avantageux. Mais, qu'un homme qui n'avait pas même les pr emiéres notions de l’art sur lequel il s'exerçait , qui n'avait jamais encore mis la main à l'œuvre pour faire la plus simple distillation, qu'un homme qu'on avait vu peu d’années auparavant vendre de la toile et de la mousseline , qu'un homme enfin tel que je viens de le dépendre, s'élève , pour son coup d'essai, avec la rapidité de l'aigle, au plus haut degré de la science : en pénètre les replis les plus cachés ,-et fasse en un instant ce que : les gémes les plus profonds n'ont pu faire en six siécles, voilà ce qui paraît, invraisemblable , et nos neveux auront de la peineà croire à un pareil prodige.
Le docteur Solimam disputa à Adam la gloire de l’mvention ; il prétendit avoir été son maître et lui avoir confié ses secrets dont il avait abusé, Heureux le professeur qui rencontre un disciple docile et intelligent , dont les succés le. couvrent d'un bonneur infini ! Que ce soit Solimani qui ait donné à Edouard Adam l’idée de son nou vel appareil, ou que la version d'Adam soit exacte, 1l n'en est pas moins vrai.que le disciple a senti l'importance du nouveau mode de distillation qu'il avait dans ses mains. Avectrop peu de fortune pour. le mettre en pratique par ses propres moyens, 1l
DISCOURS: PRÉLIMINAIRE4 vi} s'adresse à des hommes riches qui lui fournissent les fonds nécessaires pour faire ses épreuves en grand. Dès la première expérience ses succès sont ceriains , son nouveau système renverse l'ancien , et l’art de la disüllaton éprouve une révolution nécessaire et heureuse, Il ne cache pas Ja source dans laquelle il a puisé ses nouveaux procédés : « J’assiste par hasard , dit-il, à üne leçon de « chimie , je vois fonctionner un appareil de « Woulf, et de suite je conçois la possibilité d'en « faire lapploén la distillation des vins. »
Edouard Adam m'était pas assez instruit pour avoir pu puiser dans les ouvrages des autéurs anciens des notons sur les expériences qu'ils avaient faites , dans la vue d’arriver au but qu'il a attemt. Ces ouvrages sont écrits dans une langue qu'il nentendait point, et on ne les irouve pas dans toutes. les bibliothèques. D'ailleurs ceux qui Ont connu Adam savent , iout comme mot, qu'il était. tout-à-fait ra de: faire des recherches de cetté nature. hu
Quoi qu'il en soit, Aider a Loi au commerce des eaux-de-vie le sérvice le plus signalé ; SO nom figurera au temple de Mémoire, à côté de celui d Arnaud. de Villeneuve ; et l'on sera peut« être embarrassé pour décider lequel des deux a le plus mérité cet honneur. ARS la mort d'Adam, plusieurs personnes ont voulu s’arroger la gloire de l'avoir aidé de leurs conseils et d’avoir Opéré avec lui, afin, disent-elles, de redresser ses.
so.
V1i] DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
erreurs : ces imposteurs n'ont eu d'autre vue que d'associer leurs noms à celui d’un homme célèbre , pour tâcher de passer à l'ombre de ses ailes jusqu’à la postérité la plus reculée ; mais les personnes judicieuses ont déjà fait justice de ces êtres parasites, et le nom d'Adam restera seul immortel. Ses succès passent ses espérances ; non-seulementilretire du vin, et par la première disullation, de l’eau-de-vie preuve de Hollande , mais le troiscinq , le trois-six, le trois-sept sont le résultat d’une seule chauffe. Peu instruit des principes qui servent de base aux sciences physico-chimiques ; il a peine à croire ce qu'il voit; 1l répète plusieurs fois: ses expériences, 1l en obtient les mêmes avantages. Il ne peut plus contenir la joie qu'il éprouve, et, comme un nouvel Archimède , il court les rues de Montpellier , arrête toutes les personnes de sa connaissance et leur fait part de ses heureux résultats. Je le rencontre un jour , il s'approche de moi avec un air de satisfaction qu'il est impossible de rendre, et me dit en m’abordant : J'ai trouvé le moyen d'obtenir par la distillation du vin , et par une seule chauffe, le trois-six et le trois-sept : — Vous plaisantez ? lui dis-je : — Non, je vous dis la pure vérité. Comment vous y prenez-vous 2 — C'est un secret, ajouta-t-1]l » que vous saurez par la suite. Effectivement , peu de temps après il m'imitia à ses mysteres. Je sentis toute l'importance de celte invention, et je l’engageai à en ürer parti Il prit un brevet d’mvention.
DISCOURS PRÉLIMINAIRE, 1x
La renommée eut bientôt répandu partout le bruit de cette découverte importante; on ne parlait dans tout le Midi de la France que des avantages procurés par l'appareil d'Adam ; cependant personne ne le connaissait encore, et chacun cherchait à‘ deviner ses procédés. Quatre ans aprés, Isaac Bérard, disullateur au Grand- Gallargues, homme simple et modeste , ayant tout l'extérieur d’un paysan , mais cachant sous son habit grossier un génie extraordinaire pour son état, Bérard construit un appareil d’une grande simplicité, qui donne abondamment des produits d'une excellente qualité. Par une seule chauffe, il extrait du vin, comme Adam, non-seulement de l’eau-de-vie, du trois-cinq, du trois-six, du ‘trois-sept, mais même du trois-huit, et à volonté, de manière qu'en tournant plus ou moins un robinet, il obtient , par des moyens différens de ceux qu'avait employés Adam , le degré d’alcohol qu'on lui demande.
Adam fut bientôt instruit qu'il avait uu concurrent, et un concurrent d'autant plus redoutable que son appareil était beaucoup moins dispendieux, et, par cette raison , plus à ta portée du fabricant peu riche. Il w’ignorait pas que les produits obtenus par l'appareil de Bérard égalient au moins les siens. Ces deux circonstances réunies lui firent craindre de perdre le fruit de sa découverte ,et, s’imaginant qu'onne pouvait arriver au même but qu'en suivant la même route qu'il
x DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
avait tenue , 1l cita devant.les tribunaux Bérard, comme contrefacteur. Ce procès dura plusieurs années ;, 1l coûta la vie à Adam; ses héritiers poursuivirent l'affaire avec acharnement. Elle fit beaucoup, de bruit; uné infinité de mémoires imprimés furent répands de part et d'autre, et les deux concurrens , qui avaient le plus grand utérét à tenir leur, invention cachée , donnérent eux-mêmes à tout le monde une entüére connaissance de leurs procédés. Celui du docteur Sehmani fut aussi publié à la même époque par Finventeur, et fait partie du même procés.
Les disullaieurs n'eurent pas plutôt connais sance des moyens employés par ces hommes ingénieux, qu'ils. cherchèrent à en ürer avantage. Plusieurs d’entre eux prirent des brevets d'nvenuon pour de nouveaux modes de disullation ; ; chacun se dut, et se crut mventeur. |
Adonné depuis mon enfance aux sciences phy+ sico-chimiques que j'étudiais par goût et par état, je fus jaloux de connaître tout ce qui avait été tenté pour arriver au perfeeuonnement de FArt de la Disullauon. Les bouilleurs, convaincus que j'étais. incapable de leur. nuire, m'ouvrirent leurs ateliers me confiérent leurs secrets : ils ne furent pas trompés. Les écaris dans lesquels j'apercus que plusieurs d'entre eux étaient tombés et Fopiniâtreté qu'ils mettaient. à soutenir leurs opinions erronées, me firent senur que les principes de la science sur lesquels devaient reposer les per-
DISCOURS PRÉLIMINAIRE. x]
fectionnemens n'étaient pas assez bien développés pour être parfaitement saisis par des hommes peu accouiumés au langage des savans. Je conçus que. c'était la principale cause des erreurs qu'ils adoptaient, et je cherchai à développer les vrais principes de la distillation dans les Mémoires que je donnai en 1810 , qui furent imprimés dans les Ænnales des Arts et Manufactures, ei réunis ensuite en corps d'ouvrage en 1811, sous le ütre d’Essai sur l'Art de la Distillation.
Le langage scientifique n’est pas celui qui convient aux ‘artistes ; 1l faut parler la langue qui leur est propre, si l’on veut être entendu. Mon ouvrage aurait été plus utile si, n'étant pas he par la promesse du secret, j'avais pu m’étendre sur tous les appareils que je connaissais, comme je le fis sur ceux d'Adam, de Bérard, de Sohmani, de Ménard, et de Carbonel , qui étaient publics, ou que les inventeurs m'avaient prié de décrire. Les divers traités que, nous. ayons sur l'Art de la Distillation ne peuvent plus être d'une grande utilité, Quoique trés-bien raisonnés pour le temps où ils furent écrits, 1ls sont aujourd’hui surannés et ne, peuvent plus servir de guide au disüllateur jaloux de reculer les bornes de son art pour arriver à des perfecüonnemens. plus grands , plus avantageux encore que ceux qui Ont été atteimis : j'aurais désiré qu'un homme habileet exercé dans les sciences physico - chimiques, eût traité ex professo un art que l'on peut regarder come
xi] DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
une des sources les plus fécondes , de la prospérité de la France. J'aurais souhaité que le savant qui aurait entrepris cette tâche eût dégagé son écrit de tout ce que la science peut avoir de rebutant pour des hommes qui n’en connaissent pas les premiers élémens , et leur eût présenté une route simple et facile à parcourir.
Je n'ai pas assez de présomption pour me croire capable de remplir le cadre brillant que Je viens de tracer. Je connais l'insuffisance de mes talens ; j'ai cherché à y suppléer autant quil est en moi dans l'ouvrage que je présente aux personnes qui, par élat ou par goût, s'intéressent aux progrés des arts. J’ai tâché de rassembler dans la descripuon que je donne de l’Æ4rt du Distillateur des eaux-de-vie et des esprits, tout ce qui a été fait, tout ce qui a été écrit sur cette matière , et qui m'a paru propre à perfectionner cet art important. J'ai consulté: tous les auteurs qui ont traité de la disuillation. Non-seulement j'ai puisé chez les modernes, mais jai consulté et souvent cité les ouvrages anciens. Indépendamment des auteurs dont j'ai rapporté les noms dans mon ouvrage, J'ai encore mis à contribution Marazio , Spielmann , Zozime de Panapolis, Gibel ou Geber, Bazile Valentin, Glazer , Libavius , Beguin , Lémery, Brugnatellr, Fourcroy , Guyton de Morveau , Hassenfratz. Les Annales de Chimie, l'Encyclopédie méthodique , le Journal de physique, les Annales des Arts et
DISCOURS PRÉLIMINAIRE. Xi]
Manufactures m'ont fourni beaucoup de matériaux. J'ai souvent emprunté le texte entier de M. le comte Chaptal : pouvais-je choisir un guide plus.assuré , un savant plus expérimenté dans l’art dont j'entreprenais la description ? Deux manières de distiller, basées toutes les deux sur des principes différens, divisent l’art du disullateur en deux époques remarquables.
La première de ces méthodes consiste à faire évaporer, à l’aide d’un feu sagement ménagé , un mélange de deux liquides , à recevoir les vapeurs qui s'élèvent de l’un et de l’autre dans un vase où elles se condensent par le froid , et à recueillir cette liqueur ainsi condensée. La seconde , qui différe essentiellement de la premiere, consiste à faire évaporer de même un mélange de deux liquides, à recevoir les vapeurs dans un vase où, à l’aide d’un degré de calorique prudemment administré , elles subissent une analyse complète et se séparent en deux parties bien distinctes , dont l’une, spiritueuse , est recueillie d'un côté, apres avoir été condensée par le froid dans un vase approprié à ce genre d'opération , l'autre, aqueuse, qui se condense pendant l’analyse même et qu'on reçoit à part. Le premier mode de disullation a été généralement suivi jusqu’à la fin du dix-huitième siècle ; le second a commencé avec le dix-neuvième siècle , et a fait disparaître successivement tous les anciens procédés.
., J'ai, par cette raison, divisé cet ouvrage en