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L'art du dix-huitième siècle

E xviif siècle est le siècle de la vignette. Ce temps, qui orna tout de l'amabilité de l'art, qui éleva le joli au style et répandit ce style dans les plus petites choses de ses entours, de ses usages, de ses habitudes; ce temps, qui appliqua le talent du dessinateur et du graveur jusqu'au décor du moindre bout de papier, de ces mille petites feuilles volantes qu'une société se passe de main en main : adresses, cartes, invitations, billets de faire part, factures de marchands, passe-ports, contre-marques de théâtre; ce temps, qui ne voulait pas un seul imprimé sans y trouver un plaisir pour l'œil; le xviii^ siècle devait naturellement dépenser, pour l'embellissement et l'égayement du livre,

un génie, une imagination, un goût nouveau et sans exemple. Aussi le règne de Louis XV est-il le triomphe de ce qu^on appellera plus tard (( l'illustration ». L'image remplit le livre, déborde dans la page, l'encadre, fait sa tête et sa fin, dévore partout le blanc : ce ne sont que frontispices, fleurons, lettres grises, culsde-lampe, cartouches, attributs, bordures symboliques. Bien peu d'ouvrages osent se présenter sans cette recommandation et. ces tableaux du texte, qui vulgarisent et font circuler dans la lecture la grâce artistique de l'époque. Éditeurs, imprimeurs, auteurs luttent à qui chargera ses éditions de plus d'images, les enjolivera de plus de tailles-douces. C'est le succès, l'excuse ou le pardon de tout ce qui paraît; c'en est quelquefois le prétexte et l'idée, et la gravure dicte le livre, comme ce paquet d'estampes envoyé à Duclos pour lui faire écrire le conte d'Acajou. Le moment arrive où l'épigramme contre le plus illustré des écrivains. Dorât, qu'on accuse de « se sauve?' de planche en planche », peut s'adresser à presque toutes les publications. Et, en 1772, dans l'édition de son Diable amoureux, c'est à

peine si Cazotte exag-ère la raillerie quand il écrit : « Malgré la nécessité indispeiisable, que tout le monde connoît, d'orner de gravures tous les ouvrages qu'on a l'honneur d'offrir au public, il s'en est peu fallu que celui-ci n'ait été forcé de s'en passer. Tous nos grands artistes sont abysmés d'ouvrages, tous nos graveurs passent les nuits et ont peine à y suffire 5 l'auteur étoit désespéré et ne pouvoit ni pour or ni pour argent trouver ni dessin ni gravure. Donner son ouvrage sans cela, c'étoit le perdre. . . »

Art charmant après tout, et qui mérite l'apothéose qu'en a faite Choffart à la dernière page des Métamorphoses d'Ovide : sous un Amour assis sur un nuage, jouant avec une guirlande de fleurs qui se change dans sa main en couronnes, roule et descend, au milieu de feuilles de laurier, une chute de médailles, dont chacune porte un nom. La liste s'allonge sur un piédestal porté par une paire d'ailes, soutenant une palette, des pinceaux, des rouleaux de papier, ime lyre avec une écharpe de roses dont la corde du milieu est une torche flambante dans un ciel de gloire

et comme rayonnant de l'éclat de la pléiade des vignettistes dont les noms se pressent et tombent un à un, jusqu'au bas du grand culde-lampe, pêle-mêle, dessinateurs et graveurs : Boucher et Le Prince, Monnet et Le Mire, Augustin de Saint-Aubin, Delaunay, Simonet, Née, Ponce, Basan, Delongueil, de Ghendt, Duclos, Masquelier, Baquoy, — jusqu'aux quatre petits grands maîtres du genre : Gravelot, — Cochin, — Eisen, — Moreaii.

Hubert-François Bourguignon, dit Gravelot, est né à Paris, le 26 mars 1699 ^ ^^ ^^^ ^^ deuxième fils de Hubert Bourguignon et de Charlotte Vaugon. Son père est un maître tailleur d'habits; mais, ambitieux pour l'avenir de ses enfants d'un état plus relevé que le

I. Voici l'acte de naissance de Gravelot, relevé par M. de Manne sur les registres de la paroisse Saint-Germain l'Auxerrois : « Du dimanche 29 de mars 1699, fut baptisé Huhert- François, fils d'Hubert Bourguignon, jnaître tailleur d'habits, et de Charlotte Vaugon, sa femme. L'enfant est né le 26 de ce mois. »

sien, le tailleur sacrifie ses épargnes à leur éducation. Les deux frères passent de la pension aux Quatre-Nations, où Faîne, qui sera le géographe d^Anville, est en train de faire sa rhétorique , quand son cadet d'un an , moins appliqué et arrivé seulement à sa troisième, abandonne le collège, prend le crayon, se voue au dessin. Il travaille, étudie. A quelques années de là, une occasion se présente pour envoyer le jeune homme à la grande école de son art : son père le fait partir pour Rome dans Fespèce de bagage domestique que traînaient les ambassades du temps, à la suite des équipages de M. le duc de la Feuillade, désigné pour être ambassadeur là-bas. Gravelot est déjà le grand liseur et le petit poëte qu'il sera toute sa vie; à Lyon, il a déjà mangé tout son argent à acheter des livres, et il écrit à son frère des lettres mêlées de vers que publient les « Mercures » du temps. Làdessus l'ambassade s'arrête et le voyage manque. De retour à Paris, Gravelot tombe dans le plaisir, la dissipation, raffole de théâtre, ne s'occupe que de pièces, hante les comédies, les comédiens, les comédiennes, et roule sans

doute à ces folies des jeunes gens d'alors que racontent les Mémoires de la Régence. Le père de Gravelot, qui était de son temps, du temps de la paternité draconienne à lettres de cachet et à embarquement pour les îles, pensa alors à M. le chevalier de la Rochalard, qui lui faisait T'honneur de le connaître et qui partait pour Saint-Domingue en qualité de gouverneur général. Il lui remit le jeune homme, auquel heureusement n'arriva pas l'aventure d'un jeune homme de la bonne société du temps, M. de Mézières, qui, pareillement embarqué pour les îles à treize ans comme mauvais sujet, fut tatoué par les sauvages 5 au retour, ses bas de soie laissaient passer les serpents ineffaçablement peints sur ses mollets. Pour Gravelot, son histoire fut plus simple : recommandé à M. Frégier, ingénieur en chef de la colonie, il fut employé, en arrivant, au dessin d'une carte de Saint- Domingue, dessin où il se montra le digne frère de d'Anville. Mais « l'enfant de Paris » se sentait bien loin. Puis, au bout de quelque temps, il recevait le coup d'une mauvaise nouvelle : la perte d'un bâtiment de la Rochelle

qui lui apportait une pacotille de quatorze mille livres en marchandises pour les colonies américaines. De chag^rin^ il tombait malade à en mourir. La force de son tempérament le sauvait. Mais n^espérant plus de secours de sa famille, il revenait : quatre monnaies d'or d'Espagne , voilà tout ce qu'il rapportait d'Amérique. Il avait trente ans, l'expérience, .la maturité des épreuves ; il entrait chez Restout% iier plus tard de son élève, dessinait sérieusement, et se mettait à travailler comme un homme qui a sa vie à faire ^

Le talent de Gravelot commençait à s'annoncer; mais la concurrence était alors trop grande entre les artistes parisiens pour qu'il crût pouvoir faire son chemin à Paris. Il se

1. C'est sans doute vers ce temps de son entrée chez Restout qu'il publie ces petits dessins à cartel quelquefois accompagnés de vers, montrant déjà son goût pour les scènes enfantines : L'Ecole des garçons ^ l'Ecole des filles, le Ca.féj la Laiterie, la Curiosité ^ la Parade de foire ^ l'Escarpolette^ etc., ef deux grandes planches : les Petits Comédiens où. des deux côtés l'on voit, comme à la vraie comédie, des rangées de petits seigneurs sur les banquettes des coulisses.

2. Nécrologe de 1774. Eloge de M. Gravelot (par d'Anville), la seule source biographique pour Gravelot.

décidait à passer à Londres, vers Tannée 1732*. Il y trouvait du travail dès son arrivée, grâce à son talent de dessinateur de figures et aussi d'ornemaniste. L'œuvre de la Bibliothèque, malheureusement bien incomplet pour les planches publiées en Angleterre % nous fait

1. Dans deux lettres, datées de Londres, du 20 août et du 2 septembre 1734, Gravelot donne à son frère des renseignements géographiques sur l'édition d'Albuféda non achevée, lui envoie une carte du Northumberland et lui promet la carte de tous les comtés levée géométriquement. Il attaque un certain Gordon qui a fait tous les métiers, est monté sur le théâtre, s'est fait homme de lettres en désespoir de cause, se mêle de brocanter et même de dessiner. Il devait faire pour lui « le frontispice d'un ouvrage sur les curiosités égyptiennes conservées dans les cabinets de tous les curieux d'Angleterre : mais Gordon n'a pas voulu le payer de la moitié d'avance...» Son adresse est alors : King street Covent-Garden. at golden Cup. — Une autre lettre, également adressée à son frère, en 1736, lui annonce l'envoi d'une de ces montres d'or anglaises, alors si appréciées à Paris et qui ne valaient pas moins de soixante guinées. ( Lettres autographes de Gravelot communiquées par M. de Manne.)

2. Nous extrayons de documents, rassemblés à notre intention par M. Reed, le savant conservateur des dessins et des estampes du British Muséum, et que veut bien nous tninsmettre l'obligeance amicale de M. Wyat-Thibaudeau, le catalogue succinct des pièces de Gravelot conservées au British Muséum : Moïse descendunt du Sinaïj 1733 ; — une série pour une traduction de Y Histoire romaine de Rollin, 1740 ; — le monument de Shakspeare à Westminster, 174 1 ; — une suite

sauter, après les broutilles de ses débuts, à des images faites à Londres, dont Tune, Fallég-orie d'un mariage, datée de 1740, laisse voir déjà, dans le couple habillé et dans le nu des iigures symboliques, cette grâce spéciale qui sera plus tard sa signature. Nous possédons de lui une autre grande composition, publiée la même année, gravée par Parr et représentant les Divertissements de la loterie. Au milieu se voit une iîgure de la Folie les yeux bandés, deux marottes plantées dans le trou des

pour la mort de Sophonisbe, 1742 ; — une série nombreuse pour des pièces : the Duke de Foix^ la. Prude^ Sophonlsha, Sacrâtes.^ Pandore^ Samson, le Droit , Olimpeaj Triumvirato-j Repositoryj Chariot ^ etc.; — une autre série pour des romans anglais ou des pièces : the Disappolntment of Treachery^ the Reconciliation, the Faithful shepherd, the Banquet of Love^ the Triumph of Al^ire, the Welcome intruder^the Tragical discovery, the Death of Ariana, the rash connexion, the refined lover, the unlucky fiance the surprise, the infortunate rescue, the quadrille party , the rival lovers, etc., etc. ; une Folie tenant des balances et un fouet; — une série de pièces pour une histoire d'Angleterre 5 — une petite planche légère : Un Soldat tenant une femme sur ses genoux. Dans les dessins, citons Deux Etudes d''un gentilhomme assis, l'une sur papier bleu, l'autre sur papier jaunâtre, toutes deux au crayon noir rehaussé de blanc, huit dessins d'encadrement pour les portraits des biographies de peintres d'Houbraken, et quelques autres encadrements de portraits de personnages anglais. Il existe encore de Gravelot au British Muséum et dans deux

oreilles ; et de cette tête part un riche encadrement à la Meissonier dessinant, en sa ramure ornementée , six compartiments : la distribution des billets, la consultation chez l'astrologue, le tirage de la loterie, la scène émouvante du bon et du mauvais billet, à la taverne, à la maison, touchés dans une manière de dessin légère et claire, dans un esprit d'Hogarth coquet. La femme des plus charmantes illustrations de Gravelot est déjà là : elle s'y lève comme du jour pâle du pays.

autres collections, des retouches et des ajoutes d'une fine plume dans des personnages du paysagiste Châtelain, avec lequel Gravelot travailla et vécut à Londres. — Un détail ignoré, c'est que le plus grand travail de l'artiste en Angleterre fut la reproduction d'anciens monuments, églises, tombeaux, etc. Ce fut lui qui fît les dessins pour les planches de Price, d'après les tapisseries de la Chambre des lords, lui qui releva dans le Glocestershire les églises et les autres monuments avec un soin et un art tels que Vertue le comparait à Picart, et le trouvait même supérieur à son favori HoUar. Walpole, dans ses anecdotes sur la peinture, cite de lui sa planche de l'abbaye de Kirkstall comme une merveille. — Disons enfin que l'artiste, dont les planches anglaises portent souvent le nom anglaisé de Gravelottj a été tellement adopté par l'Angleterre, que le British Muséum a l'intention, nous dit-on, de classer, dans son catalogue, notre Français et Parisien Gravelot parmi les maîtres anglais. A ce compte, l'Angleterre pourrait aussi mettre dans son école Watteau et La Tour.

De tels dessins faisaient vite une place à Gravelot parmi le public anglais ; et un Shakspeare se trouvant à illustrer, c'était lui qu'on en chargeait. Pauvre art du haut en bas et des grands aux petits, Fart du xviif siècle, lorsqu'il se dépayse, lorsqu'il sort de la représentation du temps, lorsqu'il va aux grandeurs, aux poésies, aux majestés, aux terreurs du passé, de l'histoire, ou du génie ! Shakspeare et Gravelot! Rien que le rapprochement des noms et l'écrasement de l'un par l'autre fait comprendre à quel degré de ridicule l'interprétation de l'aimable Français devait descendre : elle dépasse encore ce qu'on en peut attendre. Il faut voir Hamlet dans sa grande scène, un Hamlet dans une pose d'abbé galant, la reine en costume d'une Gaussin, le roi en marquis de comédie, et dans le fond de jolis petits violons qui se trémoussent et se dégingandent comme à une tribune de musique des Fêtes roulantes! Plus tard, aux Grecs, aux Romains, au tragique classique, Gravelot s'attaquera avec le même «papillotage ». Il y mettra le mauvais bon goût national, la fausse couleur, le pittoresque conventionnel, la

fadeur de tradition, Tenniii rond et pompeux avec lequel tous ses confrères, Eisen, Cochin, Moreau, semblent peindre d'après les vers de Marmontel les hommes de Plutarque et les temps de Tacite ; monotone et banale antiquité de théâtre qui nous fera regretter tout ce temps perdu par l'illustrateur sur les tragédies de Voltaire et tout ce qu'il nous devait à la place d'images vivantes de la vie contemporaine !

Cependant Gravelot entrait dans la connaissance, se poussait dans l'estime des peintres anglais les plus renommés. Il prenait auprès d'eux une assez grande autorité pour les décider à former une de leurs premières sociétés artistiques possédant un local où ils se communiqueraient leurs productions, et des salles où ils dessineraient d'après le modèle; et, la société fondée, il n'était pas un des moins assidus à y venir dessiner la figure : il y modelait même en terre. En 1744, il publiait une série de grandes études d'hommes et de femmes, dans le goût de certaines études habillées de Boucher, mais d'un dessin plus serré, plus correct, plus près de la nature, et

GR AVELOT.

qui ressemblaient à de coquettes académies de poses et de costumes. Et quand il quittait l'Angleterre, la native élégance de son dessin, où revenait un souvenir de Watteau, avait gagné à ce long séjour comme un complément et un achèvement d'élégance anglaise. Elle y avait pris cette aristocratie, cette rareté de distinction qui se dégage des choses, des femmes et des hommes de là-bas. Elle en emportait le goût de ces jeunes costumes d'honnêteté, de ces chapeaux de paille ingénus, de ces robes plates, de tout ce blanc, simplicité fraîche, blanche pudeur friande de la femme, qui va devenir bientôt chez nous la mode du linon et des fichus menteurs. Et c^est avec le souvenir de la toilette d'une Clarisse que le dessinateur va trouver le type de la Julie de Rousseau.

En 174$, lors du succès des armes françaises dans les Pays-Bas, blessé dans son patriotisme de ce que ses oreilles étaient forcées d'entendre, Gravelot quittait Londres, après un séjour de près de vingt ans, et revenait en France par la Hollande. Il ne revenait pas complètement inconnu, son nom avait déjà

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passé la mer; et le Mercure d'août 1738 annonçait qu'il faisait à Londres les illustrations de la Dimcîade. A Paris, il ne tarda pas à être occupé. Amateurs, éditeurs, reconnaissent bien vite le talent nouveau qui se révélait par ces dessins de vignettes ayant des qualités de petits tableaux ; ces mines de plomb si habilement et si finement caressées sur le dessous chaud d'une première indication de sanguine; ces esquisses au crayon où les appuiements de plume reprennent, corrigent et resserrent la ligne du mouvement; ces lavis limpides, pleins de clarté, d'un léger bistre aqueux et où, d'un trait d'encre, le dessinateur grave, d'un style exquis, le contour d'une silhouette merveilleusement dessinée.

Par quel moyen, par quel procédé, par quelle étonnante réduction l'artiste faisait-il tenir un tel art, un art demandant et laissant voir toute l'étude d'un peintre dans un si petit cadre? Les contemporains se demandaient son secret : on ne l'a eu que ces annéesci à la vente du général Andréossy* quand,

I. Catalogue Andréossy (1864). Tous les dessins de Gravelot passés à cette vente avaient été achetés par le collectionneur

SOUS ce nom de Gravelot, ce nom qu'on n'avait jamais .vu jusque-là signer que des dessins du format de ses gravures, il apparut aux enchères de grands dessins dans le faire de Lancret. Un dessinateur supérieur à lui-même et plus haut que tout son œuvre se révélait dans ces esquisses de si belle tournure sur papier chamois, frottées de sauce, rehaussées de blanc, arrêtées de crayon noir. Le dessinateur, comme respirant à l'aise, y avait bâti ses personnages à grandes lignes, chiffonnant puissamment la rocaille des jupes, mêlant les frottis d'estompé aux raies grasses du crayon, laissant les repentirs d'ébauche, et indiquant seulement les têtes avec le rond d'une tête d'après la bosse, en croisant dessus la ligne des yeux sur la ligne du profil. A distance, tout y vivait, la lumière, les visages, les personnages, le jour sur les grands pHs charbonnés des étoffes ; et le relief en devenait tournant comme d'un dessin qui a pris son moule sur la nature. De ces dessins, l'un passé au carreau et que nous retrouvons réduit dans

lors de son ambassade à Londres sous l'Empire. Presque tous font maintenant partie de notre collection.

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une vignette minviscule de Tom Jones, montrait que Gravelot avait la conscience de faire ainsi un grand carton de sa vignette. Et saiton encore une autre de ses inventions, et comment il réalisait une autre illusion, ce mensonge charmant du vrai de ses personnages et de ses ajustements? Il se servait pour cela de trois mannequins, modèles du trio ordinaire de ses scènes : c'étaient des mannequins fabriqués en Angleterre, hauts de deux pieds et demi, ayant des corps matelassés dans im tissu de soie tricoté, pourvus d'articulations en cuivre flexibles jusqu'au bout des doigts, et d'une garde-robe allant de la mode de ville à celle du théâtre, et jusqu'à la toge romaine.

La vérité de l'ensemble et du détail ainsi obtenu par Gravelot, le plein, le naturel que donnaient ces grandes études à ces petites planches, cet air tableau de ses vignettes, cette âme d'une composition libre et étoffée qui leur reste, cette fleur d'art galant qu'elles sont seules à avoir, arrivaient à faire mettre l'artiste, par les fins connaisseurs, au rang du premier vignettiste de son temps. Et ce n'était que justice : Gravelot est l'artiste complet et

parfait de son genre ; il en réunit toutes les aptitudes, Fintelligence de la composition qui lui fait presque toujours abandonner le motif commandé de l'estampe, une lecture immense qui l'aide à trouver le milieu et toutes les convenances de la scène. Il a la science perspective, une imagination d'architecture riche, égayante, et fleurissant les fonds, le goût de meubler, de décorer l'appartement, de faire courir les élégances autour des personnages comme les serpentements de l'or et de l'argent autour d'une gouache de tabatière, avec l'effet du point de vue sur chaque objet. Il connaît encore le métier du graveur, en homme qui a eu la pointe en main ^, écrit son dessin, aide

I. L'œuvre de Gravelot ne se compose guère que de deux eaux-fortes signées de lui et qui semblent des premiers essais montrant une intention de s'y adonner plus tard : la première, un Gr'iffonnis ^ représentant un zéphir enlevant une apparence de nymphe; la seconde, une Feuille de croquis ^ toute couverte et encombrée d'études de têtes, de mains, de casques , de chiens , de dragons fantastiques , de vieille à besicles, dont se détache, sur le gris d'une première morsure le trait fortement mordu d'un chasseur tirant un coup de fusil, et la rocaille d'un charmant étui chantourné où un Amour joue en haut avec un cygne, tandis qu'en bas une naïade trône dans une conque en avant d'un château d'eau, — vrai modèle à être ciselé par Duplessis ou Martincourt.

d'avance à la réussite de son interprétation. En un mot, dans sa spécialité, il est l'artiste vraiment unique, reconnu pour tel, indiqué par Boucher, qui lui renvoie ainsi qu'au plus digne tous les sujets à trop petits cadres dont il ne veut pas se donner l'ennui.

Gravelot a peint. Et il n'a pas peint seulement ces panneaux que l'industrie artistique du temps demandait aux peintres, les jolités à la mode, des dessus de boîtes, des clavecins, ce clavecin de Rukert qui se vendait à la vente de Blondel d'Azincourt. Il a peint des tableaux ainsi que le témoigne le n° 5 de son catalogue, — (( plusieurs tableaux peints par feu M. G?^avelot à Londi'es et à Paris, » — et comme le prouve la gravure du Lecteur, par Gaillard, au bas de laquelle est écrit : Gravelot pinxit. La charmante planche représente : une femme assise de profil en tête à tête avec un jeune homme penché vers elle, le regard baissé sur le livre dont il lui fait lecture. Assis à contre -jour, il semble dans une ombre d'amour. Un rayon d'une fenêtre derrière lui frise en passant et va éclairer en plein le profil écoutant de la femme. C'est un effet in-

time, tendre et discret, une scène de chambre qui, dans le gracieux, donne Timpression unique, presque recueillie, que Fon ressent devant la g-ravure d'un tableau de Chardin. Ce tableau, notre ami M. Philippe Burty croit l'avoir vu à Londres, en 1867, à une exposition du Burlington-Club, où il avait été envoyé par son propriétaire, M. Woman. Il nous donne la toile : l'homme en veste marron, en gilet bleu, en culotte rouge, la femme en jupon rose, en robe grise, pour une peinture sans harmonie, sèche et sans éclat, et n'ayant de valeur que la curiosité de la scène, du costume. Mais était-ce bien l'original? 11 faut dire cependant qu'il y a contre notre doute la phrase du Nécrologe : « Gravelot prit plusieurs fois la palette, mais quoique les essais de son pinceau eussent l'approbation de M. Boucher, il y renonça parce qu'il lui coûtait trop de peindre, et qu'il ne s'y était pas exercé d'assez bonne heure. » Et l'on pourrait encore opposer à une velléité d'illusion sur sa peinture le prix dérisoire auquel se vendit à sa mort ce lot de toiles que nous citions tout à l'heure : les contemporains l'estimèrent 16 livres 18 sous.

D'un autre de ses tableaux, tout à fait perdu celui-ci, d'un tableau de société qui nous eût montré le goiit du monde d'alors à grouper la famille et ses amitiés dans le cadre d'une réunion intime et d'un salon des affections, il nous reste l'histoire et la trace dans une curieuse lettre. L'artiste s'y révèle avec sa délicatesse, sa dignité, sa paresse, son éloignement du portrait; il nous y donne aussi d'intéressants renseignements sur l'influence des dîners du lundi de madame Geoffrin, leur autorité dans les choses de l'art, la crainte et le respect qu'avaient tous les artistes, dans leurs affaires avec le public, de l'opinion, des jugements exprimés là, à ce tribunal du goût, par les illustres amis de la maîtresse de maison. Lady Hervey, cette Anglaise, la seule étrangère qui figure dans le petit nombre des portraits de femmes de Cochin, a chargé d'abord Liotard, puis Gravelot, de la peindre avec son fils^ les Fitz-Gerald, quelques amis. Elle n'est pas satisfaite du tableau de son peintre, s'en plaint tout haut, et le bruit qu'elle fait arrive jusqu'à remplir une soirée de lundi. C'est sur cette espèce de scandale que Gravelot se

décide à écrire à lady Hervey et envoie à madame Geoiîrin la copie de la lettre que voici :

Madame, J'apprends avec quelque étonnement , je vous l'avoue, que vous vous plaignei vivement au sujet de votre tableau. Permettei-moi une exposition simple des faits.

AI. Liotart devoit peindre les six têtes à dix louis chacune. Je fis marché avec vous à trente'^ pour trouver la disposition du tableau et le fiMir. Malgré les représentations que je vous fis dans le temps, combien le talent de la ressemblance était peu le mien, vous m'engageâtes à risquer celle de M. et de M^^ Fit^-Gerald. Vous eûtes alors la bonté de paroitre contente ainsi queux de ce que j'avais osé les entreprendre, jusques-là qu'à votre insçu ils voulurent absolument me payer leurs têtes le prix de M. Liotart : ce que M. Fiti- Gerald fit à un louis près, parce que dans le moment il ne s'en trouva avoir que dix-neuf sur lui. J'ai depuis peint votre tête, qu'à la vérité je ne comptais pas finir, et j'ai disposé le tableau. Si dès le commencement l'exécution en a été retardée, ce fut Monsieur votre fils qui l'a suspendue , devant revenir, disoit-il, ici avec son uniforme et un dessin exact de son vaisseau qu'en attendant il traça lui-même sur la toile tel qu'il s'y voit encore,' mais il n'est pas revenu. Cependant j'ai eu deux séances pour votre tête, j'ai fait la disposition du tableau, je l'ai ébauché, et je n'ai rien reçu là-dessus. Vous l'avei souhaité tel qu'il était, et je

I. Sur les prix du dessinateur, nous trouvons ce renseignement dans Favart, qu'il lui en coûta cinq louis pour un dessin de Gravelot : le frontispice de V Amitié à l'épreuve. — Les A rchives de l'an français ont aussi donné un reçu de Gravelot.

vous l'ai envoyé. Oserois-je à présent y madame ^ demander de ce que vous pourriei tant vous plaindre? C'est cependant ce qu'indirectement j'entends dire que vous avei fait, et même devant des personnes dont l'estime doit être précieuse à tout homme qui a quelque délicatesse. Aussi ai-je peine à me le persuader et surtout que vous m'avei mis dans le cas d'avoir besoin d'une justification vis-à-vis d'elles.

Si j'ai remis le tableau à quelqu'un pour l'avancer, c'a été dans l'envie de remplir mes engagements et après que AI. Boucher m'a eu assuré que je m'adressois bien. Je ne comptois vous le livrer que satisfait moi-même de l'exécution et qu'après y avoir mis ce que j' aurais pu encore y désirer. Il semble donc que ce seroit à moy à me plaindre de ce que dans le temps que j'avois pris un arrangement convenable pour vous satisfaire, vous m'en ayei tout d'un coup ôté le moyen, par la lettre que j'ai reçue de vous et que j'ai gardée.

Alais encore un coup, madame, je vous crois trop judicieuse et trop équitable pour penser qu'en vous plaignant peut-être d'un peu de négligence de ma part, vous ayei exposé les choses autrement que je viens d'avoir l'honneur de le faire. Quand est de les mettre en arbitrage, et sur quel fondement , lorsque je n'ai rien reçu de vous, et que malgré la répugnance naturelle que j'ai de sentir à vous délivrer le tableau dans l'état d'imperfection où j'avoue qu'il est, cela ne m'a pas empêché de le faire dès que vous ave^ paru le souhaiter avec quelque chaleur. En tout cas permettei-moi de prévoir la décision des arbitres dans cette affaire, ce seroit de vous proposer de me renvoyer le tableau et à moi de tenir mes conventions. J'ai l'honneur, etc. ^

I. Cette lettre nous a été communiquée par M. de Manne. Elle ne porte pas de suscription d'envoi à madame Geoffrin ;

Il ajoute à la copie de sa lettre la proposition de déposer entre les mains de quelqu'un pour être remis à M. de Fitz-Gerald l'argent qu'il a reçu de lui, à condition que le tableau lui soit renvoyé pour y couvrir ce qui est de lui, n'y laissant absolument que ce qui ne lui appartient pas. Du reste, il s'en rapporte « à un sage ménagement et espère de son équité qu'elle voudra bien effacer les idées désavantageuses de ses illustres amis. »

Bientôt, presque tous les livres lui demandaient un frontispice, une vignette, un fleuron, un rien signé de lui qui fût le passe-port de l'imprimé, lui donnât sa place sur une toilette de duchesse, à côté de deux pots de vieux saintcloud, entre l'essence de bergamote et la poudre à la maréchale. Gravelot, paresseux et avare de son talent, accordait aux éditeurs un bout de dessin, souvent une planche, rarement beaucoup plus 5 en sorte que ce fut un événement de le voir illustrer entièrement le

mais la mention de « l'affaire du tableau traitée chez vous lundi dernier », le jour du dîner des artistes, et la dernière phrase du post-scriptum : « les idées désavantageuses des illustres amis », ne laissent aucun doute sur le nom de la destinataire.

Décaméron&Q 1757, se vouer à ce grand travail, s'y prodiguer en frontispices, vignettes, fleurons, culs-de-lampe, le long de cinq volumes. Charmante fantaisie où le crayon et l'imagination du dessinateur, se jouant cette fois dans du passé qui n'était que le passé des contes, habille les Pampinées au goût de la rue Saint-Honoré, transporte sur le fond d'architecture de Saint-Sulpice les rendez-vous de Santa-Maria-Novella, l'horizon de Florence sur une terrasse du Grand-Trianon, et fait ainsi une traduction à la française où Boccace est arrangé à la mode de Tidéal que s'en fait la France de Louis XV. Assemblées, promenades, festins, petites personnes pimpantes, minois fripons, iines nudités ciselées, petit peuple de ballet enrubanné, fleuri, étincelant dans la vive lumière de la gravure ainsi qu'à la lumière d'une scène, tout cela défile comme une féerie badine de Cythère à Lilliput^ Et

1. Pour ce Boccace, Gravelot fit quelques estampes libres dont il choisissait lui-même les épreuves pour les amateurs (Favart, vol. i"^^*"), quoiqu'il répugnât à ce genre, ainsi que le témoigne ce fragment de lettre inédite :

« ... Ce que vous me demandés peut se faire, mais pour rendre les choses suivant votre idée, cela exige de votre part une explication

GRAVELOT. ay

la jolie fin de toutes ces Journées que ces jeux d^amour semés par Gravelot^ petites figures symboliques du conte, tantôt jouant dans des cornes de maris trompés, ici portant dans une châsse de cristal TAmour mort, qui semble Cupidon enterré, dans une tabatière de cristal de roche!

A la suite de ce grand succès. Voltaire voulait avoir le nom et le talent de Gravelot pour les royales éditions que Cramer élevait à ses œuvres. Et sur les flatteuses ouvertures de Cramer, Gravelot s'empressait d'envoyer à

j)lus décidée et que je scusse bien jusqu'à quel point il s'agirait de -pousser la gaillardise; car quoique dans ces sortes de compositions la gentillesse soit préférable à la grossièreté^ il y a des gens comme vous sçave:^ à qui il faut des perdrix et d'autres qui aiment mieux la pièce de boucherie. Est-ce donc par la seule expression de la tête du jeune capucin que son action se doit faire connaître? Et la main sous sa robe fera-t-il asse^ sentir à quoi il s'occupe? En un mot, le bout de tabac doit-il paraître? Une autre réflexion : c'est de s ç avoir si cette façon de couper les figures aux genoux, qui peut convenir au sujet que vous me viarque^, irait aussi bien à d'autres ; tandis que la grandeur que vous m'envoyés me paraît suffisante pour des figures entières. Cependant à cet égard je me conformerai à votre dernière décision. Quant au fini que vous désirés, je vous promets d'y apporter mes soins et enfin de mettre à ces dessins toute la correction et l'expression dont je puis être capable; moyennant quoi je ne vois pas que je puisse demander moins de soixante francs pour chacun. » (Lettre possédée par nous.)

Voltaire un échantillon de ses dessins* avec cette lettre d'hommage ;

Extrêmement Jlatté^ monsieur ^ du choix que M. Cramer fait de moi pour les dessins de la grande édition qu'il projette de vos ouvrages, si quelque chose pouvoit me Jiatter encore plus ce serait vous satisfaire. C'est dans cette vue que je soumets à votre révision le choix que j'ai fait des sujets pour votre Henriade. En pensant qu'il falloit retrouver dans les tableaux la marche du poème, fai eu égard aussi à la variété qui pouvoit les rendre plus piquants. Quant au talent que je puis apporter à l'exécution, vous en jugerei sur les deux dessins que j'ai remis à M. Cramer. Concevez, monsieur, à quel point je souhaite qu'ils se trouvent à votre gré, puisque ce me seroit un moyen de participer en quelque façon à cette immortalité qui vous est si décidément acquise.

C'est avec les sentiments d'un de vos plus vifs admirateurs que je suis, monsieur, votre très-humble et trèsobéissant serviteur.

I. Cette illustration est la grande nouvelle d'une lettre de Favart du 24 avril 176 1. «... Rien ne surpassera l'édition de Voltaire in-4", que Cramer, libraire de Genève, a entreprise. Gravelot, l'un des plus célèbres de nos dessinateurs, est chargé des figures; il m'a déjà montré une vingtaine de dessins... On n'a rien fait de plus élégant.» — Cramer écrivait ù Gravelot : « M. de Voltaire, qui a été enchanté de vos dessins, m'a donné un petit mémoire des sujets pour ses tragédies, » et lui parlant de l'embarras survenu dans la gravure des petits dessins, il lui contait ce trait piquant : « M. Baléchou, à qui

Et Voltaire était si enchanté de la lettre et des dessins, que par Cramer il s'adressait au dessinateur pour une vengeance contre Fréron^ Gravelot, répétons-le, se faisait illusion :

j'avois envoyé le premier, m'a promis de l'achever 5 mais un dominicain de ses amis l'ayant vu travailler s'est douté de ce que ce pouvoit être et l'a prié de ne pas aller plus loin. » Il termine en lui annonçant que les quinze autres dessins ont été remis à M. de Florian, qui vient de partir avec madame Fontaine et qui doit prendre le conseil de Gravelot pour savoir à qui il faut s'adresser pour les gravures. (Papiers de Gravelot, communiqués par M. de Manne.)

I. Lettre de Cramer l'aîné, du i**" novembre 1760, qui lui annonce que Voltaire est enchanté des dessins de son théâtre, lui abandonne la direction de la gravure, et lui demande une planche de forme in-12, qu'il adressera par la diligence à M. Camp, associé de M. Tronchin, quai de Saint-Clair à Lyon : « Il faut dessiner une lyre, suspendue agréablement avec des guirlandes de fleurs, et un âne qui brait de toute sa force en la regardant, avec ces mots au bas :

Que veut dire

Cette lyre ?

C'est Melpomène ou Clairon.

Et ce Monsieur qui soupire

Et fait rire, N'est-ce pas Martin F ?

« Cette plaisanterie doit se mettre à la tête d'un petit ouvrage qui n'attend que cette estampe pour paroïtre et que je vous envolerai d'abord . Si vous ne pouvez pas faire cette petite commission, qui feroit grand plaisir à notre cher philosophe, mandez-le-moi d'abord...» — Le dessin fut fait. La gravure, par Choffard, existe dans l'œuvre de Gravelot.

c'est sa mauvaise immortalité que celle qu'il espérait de Voltaire, de la tragédie et du poëme épique. Il lui en était réservé une meilleure et qui durera plus : celle que lui donnera l'expression la plus délicate de son temps, soit dans l'illustration d'un roman anglais ou français, soit dans une vignette unique comme celle qu'il a jetée en tête des Amusements d'un convalescent . Le joli cabinet d'épicurien ! le coin de feu tiède ! les rayons de livres aimables, la table avec ses gorges de bronze , la tasse de tisane refroidissant sur la cheminée contournée, et là dedans le charmant homme, maigri sous l'ampleur de la robe de chambre du lever, regardant une idée au bout de sa plume prête à écrire, tandis que la basse dont il vient de jouer glisse, avec l'archet, le long de sa cuisse... L'artiste donne là tout son charme comme il donnera tout son siècle dans ses Contes de Marmontel tournant autour de l'histoire et des caractères du jour : le Scf^upiile^ Heureusement , les Deux Infortunés, la Bonne Mère, le Connaisseur. Et dans tous les livres auxquels il apporte la parure d'une de ses petites scènes contemporaines, il

surprend, il émerveille par ce qu^on pourrait appeler chez lui le naturel de Télég-ance, par le coquet décor de l'appartement, par le goût des colifichets meublants, par tout ce fin et microscopique rococo amusant le fond d'où se détachent si bien ses duos et ses trios de personnages d'amour, ces comtes, ces marquis, ces Lindors aux habits étoffés, pochant sur la poitrine, à la taille pincée, aux basques épanouies, tout charmant de l'air vainqueur de Fronsac et de Lovelace. Et ces femmes, ces petites créatures que le temps appelait divines, Gravelot n'est-il pas le plus artiste à les peindre? Elles sont à lui et ne sont qu'à lui, ces petites personnes si vivement plantées audevant de ses scènes, les cheveux tignonnés sous un soupçon de bonnet-papillon, le chignon retroussé et découvrant la nuque fine, les épaules filantes, la gorge ramassée, la taille joncée, comme on disait, longues, sveltes et fluettes, la chair de la poitrine et des bras battue de dentelles, de garnitures, d'échelles de nœuds, d'engageantes de point d'Alençon : Gravelot les fait légères jusqu'à la pointe de la mule sous les fanfreluches et les rubans

envolés de leur costume; il les transfigure avec cet idéal de mode qui va du déshabillé à la Pompadour à la robe à l'anglaise. Le dessinateur, qui a modelé, semble les sculpter pour ainsi dire au crayon, il les sort d'une rocaille de plis, pareilles à ces figurines de Saxe qui lui en montrent dans son atelier le dessin de porcelaine et le relief éclairé ; et il les anime encore comme d'une pointe de poésie audessus de la réalité du temps, d'une petite grâce intéressante qui met en elles de l'héroïne de roman, les rapproche de Paméla.

Gravelot sort rarement de son cadre. C'est un hasard dans son œuvre qu'une grande planche. Nous n'en connaissons guère qu'une, la Fondation pour marier dix Jîlles, renouvelée en l'jSi par les soins de M. le marquis de l'Hôpital, seigneur de Chateauneuf-sur-Cher, et dont Moreau a fait l'eau-forte : une grande pièce qui a l'air d'un dénoùment d'opéracomique de Sedaine faisant défiler la procession des couples villageois montant à l'éghse et saluant leur seigneur, violons en tète. Il est rarement le vignettiste de l'in-quarto, de l'in-octavo même, il est le vignettiste de l'in-

douze. Son dessin semble avoir besoin de la petitesse du format pour être à son aise et sur son vrai terrain % et même dans Fin-vingtquatre il s'amuse à un tour de force de crayon qui ne pouvait réussir qu'à lui. Son Almanach de la loterie de l'Ecole rojale militaire est un vrai petit livre bijou et joujou. Qu'on imagine, au-dessus des numéros de la loterie, quatrevingt-dix petites scènes, toutes se passant entre enfants, comme si les grandes personnes avaient été trop grandes pour y iigurer ; toutes consacrées à la petite fille, la faisant repasser, avec le bourrelet des Amusements de l'âge de Watteau, par tous les plaisirs, tous les caractères et tous les états de la femme, l'avertissant de la vie par quatre-vingt-dix petites moralités rimées dans le cartouche et pour lesquelles le dessinateur-poëte sollicite à la £n l'indulgence du public.

Son frère d'Anville dit : « Deux mariages

I. Un de ses seuls dessins sortant du petit format a été gravé à l'eau-forte par Saint-Non. C'est un concert d'amateurs caricatural, où tous les concertants emperruqués font rage, le batteur de mesure frappant du pied, l'abbé raclant la basse, les violons se démenant dans le fond, en présence de deux péronnelles , le bouquet au corsage et les dentelles évaporées.

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