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II

contractés par fantaisie, et à l'insu de ses proches, ne lui avaient pas donné d'enfant. » Mariages de fantaisie, mariages d'amour; ce sont alors les ordinaires mariages entre les artistes pauvres, jeunes ou vieux, et les jeunes filles de la petite bourgeoisie. Leur histoire se ressemble : d'abord une longue cour, et, de la part des écrivassiers et faiseurs de vers , comme Gravelot, force lettres amoureuses, galantes, poétiques, sans compter les petits envois de dessins, de gravures. L'alliance est retardée, s'éloigne, sourit de loin plus chèrement, par le refus des parents, la ruine des espérances, l'argent pour s'établir qu'on croyait tenir et qui échappe. Vient enfin le grand jour, et l'artiste peut écrire ces lignes où parle le sage bonheur : « Nous allons donc être heureux tous deux par notre amour, par une honnête médiocrité, des désirs modestes, un petit ménage décent, mon crayon, mes burins, mes livres, quelques amis, et, plaise à Dieu! une bonne santé surtout. » Telles, ces jolies unions, celle du graveur Miger avec demoiselle Griois, où, l'accord fait, Miger se rend chaque matin place Vendôme à la foire Sainte-

Ovide, pour monter, pièce à pièce, le ménage de tout ce qui lui manque par quelque emplette expédiée à la future madame Miger dans une missive dont la collection s'appelle les Foires^. Et de Gravelot aussi nous possédons quelques lettres d'intimité conjugale qui nous font entrer dans le ménage modeste et content du dessinateur avec sa première femme, Marie-Anne Luneau^ C'est la correspondance du mari pendant les années 1755, i7$6, 1758, le temps où madame Gravelot, pour remettre sa santé délicate, va passer dans sa famille, chez l'épicier Laurencin à Châteaudun, un mois de printemps, un mois d'automne. Gravelot y envoie à sa femme les riens du logis, les rares et petites nouvelles de la maison de travail, les menus cancans, les ragots, les noms de ses visiteurs , les compliments dont il est

1. Biographie de Miger^ par M. Bellier de la Chavignerie. Paris, Dumoulin, 1856.

2. Malgré nos recherches à l'état civil de Paris et à celui de Châteaudun, il nous a été impossible de découvrir l'acte de mariage de cette première femme de Gravelot. Nous savons seulement qu'elle est la sixième enfant des treize enfants de Luneau, huissier royal du présidial de Blois, née le 5 août 1710, .et morte en 1759, d'après les papiers annexés à l'acte du second mariage de Gravelot.

chargé pour elle par M"' Hay, M'"" Dixi, M'"" Belricourt, M. Vimart, M. Cattier, le petit abbé, le docteur; et encore les santés que l'on a portées à son honneur chez le comte d'Epinville : le tout assaisonné de gronderies sur sa paresse, tempérées par l'affirmation qu'il ne peut garder de rancune contre Naine. Le post-scriptum est souvent une bonhomie comme celle-ci : A la fin, je a^ois que notre chatte n'est pas pleine. Il travaille au Voltaire, ou bien il a reçu deux pièces de vin que le tonnelier nous assure être de grand vin et le meilleur qu'il ait encore bu. Il la presse de revenir, a quelque bien que le pays lui fasse ». Et il insiste par des vers comme ceux-ci :

L'hiver, ses rumes, ses frimats Couvriront bientôt nos climats.

Puis, à croire ton écriture, L'ennui te tient, si ce n'est pas De ta part flatteuse imposture.

Ailleurs, il la console de l'ingratitude de son amie Goton, par une traduction poétique d'une fable d'Ésope cruellement allusive aux procédés de la perfide, et, au bout de sa fable.

renrag"é lecteur, oubliant que c'est à sa femme qu'il écrit, lui apprend doctement que c'est le moine Planude à qui nous devons la vie d'Esope. Ce qu'elles montrent, ces lettres ouvertes, c'est la simplicité ouvrière d'un artisan liseur, simplicité sing-ulière, inattendue, contradictoire, chez un artiste de tant d'élé-* gance, dans un dessinateur de si rare délicatesse. Dans son ménag^e, comme dans toute sa vie, il reste l'homme de son portrait de La Tour : le bonhomme aux gros traits, aux yeux vifs, à l'air lourd, rustique, anglaisé, à la physionomie d'un patriarche villageois de Greuze, — ce paysan, c'est Gravelot^ Son frère nous le peindra désintéressé, sans intrigue, sans mouvement d'ambition, sans occupation ni souci de sa carrière, modeste jusqu'à courir, au grand scandale de Boucher^,

1. On connaît deux portraits de Gravelot : l'un d'après La Tour, gravé par Massard; l'autre d'après lui-même, dans un médaillon, avec une figure allégorique à côté, gravé par Henriquez.

2. Gravelot ne fut jamais riche. « L^idée qu'on s'était faite dans un certain monde que M. Gravelot devait être riche dans son état s'est évanouie au moment de sa mort. Il n'avait pas été moins occupé ici que dans un pays étranger, il avait même

pour donner des leçons, caché, s'effaçant, ne se montrant presque nulle part, se dérobant aux sociétés, fuyant le bruit. Point de livre, point de journal, point de brochure qui parle de lui. Dans ce temps où l'artiste tient toujours à une association, à un corps , il n'est membre de rien 5 il n'est que professeur dé MM. les ingénieurs du Roy. Il n'est pas de l'Académie, il ne songe seulement pas à s'y présenter. Son nom manque aux livrets de l'Académie de Saint-Luc. Incapable d'une sollicitation, répugnant à la moindre démarche, ayant débarrassé sa vie des devoirs de politesse et de bienséance, il demeure, se tenant compagnie à lui-même, casanier, enfermé, sans aller voir parents ni amis. Son frère, auquel pourtant il était fort attaché, raconte qu'il n'aurait point eu de commerce avec lui, s'il n'avait fait, quoique l'aîné, les frais de toutes les visites. Une espèce de paresse, un goût d'indépendance qui s'était fortifié aux leçons de la libre vie de Londres, semble le

touché la part qui lui revenait dans la succession de son père. Une vie assez unie, sans luxe et sans suite, pouvait favoriser cette opinion. » (Eloge de Gravelot.)

tenir à l'écart de tout, plongé, absorbé dans les livres, dans la passion de lire, de feuilleter, de bouquiner, qui lui prend son temps, l'enlève à son art, lui met à toutes les heures un volume à la main, un volume sous son chevet, lui fait emporter une lecture à la promenade, et presque toujours un Montaigne dans sa poche. Il lit seul, il lit devant ceux qui viennent le voir, et quand il est forcé de causer, sa conversation retourne à ce qu'il vient de lire. Doux philosophe sauvage! Surprenons-le dans cet intérieur dont il a tant de peine à s'arracher, dans cet atelier de la rue Saint- Honoré, entre ces murs où rient un Boucher, deux Desportes, des singes de Peyrotte, des figures pastorales en plâtre et des statuettes de Saxe ^ : nous le verrons avancer la main

I. «Vente consistant en tableaux, dessins, estampes de différents maîtres, mannequins et autres effets à l'usage de la peinture et du dessin, après le décès de M. Gravelot, dessinateur et ancien professeur de MM. les ingénieurs du Roy» laquelle commencera le mercredi 19 mars 1773 ^^ relevée et continuera les jours suivants rue Saint-Honoré, au coin du cul-de-sac de l'Oratoire. » Nous avons dit le prix des tableaux de Gravelot dans cette vente ; les 40 dessins pour Voltaire furent retirés; les 34 dessins pour le Corneille eurent le même

vers ses porte-crayons d'argent, travailler une heure devant ces petits mannequins, petit modèle de duchesse ou de personnage tragique à la Voltaire, laisser cela, griffonner des vers, travailler à un traité de perspective, et toujours revenir à un volume quelconque de sa bibliothèque pour en relever les fautes d'impression, ou bien pour en ressentir l'émotion, comme l'artiste ressentait l'émotion du livre et du théâtre, à en suffoquer, à en pleurer, à en étouffer de sanglots !

Les dernières années de Gravelot devaient apporter au liseur, au dessinateur, la privation de ces chers passe-temps. La petitesse, la délicatesse de ses travaux de dessinateur, lui affaiblissaient la vue, lui défendaient presque tout travail. L'oisiveté, l'ennui, le vide d'un foyer solitaire, depuis la mort de sa première femme, arrivée en 1759, ce commencement d'aveuglement, peut-être le besoin des soins et du dévouement d'une garde-malade, lui fai-

sort. On vendit iio petits dessins 129 livres, et un portefeuille rempli d'esquisses, de croquis, de divers dessins de perspective, avec un Traité manuscrit par l'artiste, monta à 367 livres.

saient, à plus de soixante et onze ans, épouser une fille de trente-quatre ans, Jeanne Ménétrier \ On voit, au bas de son acte de mariage, la jolie écriture de la signature de ses dessins trembler dans ses deux noms : Bourguignon Gravelot.

Trois ans après, le 19 avril 1773, une maladie de huit jours, une indigestion, Fenlevait dans le premier mois de sa soixante-quinzième

1. « Paroisse Saint - Germain l'Auxerrois, novembre 1770. « Du mercredi vingt-huitième, sieur Hubert-François Botir-

guignorzj dit Gravelot, ancien professeur des ingénieurs du Roy, âgé de soixante et onze ans et demi passés, veuf de dame Marie-Anne Luneaux, d'une part, et Jeanne Ménétrier, âgée de trente-quatre ans" et demi passés, fille des défunts Simon Ménétrier, manouvrier, et Anne Monginot, d'autre part; tous deux rue Saint-Honoré de cette paroisse, ont été mariés, de leur mutuel consentement, par nous soussigné prêtre, docteur en théologie de la sacrée faculté de Paris, et vicaire de cette paroisse... en présence du sieur Jean Baron, bourgeois de Paris, de sieur Jean-Baptiste Antoine^ peintre au pavillon des Quatre-Nations, tous deux amis du marié, de sieur Georges, maître de sieur Georges, bourgeois de Paris, de sieur Nicolas Dupré , marchand tailleur , amis de la mariée. »

2. Donnons ici, d'après les registres de la paroisse Saint- Germain - l'Auxerrois, l'acte de décès de Gravelot : « Du mardy 20 avril, Hubert-François Bourguignon dit Gravelot ancien professeur de messieurs les ingénieurs du Roy âgé

d'environ soixante et quatorze ans époux de Jeanne Ménétrier décédé à cinq heures du matin au cul-de-sac de l'Oratoire a été inhumé en cette église en présence de Pierre-Paul Cartron bourgeois de Paris et de Zacharie Boivin lequel a déclaré ne sçavoir signer.»

HARLEs-NicoLAS CocHiN fils est né à Paris le 22 février 171 5 ^

Il sort d'une famille de g-raveurs, d'une de ces familles où se continuait et se perpétuait, pendant des centaines d'années, à travers la succession des générations, comme dans les corporations et les maîtrises, la profession d'un métier, la transmission et l'héritage d'un art. Il a pour mère Madeleine Horthemels, la sœur de Marie Horthemels qui épousa Nicolas-Henri Tardieu, graveur ordinaire du roi, la sœur de Màrie-Nicolle Horthemels qui épousa Alexis- Simon Belle, peintre ordinaire du roi : triple

I . Malgré toutes nos recherches à l'état civil, il nous a été impossible de retrouver l'acte de naissance de C.-N. Cochin.

alliance qui, par les trois sœiirs, fait de trois familles d'artistes une seule famille à laquelle se rattacheront encore par des mariages les Cheron, les Rousselet, les Duvivier, les Aveline, les Saint- Aubin, et qui entourera le jeune graveur d'une parenté de graveurs ^ Sa mère grave 5 les trois sœurs sont artistes , graveurs, peintres, comme leurs maris ; et Madeleine Horthemels aura plus tard la joie de travailler d'après les dessins de son fils, de mettre son nom de mère à côté du nom de Cochin fils sur les planches du Don Quichotte, de la Chài-mmite Catin, du Chanteur de cantiques; et de finir au burin, sous le voile et la modestie de Tanonyme, quelques-unes de ses plus capitales eaux-fortes des fêtes de la cour.

Il a pour père Charles-Nicolas Cochin père, cet admirable interprète des deux grands peintres de son temps, de Watteau et de Chardin j le graveur rare, sérieux, souple, ferme, coloré, qui a su, avec la pointe et le burin, s'approcher de leurs tableaux, rendre la touche des deux maîtres, exprimer le piquant magistral

I. Archives de l'art français ^ vol. IV. Notice de M. Tardieu sur les Cochin, les Tardieu, les Belle.

de l'un, le grand style bourgeois de l'autre. Charles-Nicolas fils est élevé dans cette rue Saint- Jacques dont le baptême est resté à notre imagerie moderne, dans cette rue glorieuse de l'enseigne des Deux Piliers d'or de Gérard Audran, de l'enseigne de Charlemagne Quis major Carolo de son père, de l'enseigne Au Mœcenas de son oncle Tardieu, de l'enseigne A la belle image de Poilly, de l'enseigne de la Veuve Chereau et des autres. Il grandit au milieu de ce quartier de la gravure et de l'enluminure, dont l'affichage et le commerce se répandent et rayonnent dans les rues du Mont-Saint-Etienne, des Noyers, du Plâtre, de la Harpe, du Four, des Mathurins, partout ou se promène son enfance. Un tel milieu, une pareille famille, l'intérieur avec l'exemple du père et de la mère toujours courbés sur l'établi du graveur, la rue avec ses estampes parlantes, durent bien vite mettre aux mains du petit homme, comme son premier jeu, l'amusement d'une pointe à demi guidée par les doigts des parents. De là des essais enfantins sur des bouts de planche, des rognures de cuivre , aboutissant à deux petites copies

d'eaux-fortes de Gillot, V Audience du lion, les Moineaux, ^portant la. date de 1727*. Cochiii avait alors douze ans. L'enfant était précoce en tout, avec une aptitude singulière pour les lettres, les sciences, l'étude des langues étrangères qu'il s'apprenait tout seul de manière à comprendre les auteurs latins, italiens, anglais ' :

Déjà il est apprenti graveur sous la direction sévère de son père, qui le tient au logis. Mais il s'en échappe tous les jours au grand matin, et, courant à l'atelier de Le Bas, il va y gagner en deux heures le petit écu de ses menus plaisirs, puis revient à la maison, où son père croit lui faire commencer sa journée % et l'applique à de sérieuses études, à de laborieuses copies de Bolswert, de Goltzius, de François de Poilly; à de pénibles travaux

1. Voir l'œuvre en six volumes in-folio de Cochiii au Cabinet des estampes de la Bibliothèque impériale ; — le Catalogue de Vativre de Charles-Nicolas Cochin fils, par Charles-Antoine Jombert (Paris, 1770), catalogue si curieux par ses notes; — et le vol. IV du Dictionnaire des graveurs , par le baron Heinecken.

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