‹ L'art du dix-huitième siècleChapitre 10 sur 63 · II · texte numérisé non relu

II

L'homme de plaisir ne s'était pas marié. Point de femme, point d'enfants dans son logis. L'artiste n'y met guère que son travail, y dînant à peine vme fois par mois, passant toutes ses soirées dans un cercle d'amis avec lesquels il soupe quotidiennement pendant des années. Triste logis, que nous peint de couleurs sombres le graveur Miger, son commis à deux cents livres par an. « La maison de mon maître, dit-il, se composait de M. Cochin, de sa mère, âgée de quatre-vingts ans ; de sa sœur, personne de quarante ans 5 d'une cousine de cinquante ans, trois femmes bien dévotes et jansénistes par-dessus le marché ; d'un domestique femelle pour ce trio et d'un laquais pour le chevalier K » De ce trio de sempiternelles^ comme les appelle Miger, la vieille mère de Cochin, dont Wille vante l'extrême douceur, meurt en 1767, laissant cette belle mémoire qui met derrière son convoi le concours d'un monde infini. Et la maison reste plus vide et plus triste. Pour le mondain, le brillant chevalier, les jours s'allongent sans

I. Biographie de Miger, par Bellier de la Chavignerie. Dumoulin, 1866.

finir, vont au delà de la Révolution. Cochin mourait le 29 avril 1790^

I. Extrait du registre mortuaire de la paroisse Saint-Germain-l'Auxerrois pour l'année T790 : « Le vendredi trente avril 1790, Charles-Nicolas Cochin, écuyer, chevalier de l'ordre du Roi, graveur et dessinateur de Sa Majesté en son Académie de peinture et sculpture, garde des dessins du cabinet du Roi aux galeries du Louvre, secrétaire perpétuel de FAcadémie de peinture et sculpture, censeur royal et membre de plusieurs académies, garçon, âgé d'environ soixante-dixsept ans, décédé d'hier à six heures du matin aux galeries du Louvre, a été inhumé en cette église en présence du sieur Clément-Louis-Marie-Anne Belle, peintre du Roi, recteur en son Académie royale de peinture et sculpture, surinspecteur des ouvrages de la couronne aux Gobelins, et de maître Antoine- Alexis Belle, avocat en parlement, conseiller du Roi, commissaire honoraire au Châtelet de Paris, ses cousins. Signé : Belle et Tardieu. » Archives de l'art français. Vol. IV. — Le marquis de Laborde nous communique un rare catalogue de la vente de Cochin après son décès : « Notice des différents objets de curiosité de feu M. Cochin, écuyer, chevalier de l'ordre du Roi, graveur et dessinateur de S. M. en son Académie de peinture et sculpture dont il était secrétaire, garde des dessins du cabinet du Roi aux galeries du Louvre, censeur royal pour la partie des arts et membre de plusieurs académies ; dont la vente en sera faite le lundi 21 juin et jours suivants, de relevée, dans son logement aux galeries du Louvre. 1790. Tableaux et médailles. N" i. Deux par Joseph Vernet faits avec tout l'art et l'esprit possible : dans l'un on représente un naufrage au bord de la mer et diverses figures analogues au sujet; dans l'autre, non moins intéressant, on voit de hauts rochers, et sur le devant plusieurs groupes de figures ; ils sont

Belle, son cousin germain et son exécu-

peints sur toile, portant 15 pouces de haut sur 12 de large, non compris leurs bordures. — 2. Quatre sujets représentant différents arts, exécutés d'après les dessins du sieur Cochin par feu Lépicié, représentant la peinture, sculpture, gravure et musique; ils sont peints sur bois de 4 pieds de haut sur 2 et demi de large, avec de simples baguettes dorées à l'entour. — 3. Un autre, peint par le même Lépicié, et de sa composition, représentant la mort d'Adonis, sur toile de 18 pouces sur 1 3 de haut, dans sa bordure dorée. — 4. Deux charmants tableaux en dessus de portes, peints par Chardin, en grisailles, imitant le bas-relief supérieurement, et représentant des enfants jouant avec un satyre, une chèvre, etc., sur toile de 33 pouces sur ij de haut, entourés de simples baguettes dorées. — 5. Un très-petit, par le même, de forme ronde, représentant des livres et papiers posés sur une table, de 10 pouces de diamètre. — 6. Un sujet d'enfant. Génies des Arts, peints en camaïeux, par feu sieur Cochin, sur toile, de 22 pouces sur 18 de haut. — 7. Quelques tableaux de différents maîtres qui sont divisés en plusieurs lots. — 8. Saint-Michel, en émail, par Durand, avec cercle et ornements en or, destiné pour les chevaliers de l'ordre. — 9. Divers portraits en émail, la plupart par Bouquet. — 10. Un étui de mathématiques, plusieurs porte-crayons en argent et crayons divers. — 11. Plusieurs médailles en or et argent, dont une grande en or de 3 pouces de diamètre, envoyée au défunt par l'impératrice de Russie. — 12. Une boîte contenant un nombre d'empreintes en soufre de pierres gravées antiques, et de plus quarante empreintes en plomb, de différentes médailles gravées par Duvivier sur divers événements du règne de Louis XV, le tout dans deux bordures sous verre. — 13. Plusieurs plaques de fer-blanc battu et planches de bois de diverses grandeurs, couvertes en papier blanc propre à dessiner. — 13 bis. Diver-

COCHIN. loi

teur testamentaire, disait de lui dans sa nécrologie du Journal de Paris^ :

ses figures en plâtre et terre cuite, etc. — Dessins : 14. Vingtquatre petits sujets divers dans leurs bordures, dorés, faits en Italie par feu sieur Cochin, d'après différents tableaux célèbres de plusieurs grands peintres italiens, dont on fera des lots. — 15. Un projet fait pour le tombeau du Dauphin, père du roi, élevé à Sens, exécuté à la sanguine par le même. — 16. Un portefeuille contenant un grand nombre de croquis et premières pensées de divers dessins exécutés par le même, ainsi que diverses contre-épreuves à la sanguine, dont il sera fait plusieurs lots. — 17. Un autre contenant diverses académies et études par différents artistes, qui sera divisé. Estampes encadrées, des ports de mer de Vernet, des estampes d'après ces dessins Lycurgae hlessé, etc. » Une nombreuse série de planches gravées dans la suite des ports de mer de Vernet ; et du n° 37 au n° 183, une immense collection d'estampes en feuilles et de livres à figures, parmi lesquels figure : l'œuvre de feu sieur Cochin, gravé par lui-même dès son adolescence, et successivement d'après ses propres dessins, ainsi que par différents artistes, formant deux volumes in-folio, composés de plus de 1,300 morceaux tant grands que petits, sujets et portraits; le tout, en premières épreuves.

I. Journal de Paris ^ n.° du 4 juin 1790. La Feuille des affiches ^ annonces et avis divers du 18 mai 1790 déplorait vivement « la perte d'une vie si remplie ». — La notice de Belle se terminait par cette réclamation d'une simplicité presque touchante : « Les personnes auxquelles le défunt avait prêté des livres sont priées de les rapporter chez M. Belle. » Cette notice de Belle respire un sentiment d'amitié, la reconnaissance que le souvenir de Cochin méritait de toute la famille, aidée, obligée toujours par lui. Auprès de tous les siens, il joua ce rôle d'ami et de patron, dont M. Tardieu rend témoignage et qu'at-

« J'ai montré jusqu'ici M. Cochin célèbre dans son art, mais il ne l'était pas moins du

teste cette lettre de la collection Boilly, adressée à Clément- Louis-Marie-Aimé Belle, au moment où celui-ci débarquait d'Italie et revenait à Paris :

« De Marseille, le i6 septembre 1751.

« Mon cher cousin et amy,

« Depuis longtemps je n'ay pu avoir le plaisir de t écrire et y avais remis cette occupation agréable après mon retour à Paris, où j'espère jouir d'un peu plus de loisir et de tranquilité, mais les nouvelles que j'ay reçues icy à ton sujet m'otent cette tranquilité et m'afligent. On dit que tu te dispose à te marier avec la demoiselle fille de la dame chés qui tu demeure. Je suis, je te V avoue, bien surpris que tu ayes cette pensée et que tu ne voyes pas l'embarras effroyable où tu vas te précipiter. Je ne te conteste point que ce sont de très-honnestes gens, mais si tu trouve bon que je te dise ma pensée, leur état ny leur fortune ne me paraissent point propres à former une alliance dont tu puisses retirer ny avantage ny agrément, par la suitte. D'ailleurs la demoiselle est si jeune qu'on peut dire que ce n'est qu'une enfant, elle ne peut t'etre d'aucune utilité. Je ne pense pas que tu sois assés fou pour faire quelque fonds sur les talents que tu espères lui donner dont elle est encore fort loin et qu'il est bien douteux qu'elle acquière jamais. Quand elle les aurait effectivement, quel profit tire-t-on des travaux d'une femme qui est toujours ou grosse ou en couche. L'exemple de ta mère et de la mienne ne fait rien icy, elles avaient des talents tout acquis et elles n'étaient pas nées en Italie où tout le mande est paresseux, particulièrement les femmes; je te prie de considérer que ton bien est asse^ borné pour ne pouvoir faire un état heureux à deux personnes et â une famille, ou peut être il faudrait commencer par comprendre plusieurs parents de ta femme. Qu'à l'égard du fruit que tu peux espérer de l'usage de tes talents àParis (car tu sçaisbien qu'en Italie à peine ces talents suffisent-ils pour se procurer le simple nécessaire), le fruit qu'ils peuvent te procurer à Paris t'est inconnu puisque pour en être certain il faudrait que tu en eusses fait l'essay, il y a beaucoup de gens de mérite dans cette ville et pour y aller de pair avec eux, il faut beaucoup de talents. Il est vrai que tu as lieu d'espérer d'y réussir, mais pour ne te rien cacher il te faut encore du travail et

côté des vertus morales : charitable et sensible envers les pauvres, ou les personnes dans la détresse, il n'eût ambitionné de fortune que

de V étude, étude facile à la vérité et qui, au point où tu en est, ne semble demander que de l'assiduité et de la santé. Tu t'es fait asse^ habile dessinateur, mais il est bon que tu taches de te fortifier dans la couleur, l'intelligence de lumière et le pinceau. C'est pourquoi aiant bien considéré ce que j'ay vu de belles choses en Italie et l'ayant encore plus examiné dans l'intention de t'en écrire d'une manière qui te put être utile (car je te prie de me regarder plutost comme ton amy que comme ton parentj j'avois dessein de te presser d'aller achever d'étudier à Venise. Rome ne suffit pas pour faire un peintre malgré la quantité de belles choses qui y sont. C'est Paul Veronèse peut être le plus grand et le plus étonnant de tous les peintres qui ont jamais existé qu'il te seroit maintenant nécessaire d'étudier, grand et admirable génie, dessinateur excellent et plein de vérités et de grâces quoique quelquefois incorrect, couleur admirable, pinceau merveilleux. La quantité et la beauté des chefs d'œuvre de ce maistre est digne d'admiration dans cette même ville, encore d'autres hardis coloristes bons à étudier dont je ne te parler ay point icy, les peintres de Florence ne sont que des dessinateurs gris et sans couleur quoiqu'il y ait bien des choses admirables à Bologne,

l'Ecole de la couleur est Venise

« Rends toy habile homme et alors on te pardonnera tout ce que tu voudras faire pourvu que je sois assuré que tu pourras te faire un sort agréable, c'est tout ce que je demande. De la ville où tu seras, tu peux aider ou secourir cette famille à qui tu prends intérest, mais absolument n'y reste point ni même dans l'état du pape jusqu'à ce que tu sois tout à fait formé. Cette demoiselle trop jeune peut fort bien attendre et même le doit pour son propre bonheur : puisque de tes talents dépendra son bien ou mal être. Je suis fâché d'être obligé de te dire qu'il te manque encore quelque chose pour être habile homme, mais je te le dis en amy et pour ton bien. Je m'embarrasse moins de sçavoir qui tu épouse que de te sçavoir habile homme. Tu le peux, mais pour cet effet il faut rompre ou suspendre cet engagement qui t'a empêché de presque rien faire pendant tout le temps que j'ay été à Rome. Tu ne peux point travailler tranquile dans cette maison, sors en, laisse y plutost tout ce que tu y as,

pour venir pkis efficacement à leur secours. Protecteur et soutien de ceux qui se livraient aux arts, non-seulement il était toujours disposé à aider les jeunes artistes de ses conseils, mais il en a aidé plusieurs de sa bourse, et, ce qvii est encore plus caractérisé, il en a appelé plusieurs auprès de lui et a subvenu à tous leurs besoins par le seul désir de soutenir leurs efforts et sans aucune vue d'intérêt personnel. Si M. Gochin s'est livré à des entreprises, jamais son intérêt personnel n'a été sa boussole, jamais il n'a grossi sa portion légitime aux dépens de celle des artistes qu'il employait, et s'il a rencontré dans sa vie des ingrats, leur ingratitude n'a jamais pu altérer en lui son penchant décidé à vouloir faire le bien même ; c'est la seule passion qui l'a accompagné dans son tombeau et qui se trouve retracée dans son testament. »

c'est une bagatelle en comparaison de l'embarras ou tu te vas mettre. Vas à Naples plutost, enfin fais-toy un habile homme je te le repète, adieu mon cher amy, réfléchis bien, décide-toi promptement, je suis de tout mon cœur ton serviteur et amy.

« G. N, CocHiN.

« Je ne t'écris cety qu'en supposant que la nouvelle est vraie. »

ARMi les livres d'art et de luxe du xviii'' siècle, il en est un qui est une merveille et un chefd'œuvre, l'exemple sans égal de la richesse d'un livre. Cet ouvrage, le grand monument et le triomphe de la vignette, qui domine et couronne toutes les illustrations du temps, nous l'avons nommé pour tous les amateurs. Ce sont les « Contes de La Fontaine » : l'édition dite d&s Fermiers généraux et méritant ce baptême de leurs noms, vrai livre royal des derniers financiers Mécènes, une des plus belles dépenses de l'Argent intelligent et sensuel du règne de Louis XV.

De ce livre pour lequel nulle dépense n'a

io8 L'ART DU XVIII" SIECLE.

été ménagée , de ce livre où il y a des images pour chaque petit poëme , où les meilleurs graveurs se sont disputé les planches, où Choffard a jeté presque à toute page ses ingénieux culs-de-lampe; de ce livre, le modèle inimitable de la gravure galante décorant le conte libre, — une page, la première d'un des deux volumes, montre, comme un pendant du portrait de La Fontaine, le portrait du dessinateur Charles Eisen ^

Ce dessinateur français sort de souche flamande, de peintres flamands. Il a pour père François Eisen, qui était venu de Bruxelles chercher fortune à Valenciennes, dans cette province encore annexée à l'art de la Flandre. Marié là en 171 6, François Eisen y peignait des Saintetés pour les églises du Béguinage, des Brigittines, des Ursulines, de l'abbaye de Vicoigne. En 1745, des difficultés avec l'administration de Valenciennes, et une rivalité avec son confrère, le peintre Gihs, le déterminaient à repasser à Bruxelles, dont le chassaient bientôt la guerre dans les provinces belges et

I . Ce portrait a été gravé par Ficquet, d'après une peinture de Vispré.

la prise de Bruxelles par le maréchal de Saxe. Il rentrait en France et venait se fixer à Paris. A Paris, il se mettait à peindre de petits tableaux, où il alliait le précieux de Miéris à la mode d'espag-nolerie que Vanloo essayait d^introduire dans Fhistoire et dont plus tard Frag-onard allait faire sa fantaisie. Badinag-es, scènes d^espièglerie et de polissonnerie g-aminante entre filles et g-arçons : les petits g^arçons en tuniques à crevés, au chapeau à la Henri IV; les petites filles à collerettes, à colliers de perles, à coiffures de plumes 5 le tout mêlé de chiens, de chats, de perroquets, des camarades domestiques de Fenfance. Telles étaient ces plaisantes compositions, marquées de ce g-ermanisme qui s^épanouira à la fin du siècle dans les petites peintures de Wille et de Schenau. Elles eurent un g-rand succès, et elles lui eussent ouvert les portes de TAcadémie, nous dit Hécart, s'il avait voulu s y présenter. Au bout de long-ues années, le genre ayant vieilli avec le peintre dont la main devenait moins preste, François Eisen était forcé de rogner sur ses dépenses et de se réduire à un pauvre petit logement rue de la Huchette.

Hécart, qui y fit sa connaissance en 1770, nous dit que le peintre avait alors quatre-vingtcinq ou quatre-vingt-six ans, et sa femme presque autant de vieillesse que lui. « Il s'était assujetti au goût des marchands de tableaux qui lui donnaient de l'ouvrage, il peignait pour eux des tabagies, des caricatures, des bambochades. Les tableaux avaient six et sept pouces de hauteur, il en faisait deux ou trois par mois et on les lui payait trois louis chaque. Ce gain suffisait à ses besoins. Il était encore alors d'une vivacité pétulante et ne se servait pas de lunettes... Ses organes s'étant afiaibhs à l'âge de quatre-vingt-dix ans, il fut reçu avec sa femme aux Incurables et ils moururent dans cet hospice ^ » YJAlmanach des A?^ttstes de 1776 dit de François Eisen : « Il se fût immortalisé, si l'histoire avait eu plus d'attraits pour lui. »

Pendant son séjour à Valenciennes, François Eisen avait eu de sa première femme, Marguerite Gainze, sept enfants, dont le troi-

I. Biographie valenciennoise (par Hécart), recueil de notices extraites de la Feuille de Valenciennes, de 1821 à 1826. Valencieuiies, imprimerie de J.-B. Henry, 1826.

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