‹ L'art du dix-huitième siècleChapitre 9 sur 63 · II · texte numérisé non relu

II

fa die et profanée dans une molle traduction. Et quoi de plus passé, de plus mort à présent dans cette œuvre, que ce genre auquel Cochin s'était spécialement voué, et qui lui valut, dans l'estime de l'art, une si haute place, une reconnaissance de grand peintre d'idées, presque un brevet de génie? C'est pourtant là, dans le bel esprit de la vignette, dans la plus mauvaise poésie du xviii^ siècle, c'est dans VAllégorie que Cochin a dépensé le plus d'effort et de travail. C'est par là qu'il espérait la gloire que le râpeur de tabac Jérôme promet à ses dessins pour l'abrégé de M. le président Hénault : <i de vivre les années de cet immortel ouvrage. » VJ Allégorie lui semble, comme à tous les faux délicats d'alors, « le voile délicat sous lequel la morale présente aux hommes des vérités consolantes, des préceptes utiles » . A tout moment, avec Diderot, il s'enflamme sur des tableaux emblématiques, des symbolismes d'urnes, de Mort foulée aux pieds, de Temps à la faux brisée, de figures parlantes '. Cochin passe maître dans ce genre

I. Mémoires de Diderot. Vol. IV. — Correspondance de Grimm. Vol. V.

si goûté, qui va jusqu'à habiller dans Vlconologie tous les mouvements de l'âme humaine. Ce ne sont, dans son imagination, qu'incarnations d'idées abstraites et métaphysiques. Sa tête travaille à des Apothéoses de Roi protecteur des arts et des sciences. Il précipite les Religions pour recevoir, dans des gloires, les âmes de princes portées sur des lits de têtes d'anges à collerettes d'ailes. Pour la fausse convalescence de la Pompadour, il grave une sorte d'ex-voto à Hygie chassant avec tin caducée une Parque aux ailes de phalène. Autour des funérailles, il personnifie les Vertus, la Valeur, la Justice, la Vigilance, l'Etude, la Prudence, la Pudeur, la Tendresse conjugale. Il fait déchirer par un squelette le voile de la modestie d'une vie, écrire par l'Histoire dans un livre placé sur la poitrine de Saturne, qui a les mains enchaînées derrière le dos. Dans ses Temples de Mémoire, il mêle l'ex-voto au madrigal, le Paradis à l'Olympe, les rayons chrétiens à la foudre païenne, les champs Elysées de Fénelon aux nuages de l'Encyclopédie \ fait planer Minerve avec son hibou à coté de la Foi avec sa croix. 11 illustre une histoire de France

en rébus avec des fonds où Ton voit l'Ignorance du moyen âge aller dans la nuit, en bonnet d'âne, les yeux bandés ; il peint en groupes amphigouriques les règnes des rois à cuirasse, entourés d'uu tourbillonnement d'éclairs et de Renommées sonnant la trompette des événements. Jeux puérils d'ingéniosité, imbroglios de finesse, d'attributs, d'allusions, charades sentant la poésie jésuite et la dictée d'un abbé de Marsy, où reviennent toujours les lourdes Vertus, les rondes et niaises figures d'Idéal, les bovines tètes de femmes du dessinateur monotone. Sur cette pente, Cochin ne s'arrêtera pas. Il ira jusqu'à cette Iconologie qui représente : V Affabilité, par une jeune fille simple, modeste, coiffée d'vm voile très-clair, tenant des roses et une guirlande de fleurs ; V Affection, sous les traits d'ime femme habillée en vert, une poule et un lézard à ses pieds, des ailes au dos pour signifier sa célérité à voler au secours des personnes 5 le Scrupule enfin, comme un vieillard inquiet, regardant le ciel, en tenant un crible d'où s'envole la paille qu'il sépare du grain *.

I. IconologLe ou truite complet des Allégories j Emblèmes ^ etc.;

Le vrai talent de Cochin est d'avoir été le dessinateur-décorateur des fêtes et des pompes de Louis XV. L'artiste en donne Fesprit, le mouvement, la grâce tortillée. Il nous donne la politesse courant dans les saluts, la carrure des petits habits, la vivacité des rencontres, le gonflement des révérences, la désinvolture des gentilshommes, la main dans le gilet bombé; les petits seigneurs bien cambrés, bien campés, Fhabit carré, Fépée en brette ; les figurines de petites femmes avec leur taille de poupée et leur envergure de robe à la Watteau. Il nous montre les sociétés décroissant dans la perspective des plans, et arrivant à des proportions de quelques lignes qui gardent le geste, la tournure, l'expression, la physionomie. Feuilletez ces pages où il a fixé le souvenir des réjouissances ou des tristesses publiques du temps, vous verrez quel habile artiste est le dessinateur-graveur pour grouper des bourgeois devant Tillumination de la rue de la Ferronnerie. Et jette-t-il une cour de Meudon devant un feu d'artifice, comme il

ouvrage utile aux artistes, aux amateurs, et pouvant servir à l'éducation des jeunes personnes. »

sait semer un public de duchesses et de grands cordons sur des chaises ou sur l'herbe, mêler des groupes, pencher des têtes, renverser sur le gazon, des paniers aux cerceaux à demi soulevés, faire tendre des mains d'homme à des spectatrices assises, distribuer harmonieusement toute une pyramide de têtes dans l'ombre! Partout, dans ces assemblées de beau monde, quel balancement et quelle variété des attitudes! Quelle vie dans toutes ces petites marionnettes de l'attention, dans ces curieuses, le nez en l'air! Voyez-vous ces petites femmes poussées et traînées sur des fauteuils à parasol en baldaquin, ces autres en mantelet et en fanchon noire, bouffantes et rengorgées, se promenant sur le sable du jardin, toutes un éventail à la main. Les abbés, leur petit manteau envolé du dos, passent en saluant. Des ducs causent appuyés siu* leurs cannes. A la marge de marbre des bassins, la paresse s'étend et s'accoude. Il y a des pas de seigneurs qui se tendent comme pour un quadrille, et des marches tendres de couples qui vont doucement, la jambe de l'homme chaussée de soie, poussée par le ballon de la robe

de la femme : c'est le jardin de Versailles qui revient par un jour de fête. Et voulez-vous les cérémonies du Palais, de sa grande Galerie, de sa grande Ecurie, son Théâtre, sa Chapelle, avec leurs majestueux événements d'un jour, voulez-vous les messes, les danses, les jeux? Peu d'hommes aussi adroits que Cochin pour vous donner l'illusion et l'éblouissement de ces déploiements de luxe royal, ordonnés par le premier gentilhomme de la chambre. 11 sait spirituellement remplir ces estrades, ces tribunes, de femmes de la cour, il les groupe comme en bouquets, il les penche l'une sur l'autre en médisances chuchotantes ; il excelle à ces rampes de têtes, à ces premiers plans de dos de seigneurs battus des larges bourses de leurs perruques, et montrant des bouts de manchon- et encore à ces jeux dans la grande Galerie, encombrée de tables, oii le Roi et la Reine « tiennent appartement », le Roi jouant au lansquenet, la Reine au cavagnol.

Il a des planches, comme le mariage du Dauphin dans la chapelle de Versailles, où toute la cour semble éclater de richesse et de magnificence. Sous la coupole, entre les deux colon-

L'ART DU XVIIIo SIECLE.

nades de l'église, dans le chœur, on sent se presser tous les grands noms, toutes les charges, toutes les dignités, toutes les beautés et toutes les grandeurs de la cour : les officiers du Roi , les dames de la Reine, dans ces habits d'or et de broderie, ces robes sur grand panier, ces corsages busqués de pierres précieuses, ces grappes de têtes de femmes aux cheveux ruisselants de diamants, le repentir sur une épaule; — armée de duchesses qui font cercle sur trois rangs autour de la bénédiction de l'anneau nuptial que le Dauphin passe au quatrième doigt delà main gauche delà Dauphine. Quelle grandeur encore, quel éclat, quelles perspectives de minois, quel rappel, quelle présence, pour ainsi dire, du spectacle et des spectateurs, dans ces figurations d'un spectacle à la grande Ecurie : le théâtre de cinquante-six pieds de profondeur où résonnent les vers de Voltaire et la voix de Clairon ; la salle prodigieusement ornée, tarabiscotée, ses galeries en portique, aveuglées du feu des milliers de bougies, de ses girandoles, de ses candélabres chantournés ; les loges à ventre regorgeant de spectatrices, inondées de lumières, et en bas, devant la

balustrade de Torchestre, le grand carré vide et respectueux bordé de quatre lig^nes de femmes en grand habit, qui s'étend, — comme le tapis d'un trône, aux pieds des deux fauteuils du Roi et de la Reine, des deux tabourets du Dauphin et de la Dauphine !

Où retrouver la solennité superbe d'un Bal paré de 1745, sinon dans cette vue de la salle du Manège couvert, montrant tout ce resplendissement de lustres pendus au plafond par des Amours avec des guirlandes de fleurs, sous le feu des milliers de flambeaux à branches , à pendeloques de cristal, reflétés dans les glaces; — une espèce de théâtre à estrade, laissant une sorte de grande scène solennelle à la majesté dit menuet dansé par le Dauphin et la Dauphine? Et comme il déroule les panoramas de fête, les ordonnances réglées par M. de Richelieu ou M. de Bonneval, il déroule aussi, avec la même entente des foules, le même goût d'arrangement, le même sentiment de somptuosité ornementale, les grandes pompes funèbres qu'inventent les Perot et les Slodtz, pour être les apothéoses du néant royal ou princier. Cochin est le spécialiste sans égal pour donner l'impression de

ces grandes basiliques, Saint-Denis ou Notre- Dame, sombrées dans le noir des vastes tentures trouées du feu blanc des cierges grésillant de lumière, sur un fond de nuit. Il se montre le vrai dessinateur de la Mort-Pompadour dans ces grandes planches d'enterrements ou de pompes funèbres qui ressemblent aux opéras du tombeau, avec le dais fleurdelisé à la voûte ; le nuage de ballet sur lequel flotte le squelette armé de sa faux; le cercueil ronflant, sur le soubassement orné d'une mythologie de fontaine de Versailles; la grotte de l'Eternité ornée de nymphes, d'Amours et d'un vieux Fleuve ; la chaire empanachée comme un lit à la polonaise; le prélat en dentelles gesticulant l'oraison funèbre ; les « Princesses du deuil » faisant porter la queue de leur mante à trois gentilshommes ; les tribunes emplies de femmes et d'abbés. Archevêques, évêques, une ligne de prélats en chape, des hérauts d'armes encapuchonnés de noir sur leur tunique à fleurs de lis, les gardes de la porte, leur mousqueton sur l'épaule, et les deux files immenses de robes, — Parlement, Chambre des comptes, Cour des aides, Université,

Corps de ville, — dont la moitié veille et dont l'autre dort.

En si haute position, assis à la droite de M. de Marig-ny, g-ouvernant sous son nom et à son ombre l'art du temps , riche d'une aisance éclatante qui le fait traiter, avec un luxe presque princier, ses camarades à la sortie des apurements de comptes de l'Académie ; zélé à la défense de ses confrères et des droits de son corps, champion des privilèges académiques au service desquels il met sa plume, des livres, des brochures, des articles de journaux, jusqu'à des dessins allégoriques échappés à son indignation et offerts par lui à la Justice *, lors du procès intenté par les maîtres peintres de l'Académie de Saint-Luc à l'Académie royale de peinture, Cochin, l'académicien influent et militant, l'adversaire en vue des premières

I. La Justice protège les arts^ « composé et dessine par Cochin fils, qui a fait présent de ce dessin à M. Séguier, avocat général du parlement de Paris, rapporteur de cette affaire, grawé en manière de crayon par Demarteau en 1764». La Justice fait prendre la plume^ la Raison dicte ^ « estampe dessinée et gravée par Cochin fils, qui a fait présent de ce dessin au secrétaire de M. Séguier, en reconnaissance des soins qu'il s'est donnés à l'occasion de ce procès gagné par l'Académie royale, gravé en manière de crayon par Demarteau en 1765 ».

tentatives révolutionnaires de Tart, ne pouvait échapper aux jalousies, aux haines, aux colères qui commençaient à se lever du bas de la peinture et de la sculpture contre les privilèges et les prétentions exorbitantes d'une aristocratie de confrères. Ce sourd déchaînement contre sa personne éclata en 1767, à l'occasion du prix de sculpture, lors de sa lâche déférence pour les exigences de Pigalle, qui avait osé dire : « Si l'on ne couronne pas mon élève, je quitterai l'Académie. "L'injustice faite, Moitte, couronné à la place de Milon : sifflets, mépris, injures, toute l'exaspération des élèves se tourna contre lui. Vainement il criait que les mécontents vinssent s'inscrire chez lui ; il n'apaisa rien. Et le samedi suivant, en sortant du Louvre, il lui fallut passer entre la haie des dos de tous les jeunes gens. Un moment même, sur le bruit d'une proposition de les décimer, ils firent menace, rapporte Diderot, de le cribler de coups d epée K Et, tandis que sa personne se dépopularise, son talent, ce talent si bruyamment et si largement louange, se

I. Mémoires et correspondance de Diderot. Vol. IL — Salon de 1767.

discrédite. Les sévérités commencent. On juge, on attaque Tartiste ; on jette le dédain sur ces dessins allégoriques de Thistoire de France auxquels il attache tant de prix. Vient l'heure de la réaction déjà indiquée contre les estampiers, contre Gravelot, contre Eisen. Çà et là, dans les livres d'art, se lèvent les insinuations, les récriminations contre la gravure en petit, accusée d'éteindre le feu du génie, de tuer le grand art de la gravure, de répandre dans la multitude un goût bizarre, d'être enfin cet abaissement : un misérable moyen de gain pour les nouveaux besoins de luxe des artistes. L'abbé Lebrun, dans son réquisitoire contre la vignette, désigne clairement Cochin comme le plus grand coupable, lorsqu'il flétrit ce genre sec et maigre, enfant de l'intérêt, vrai passe-partout des livres médiocres, genre pauvre qui, avec des traits mesquins, a la folle prétention de représenter de grandes choses, « genre qui ne fit jamais la gloire d'un académicien ^ » . L'attaque sem-

I. Lettre par un amateur dans VAlmanach historique et raisonné des architectes j peintres, sculpteurs j graveurs et cisekurs. Paris, chez la V^ Duchesne. Année 1776.

ble avoir touché Cochin, qui ne répondit pas cette fois, mais qui se laissa défendre par son élève et ami Gaucher dans le Désaveu des artistes, servant de réfutation à V Almanach historique, une brochure moqueuse à travers laquelle on sent passer le dépit de l'homme qu'elle défend. Dès lors on ne voit plus Cochin exposer qu'une seule fois ; et quoiqu'il ait eu cette fortune de pouvoir travailler jusqu'au jour de sa mort, et que sa main reste ferme, sûre et fine, dans les portraits signés des toutes dernières années de sa vie, il a l'air de bouder le public et de vouloir se retirer de lui, voyant et laissant venir ce qui vient, le triomphe de l'antiquité de Vien et la naissante gloire de David, avec un peu de l'aigreur d'un oublié et d'un vaincu. Donnons ici une lettre de lui, vraie Revue du Salon de 1785, qui nous montrera cette attitude de sa vieillesse, le trouble de ces vieux artistes de Louis XV, les yeux éblouis malgré eux et un peu blessés par la régénération de l'art :

Mon cher ami,

3' crois à la campagne lorsque vous m'aves adressé la lettre de change ; Je n'ay pu la recevoir qu'à mon retour. J'ai payé

la pension , et je joins ici la quittance. M. Belle, qui a dîné chei moy hier^ m'a dit qu'il avoit fait ce que vous aviés désiré; que le jeune homme lui avoit fait dire qu'il devait encore avoir entre les mains telle et telle chose ; qu'il avoit fait répondre qu'il les lui rendrait en temps et lieu^ quand il en aurait l'ordre ; nous n'avons pas pu nous expliquer davantage, étant un nombre de personnes que Je ne voulais pas qui nous comprissent.

J'ay vu un moment M. Goeslin, et j'ay été bien fâché de ne m' être pas trouvé en liberté de le prier d'accepter une soupe, pour boire ensemble; mais j'étais engagé de manière à ne pouvoir in en débarrasser.

Je suis bien fâché que vous ne soyés pas venu à Paris j mais peut-être aurois-je eu de plus le déplaisir de ne pouvoir Jouir de votre présence^ par les engagements de campagne que Je ne pouvais rompre parce qu'ils étaient forcés par la •reconnaissance d'un bienfait. Je suis fâché aussi que vous n'ayés pas pu voir le Salon, car il y avoit des choses qui vous {auraient donné de la satisfaction. M. Vien s'était un peu surpassé, et son grand tableau d^Hector rapporté à Troye étoit fort bien composé. Vous jugés bien qu'il y avait, comme de 'coutume, quelques figures qui, à force de chercher le simple et le fiaif, approchent de la bêtise ; des draperies bridées et collées fur le nud, etc . ; mais l'ordonnance étoit belle et asses noble, ".t heureusement il a évité de tomber dans cette obscurité triste 1?/ fausse qui avoit déparé son tableau du Salon précédent. jagrenée^ l'aîné, n'a pas brillé autant qu'il y a deux ans. \a composition étoit dispersée, ses figures paraissaient petites t mesquines. Il y avoit des beautés de détail, mais le tout 'toit cruellement déparé par un ton général d'ambres bleuâtres ni'on avoit déjà eu lieu de lui reprocher il y a deux ans, iais qu'il a encore plus outrées cette fais-cy.

Lagrenée, le jeune, son frère, avait un tableau qui était ahscur, où toutes les couleurs locales étaient perdues : les arbres n'étaient pas verds, au plutôt tout le tableau l'était. Il na rien gagné à être rapproché de la vue, car rien n'y étoit rendu avec sain et vérité.

David a été le véritable vainqueur au Salon, non qu'il ri y eût à désirer, surtout dans la disposition des figures et des grauppes, dans le choix des caractères de tête, etc. Alais une exécution si belle et si ferme, une sûreté de dessin et des détails excellemment rendus ont, avec justice, mis ce tableau au-dessus de tous les autres, d'autant plus qu'il a abandonné cette couleur noire qu'il avait mise à la mode, et que les autres n'ont saisie qu'à son imitation. C'est un piège qu'il leur a tendu involontairement . Il s'en est tiré et les y a laissés. A la vérité, je ne crois pas que ce soit pour longtemps, car ils ont bien vu, à ce salon, leur erreur, et le public, d'ailleurs, le leur a assés reproché.

Vincent et Peiron ont été principalement les victimes de cette mauvaise mode. Vincent avait, à la vérité, l'excuse de ce que son sujet se passe dans une prison. Alais on n'est pas obligé de supposer une prison noire. Son tableau a beaucoup gagné à avoir été redescendu. On y a vu une belle correction et une exécution vraye et soignée.

Celui qui perdait le plus étoit Peiron, qui, sans nécessité et dans une scène qui se passe dans un palais, s'était avisé de rembrunir tout son tableau au point qu'à peine voyaiton ce que faisaient les figures, mais il a infiniment gagné à être vu de près. On y a vu de belles têtes, de l'expression, , une composition ingénieuse, des draperies excellemment exéim cutées; quantité de beautés de détail; enfin quelques artiste^ m'ont dit qu'ils ne sçavoient quel tableau ils aimeraient mieux

avoir fait de celui-là ou de celui de David. C'est trop dire. Celui de David l'emporte^ mais Peiron est bien méritant.

Renaud avait un tableau où il avait de la chaleur ; des figures traitées avec fermeté et hardiesse, mais dans le sisteme de couleur noire, d'ombres forcées, d'une perspective de mauvais choix, etc. Il a gagné à quelques égards à avoir été descendu en bas, et perdu à d'autres.

Menageot et Berthelemy n'ont fait que de mauvais tableaux. Celui de Menageot bien noir et quelques lumières par tache, d'ailleurs mal dessiné; celui de Berthelemy bien composé, mais du coloris le plus triste et le plus monotone.

Les tableaux de Suvée, beaucoup de mérite de détail, mais secs, plats et sans aucun effet.

Taraval, Le Barbier, Taillasson, etc., tout cela ne vaut pas l'honneur d'être nommé. Espérons qu'ils acquerreront ce qui leur manque. Ils auront beaucoup à travailler.

Je n'ay point encore entendu rien dire, ni même parler de M. Tierce; je seray au guet pour sçavoir si l'on hasarde légèrement des reproches contre lui.

A propos de Taraval, il est mort hier. Ce n'est pas une perte pour l'art, mais c'en est une pour son épouse. Il s'étoit marié, il y a environ six mois; d'ailleurs c'était un homme estimable à tous autres égards que ceux de la peinture. On meurt à tout âge. Rendons grâces au ciel de ce que nous existons encore, et soyons prêts à tout événement. Je suis, de tout man cœur,

Votre serviteur et ami,

COCHINK .

I. Lettre autographe signée de Cochin, communiquée par M. J. Boilly.

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