‹ L'art du dix-huitième siècleChapitre 23 sur 63 · Dictionnaire critique de biographie, par Jal · texte numérisé non relu

Dictionnaire critique de biographie, par Jal

2. Livrets de l'Académie de Saint-Luc. Eisen a fait le grand dessin de la gravure : Indulgence plénière donnée à perpétuité par le pape Clément XI aux fidèles qui visiteront l'église de Saint-Luc en la Cité. Planche faite avec les deniers de ladite confrérie en Vannée 1760. Il semble, du reste, le dessinateur ordinaire des brevets et convocations de TAcadémie de Saint-Luc. Nous avons là une curieuse gravure, non signée, mais où se retrouve son dessin. De l'encadrement des choses de l'atelier, une selle de sculpteur, une palette, des pinceaux, une tète de Niobé, un torse que dessine un groupe d'Amours ; se détache, tendu sur un chevalet, comme à un étal de boucher, avec sa tête et les pieds pendus sur le montant, la peau d'un bœuf, l'animal évangélique de saint Luc, dans le cadre de laquelle le Bâtonnier invite ses confrères aux premières vêpres qui se disent en la

sortes ^ Eisen illustrait, en 1770, les Baisers de Dorât, ce livre typique de sa vignette, le petit volume débordant de gravures, où l'artiste jette et prodigue son double talent de dessinateur et d^ornemaniste. Et qui mieux que lui était fait pour enguirlander d^images cette poésie de Dorât, jetée naïvement par le petit poëte comme le siu^sum corda de la galanterie et de Famour au libertinage du siècle } Eisen y sème les médaillons et les allégories du Plaisir; les autels où les colombes se becquettent sous les colonnades de palmier; les petits temples aux colonnes torses, aux chapiteaux d'acanthe, au dôme diadème de fleurs, effleuré de coups d'ailes d'Amours. L'érotisme des petits

chapelle Saint-Luc, de l'église des R. P. Jacobins, à quatre heures du soir, le 17 du mois d'octobre.

I. Mentionnons, de 1747 à sa mort, les OEuvres de M""^ Deshoulières, 1747; VArt d' aimer ^ 175 1 ; Angola, 175 1 ; Voyage dans Vautre monde, i?)^ 5 la Christiade, i753 5 V Eloge de la folie, d'Erasme, 1757 ; les Lettres péruviennes, Lucrèce, i75'4 ; la Thériacade, les Saisons, 1759 ; les OEuvres de Grécourt^ 17)4; i&^Sens^ 1766 ; les Héroïdes, de Blain de Sainmore, 1768; Narcisse dans Vile de Vénus, les Qiiatre Parties du jour et les Jeux de la petite Thalie, 1769 ; la Henriade et le Théâtre de Voltaire^ 1770; le Tableau de la Volupté, 1771 ; la Pipe cassée, les Géorgiques, etc., etc.

nS L'ART DU XVIII« SIECLE.

vers brille et pétille dans ces en-têtes et ces culs-de-lampe qui montrent, du recto au verso des pages, des apothéoses de volupté, des couples sur des ottomanes, encensés par la fumée des brûle -parfums, des Cupidons foulant aux pieds toutes les couronnes de la terre, des Aurores, de la petitesse et de la finesse d'une pierre gravée par Guay, repoussant le voile d'une nuit heureuse au bas de la dernière rime d'un baiser. Et partout, dans cette sorte d'illumination et de pétillement de la gravure, dans le feu de joie des ciels et des paysages, brillent ces petites déesses mignardes, debout ou couchées, les petites Vénus qui pourraient se faire une conque d'une foliole de rose, ces figures microscopiques de femmes en forme de poire , qui tiennent à la fois de la pendeloque et de la perle baroque. Car Eisen est l'homme du nu féminin infiniment petit, du nu de l'in-ii. 11 excelle à faire tenir sur un rien de papier la nudité de la Fable telle que la comprend la poésie et l'art du temps. Et il n'a point d'égal quand il enferme dans la grandeur d'un chaton de bague le déshabillé de la Mythologie du xvm* siècle.

Là est son vrai petit talent, un talent qu'il faut, après tout, se garder d'exagérer, et qu'il serait injuste de mettre sur la même ligne que le talent de son rival et de son maître Gravelot. Ne confondons pas, ne comparons même pas les deux artistes : l'un, avec son fond de Flamand, l'ouvrier mécanique et à la tâche, le pacotilleur de la vignette ; l'autre, plus que Français, Parisien, plein de la conscience et de l'amour de son art, ne travaillant qu'à son heure, ne produisant qu'à sa satisfaction. Gravelot est un sérieux dessinateur. Sa vignette atteint au style du galant. 11 donne en petit cette note absolue du charme de son temps, un rien de cet idéal de coquetterie que Watteau donne en grand. Eisen n'a presque toujours qu'une grâce inférieure. Son dessin mou, rond, sans étude, ne tient pas à côté de ce dessin de Gravelot serré, délicat, iini et vivant jusqu'au bout des extrémités des doigts d'une main. Ses personnages sont marqués au signe d'une vulgarité courante. Ses seigneurs, ses amoureux auraient besoin de prendre des leçons du marquis de Polainville, de la comédie de Boissy, pour porter leur chapeau « comme on

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le porte à la cour de France » : ils ont une face de Jeannot, l'air de farauds et de garçonsmarchands endimanchés, ou de laquais gênés dans les habits de leurs maîtres. La femme, chez Eisen, dans toutes les iig-ures qu'il a improvisées d'elle, ne semble que le type banal, égrillard, souriant et inerte de quelque modèle de la rue sur laquelle il a jeté une robe de dame ; une sorte de poupée à grosse mouche à la tempe, décolletée et falbalassée, la jupe courte, le corsage à l'air, à laquelle le dessinateur ne fait prêter que la fadeur d'une monotone afféterie. Car Eisen, — regardez ses Contes de La Fontaine, ses grandes vignettes de la vie familière, — Eisen est toujours inexpressif presque inanimé. C'est vainement qu'on chercherait chez lui ce qu'exprime et ce que respire de la femme du temps le dessin de Gravelot, les délicates attaches de corps, les fins emmanchements de col, d'épaules, de bras, de poignets, l'air, la tournure, le costume même, l'envolement étoffé de ce petit être fragile, divin et jamais crotté, qui touche à peine terre dans telle des vignettes pour les Contes de Marmontel, ou la miss Jennj' de

M""* Riccoboni. Le plus subtil, le plus aimable de la délicieuse créature du siècle, sa physionomie espiègle, mutine, ou tendre 5 le piquant honnête de sa volupté, l'aristocratie de toute sa personne, tous les raffinements que lui avait donnés, comme à l'objet d'art par excellence, une civilisation extrême, cela a toujours échappé à Eisen : l'exquis et le suprême lui ont manqué dans son genre.

La vignette est alors triomphante , elle règne. Eisen est à l'apogée de son talent, dans ces années où il fait suivre les Baisers d'Anacréon du Tableau de la Volupté, de Phrosine et Mêlidor, du Temple de Guide, de Tarsis et Zélie, des Fables et du Recueil de Poëmes de Dorât. Il devient l'illustrateur patenté de la poésie, et ses dessins font passer jusqu'aux vers de M. de Pezay^ Ace moment une réaction éclate, dans un grand parti de l'art, contre la vignette, et les attaques contre lesquelles Cochin lui-même

I. Grimm dit à ce propos : « Messieurs, vous vous faites trop imprimer. Si vous ne finissez, nous dirons incessamment que vous nous vendez les jolies images de M. Eisen pour faire passer vos vers, qui ne le sont point du tout. » (Correspondance littéraire, vol. IV.)

n'est pas protég-é par sa position officielle, sa réputation consacrée, ses écrits, l'effort du grand style de ses derniers dessins ; ces attaques se déchaînent, s'emportent à l'injure contre les vignettistes moins autorisés, contre les dessinateurs qui sont purement artistes, contre les talents de ces hommes qui ne sont rien, comme Gravelot, ou tout au plus obscurs professeurs de l'Académie de Saint-Luc, comme Eisen. Donnons ici des duretés, des injustices soudaines de l'opinion publique, la mesure et le ton, d'après ce singulier et curieux volume : Dialogues sur la Peinture, Tartoiiillis, ijj}, qui met en scène le fameux marchand de tableaux Rémi, un mylord et Fabretti. Ecoutez cette exécution :

« M. Rémi... Notre gravure va un peu nous venger de la sculpture itahenne.

Mylord. Ah parbleu. Monsieur Rémi, vous vous y prenez mal dans ce moment-ci, et je deviens partie.

Al. Rémi. Comment, Mylord! ce début est brusque.

Mylord. Il ne Test pas encore assez. Notre belle édition de VAî^ioste de Baskerville, eh bien.

ils Font polluée par de maudites vig"netces de ce pitoyable Eis... (en), j'avois défendu expressément qu'on remployât ; mais je me suis si fort fâché que pour les derniers chants il n'y aura rien de sa façon, il y a longtemps qu'il nous infecte de ses dessins, mais nous venons de le bannir honteusement de toutes nos presses.

M. Rémi. N'en parlons plus, il y a d'autres dessinateurs.

Mylord. N'allez-vous pas encore me citer votre Grav. .. (elot), son Tasse, son Corneille et ses nombreuses infamies?

M. Rémi. Il est défunt, le pauvre homme, son âme est en paradis.

Mylord. Le purgatoire ne sert donc de rien en France, et ses vignettes et ses tristes culsde-lampe auront donc été faits impunément? Mais ne troublons pas les cendres des morts.

M. Fabretti. Je suis tout étonné de vous entendre. Je croyois qu'il n'y avoit que la France pour les vignettes et la gravure.

M. Rémi. Pour la fécondité, on ne peut pas nous la contester. Tout est plein de nos

vignettes. Eisen en une serée en rempliroit un in-folio.

Mylord. Je croyois que cet Eisen ne reparoîtroit pas. Qu'il remplisse, s'il veut, les almanachs et les livres bleus... »

Cette vive attaque était un symptôme.

L'heure de la lassitude venait. A peu de temps de là, l'illustration du livre s'arrêtait avec l'affolement passé du siècle : le regain de la mode ne devait lui revenir que quelques années plus tard avec Moreau. Mais, dans la période qui suit la mort de Louir XV, la vignette tombe en discrédit ; et les vignettistes qui survivent à sa vogue n'ont plus guère de débouchés. Eisen devait être un de ceux qui perdaient le plus à cette petite révolution. Est-il à penser qu'à un moment les éditeurs de Paris se montrèrent aussi dégoûtés de ses dessins que les éditeurs de Londres, et qu'il se trouva sans ouvrage en France ? Fut-il chassé par le manque d'argent ou par ses dettes? Quoi qu'il en soit, en 1777, il quittait Paris et se rendait à Bruxelles ; il y allait « pour ses affaires, » selon une déclaration de sa femme. Il s'établit rue au Beurre, chez

un quincaillier nommé Jean- Jacques Clause, où il meubla une chambre. « 11 arrivait à Bruxelles, dit son compatriote Hécart, rong-é de goutte et tourmenté par les maux qu'entraînent le libertinage et la débauche. » On le voit : le libertin resta libertin jusqu^à la fin, à Fexemple de tous les maîtres, petits ou grands, du xviif siècle, qui ont eu le sentiment du nu féminin en étant des amoureux de la chair de la femme : Boucher, Greuze, Baudoin. Et la vie crapuleuse que le vieil artiste menait en Belgique accélérait sa fin. Il mourait le 4 janvier 1778 ^ En mourant, il n^avait pas dit un mot au quincaillier de sa femme ni des deux enfants lui restant encore des cinq qu^il avait eus ; il lui avait seulement laissé l'adresse de sa maîtresse Charlotte Martin, veuve de René de Coudray, « M'"^ de Saint-Martin, » comme l'appelait noblement Eisen en pays étranger.

I. Les Mémoires secrets de la République des lettres (vol. XI) enregistrèrent ainsi la nouvelle de cette mort : « i8 janvier. Charles Eisen, fameux dessinateur, et ayant le titre de peintre du Cabinet du Roi^ est mort à Bruxelles le 4 de ce mois. On connoît surtout ses dessins pour les Métamorphoses d'Ovide^ ceux des Contes de La Fontaine et ceux pour une édition de la Henriade. On lui reproche d'avoir abusé de la fécondité de son II. 10

Le Belge se dépêchait d'envoyer à cette adresse Tannonce de la mort de son hôte dans ce français de son pays : « ...Mais grâce à Dieu, « il s'est bien converti pour 7nourir. Le curé de « Saint-Nicolas lui a confessai et qu'il en a été « bien contens. 11 est enterré sur le simetierre « de Saint-Gudule le 6 du courant, je l'ay {( fait enterrer joliment. » Puis il arrivait au triste de'sa position, déclarait que, tant dettes que déboursés, le défunt lui était redevable de 376 florins, faisant en argent de France 7^2 livres, sans compter ce qu'il devait aux autres, ce qui pouvait bien porter la somme à mille livres. 11 craignait que les meubles et la bibliothèque dont son hôte, de son vivant, avait vendu une grande partie sans l'en prévenir, ne payassent pas la moitié des dettes. Le défunt l'avait assuré qu'il serait"payé sur ses meubles à Paris, au cas qu'il n'y eut pas assez chez lui pour le payer ; et le quincaillier terminait sa

imagination et de sa facilité, d'avoir gâté sa manière, et, pour courir trop après les grâces et l'élégance, de s'être souvent écarté de la vérité ; d'avoir donné dans le gigantesque et le tortillage. » Cette note est répétée mot pour mot dans la petite notice nécrologique que le Journal de Paris consacre à la mémoire d'Eisen.

lettre en priant M'"' de Saint-Martin d'avertir le père du mort. Mais ce n'étaient là que les dettes de Belgique. La veuve en trouva bien d'autres après avoir fait renvoyer la Saint- Martin de la garde du scellé apposé aux deux chambres occupées par Eisen dans la maison de la rue Saint-Hyacinthe ; elle voulut le faire lever pour l'inventaire : une nuée de dettes se leva de cette ouverture. Et pour s'arracher le peu que laissait le misérable insolvable, accoururent le chirurgien, le boulanger, le perruquier, le fruitier, le frotteur, auquel Eisen devait 45 livres depuis 1774, le propriétaire, maître Wasselin Desfossés, professeur en droit, enfin le graveur Patusse, qui réclamait 240 livres données à Eisen sur deux dessins qu'il devait lui livrer en 1773, et 36 livres données à compte le 7 février 1777 sur ces mêmes dessins « toujours promis et jamais faits ^ ».

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