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I. Dictionnaire critique de biographie, par Jal

EAN-MiCHEL MoREAU, plus connu SOUS le nom de Moreau le jeune, naquit à Paris, le 26 mars 1741.

H Son père était un perruquier de la rue de Bussy, qui prit plus tard une manufacture de faïence. L'enfant, qui devait être le dessinateur des dernières fêtes de cour et des suprêmes élégances du xviii® siècle, eut pour parrain un camarade de son père, perruquier comme lui, et pour marraine la femme d'un marchand de vin \

Dans la notice manuscrite, mise en tête de l'œuvre de l'artiste à la Bibliothèque impériale

I. Nous devons à l'obligeance de M. Mahérault les actes de l'état civil de J.-M. Moreau. Voici son acte de naissance, extrait des registres de baptême de la paroisse Saint-Sulpice, 1741 :

« Le 27 mars 1741 a été baptisé Jean- Michel, né hier, fils de Gabriel Moreau, perruquier, et de Marie-Catherine Villeminot, son épouse, demeurant rue de Bussy ; le parrain Jean- Batiste Yvernault, maître perruquier, la marraine Michelle Villeminot, femme de Remy Darlot, marchand de vin. »

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par la piété de sa fille*, M'"^ Vernet dit en parlant de son père : « 11 serait difficile de dire à quel âge il entra dans la carrière des arts. Sa mémoire, quelque bonne qu'elle fut, ne le lui rappelait pas, et, pour lui, avoir commencé de vivre et avoir dessiné étaient exactement une seule et même chose. » L'amour instinctif du dessin, l'occupation du crayon, ont pu être, chez Moreau, aussi précoces ; mais, chose bizarre, des témoignages amicaux attestent que le développement de son goût, la formation de son talent, furent pénibles et longs. L'artiste s'arracha laborieusement à lui-même. Il fut obligé de disputer le succès à une sorte de premier sommeil de ses facultés, à un engourdissement qui donnait à son travail un effort ressemblant à un ruminement lourd. Lui-même racontait et confessait à Lemonnier la dureté de ses efforts longtemps infructueux, les déboires du commencement de sa carrière, et l'injurieux baptême que lui avait valu de ses camarades le

I. Cette notice, publiée par les Archives de VJrt français , ne diffère guère que par quelques phrases insignifiantes de la notice de Feuillet, insérée au Moniteur de 1813, n" 355.

malheureux labeur de sa patience : on Pappelait le bœuf \ Sa première jeunesse se passa ainsi dans la lutte, mais dans une lutte où il fut soutenu, encourag"é, entr'aidé, poussé et porté en avant par l'émulation fraternelle avec un frère de deux ans plus âgé que lui, qui sera plus tard le g-ouacheur, l'aquarelliste, le peintre méconnu, un des inspirateurs de la couleur future du paysage anglais sur la toile et le papier : Moreau l'aîné.

Il avait dix-sept ans quand son maître, le peintre Le Lorrain", était nommé directeur de l'Académie des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg. Il le suivit en Russie, allant chercher

1. Notes biographiques sur Charles Norry et sur Moreau le jeiine^ par Lemonnier (écrites à la sollicitation de la société philotechnique dont Moreau faisait partie).

2. Les renseignements sont assez maigres sur ce peintre fort peu connu. Un catalogue de vente, sans date, donne la description des tableaux, dessins, estampes, bronzés, marbres, stucs, bras de cheminée et feux dorés d'or moulu, dont il est obligé de se défaire, ayant en l'honneur d'être choisi par l'Impératrice de Russie pour être son peintre. La Blancherie dit qu'à son retour de Russie il fit plusieurs plafonds en cire colorée pour le comte de Caylus et des dessins de meubles dans le goût antique pour M. de Lab've de Jully, qu'on préférait aux ouvrages de Boele. Il a peint pour Saint-Roch une sainte Irène. Et à la vente du marquis de Menars passent sous son nom

la fortune dans le pays, où son petit-fils devait un jour être reçu avec tant de gloire. Moreau était nommé là, professeur de dessin à l'Académie impériale de peinture et de sculpture. Mais en 17^9, après dix-huit mois de séjour, son maître était venu à mourir. Moreau, se trouvant isolé et dépaysé , renonçait à sa place, à l'avenir qu'assuraient en ce tempslà les pays de glace aux Français de talent ; et il revenait à Paris'. Le voyage, du reste, lui avait profité : le long trajet à travers la variété des peuples, la nouveauté de ces pays lointains , le caractère de ce bout du monde de l'Europe, les curiosités du sol, des mœurs, des usages, des monuments, des costumes, en

quarante dessins d'études et compositions faites pendant son voyage de Russie, les uns lavés à la sanguine, les autres à la pierre noire, avec un portrait de l'impératrice de Russie, fait en 1758, à la pierre noire.

I . Quel argent rapporta Moreau de Russie ? Fut-il chargé de quelque mission ou commission près du gouvernement français ? On ne trouve nul renseignement là -dessus ; et cependant dans le registre des dépenses de la cour, connu sous le nom de Livre rouge, Paris, 1793, nous relevons l'inexplicable mention suivante, à la date du 30 septembre 1790 : a Une somme de 30,000 livres pour rentes viagères au sieur Moreau, peintre du Roi. u

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frappant son attention, commençaient en lui Féveil de l'esprit d'observation.

A Paris , ne pouvant réussir à devenir peintre, ou plutôt peut-être forcé par la nécessité d'abandonner une carrière aux commencements si longes et si coûteux, il se décidait à entrer chez Le Bas. Le Bas commençait par lui confier une partie des planches de l'ouvrage de Caylus sur les antiquités grecques, romaines, étrusques. De sa première année d'essai dans la gravure, de cette année où il expose modestement à la place Dauphine, nous avons une très-petite pièce en hauteur, une Apparition de la Trinité au-dessus d'une foule de petites bonnes gens , assez maladroitement gribouillée et signée : M. Moreau invenit £t scidpsit, 1761. En 1763, on le voit encore à •l'apprentissage de son métier dans un espèce de fac-similé de Rembrandt, d'après Rembrandt : La Femme d'Uri au bain, qui ressemble à un mauvais Norblin. Les années suivantes, il faisait Feau-forte de quelques Greuze, entre autres de la 'Bonne Education , sur la marge de laquelle sa pointe, déjà habile et se jouant avec le cuivre, jetait un joli petit portrait

de femme et des croquis ayant déjà la signature et la hardiesse de main d'un talent presque formée Suivaient de nombreuses eauxfortes pour les compositions de Vernet, des épisodes de ses ports de mer, des dessous de gravure pour ses grands paysages, une Joute sur le Tibre, entre autres, curieuse pour Taspect du Tibre d'alors et la mémoire d'îlots sombres depuis. Au bout de toutes ses planches, petites ou grandes, nous le trouvons qui donne, en 1 768, l'eau-forte du Coucher de la Mariée, d'après Baudouin, une planche qui révèle dans l'élève de Le Bas un aquafortiste tout à fait supérieur, essentiellement léger et clair, dégagé de la sécheresse et de la lourdeur du métier, la pointe spirituelle à la façon d'une pointe de peintre mordant au cuivre, la taille brillante, lumineuse, piquante, touchant les figures de femme comme avec un ton de crayon relevé d'un trait de plume, ayant enfin

I. Dans le nombre de ces jeux d'eaux-fortes de Moreau, il faut citer de petites fantaisies, de vrais griftonnis de peintre, des fontaines jaillissantes égratignées d'une pointe vive et fine, et quelques petites bandes de têtes d'homme et de femme aiguillées qu'il a signées, je ne sais par quel caprice, J.-M. Moreau Parigino.

cette qualité artiste de Feau-forte , le croquant qui fait aujourd'hui rechercher ce que Moreau a ainsi gravé, d'après les autres, comme des eaux-fortes originales de maître, tant ces interprétations lui sont personnelles. N'en citons que ces quelques exemples : le Modèle honnête, d'après Baudouin, cette Philosophie endormie, qui est M""*" Greuze d'après Greuze, et la Fondation des Jîlles à marier, de Gravelot.

Cependant, du jour où il s'était fait graveur, interprète du dessin, de la pensée des autres, Moreau n'avait pas cessé de dessiner, de composer 5 il n'avait pas renoncé à l'ambition d'inventer et de créer. Heureusement il était chez Le Bas, ce maître qui avait comme les encouragements et les soucis d'un père pour les vocations et l'avenir de ses élèves. Le Bas aida Moreau à devenir dessinateur. Le samedi, il lui donnait la besogne qu'il devait faire le dimanche, et ne lui en redonnait que le samedi suivant, afin de ne pas le détourner des études de sa semaine. Avec cela, il le payait assez pour qu'il pût suffire aux dépenses de ses huit jours. Moreau avait ainsi la liberté de son temps pour dessiner d'après

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nature, chercher sur le papier les compositions qu'entrevoyait déjà son imagination , acquérir les aptitudes, les connaissances, toutes les sortes de mémoires qui devaient lui donner sa science future. Ses commencements sont timides ; et il faut aller chercher les premières figures sorties de son crayon dans des planches dont l'ensemble est dessiné par d'autres que lui, mais qu'il n'a pas oublié pourtant de recueillir dans son œuvre. Petits essais qui devaient plus tard faire sourire le maître parvenu à son développement : ce sont des homuncules, des diminutifs déjà spirituels de figurines, hommes et femmes en costume héroïque ou parisien, meublant et peuplant maigrement des dessins d'architecture, des épures géométrales et pompeuses : projet de place au Roi, Temple des arts. Arc de triomphe, décoration du théâtre des Italiens 1763, signées de Le Lorrain, de Dumont, de l'architecte Louis. 11 va jusqu'à jeter des personnages à travers des élévations et des profils de machines projetés par Sendrier de Bièvre, charpentier du roi, pour transporter la statue du Roi dans la place Louis XV ; et par ces

années où il semble passer par Tépreuve d^une misère que ni Le Bas ni Cayliis ne purent tout à fait soulager, il est réduit à bâcler des dessins pour ^entreprise de V Encyclopédie, un travail ouvrier « auquel, dit Ponce, il gagnait moins que le plus mince journalier ». Des cartes à jouer, oui, il y a des cartes à jouer dans son œuvre. Enfin, en 1766, il arrive à sortir ses personnages du cadre et de la signature des autres, dans les deux dessins : V Illumination de Vhôtel de Son Excellence l' Ambassadeur Plénipotentiaire de Son Altesse Electorale Palatine et les Réjouissances à Reims, annonces de son genre où son talent se montre non encore dégrossi, pataud, maladroit à remuer les foules, leurs joies, leurs danses.

La transformation de Moreau est une explosion subite, étonnante. A trois ans de là, son talent éclate, entier et triomphant, dans un dessin qui le met au premier rang. Tout à coup l'artiste a atteint la perfection du genre qu'il tâtonnait. Ses défauts de lourdeur et de maladresse ont disparu : ils ont fait place à une merveilleuse plénitude, à un accord admirable de toutes les qualités du plus savant, du plus

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charmant, du plus spirituel et du plus compositeur des dessinateurs. La Revue du Roi à la plaine des Sablons'^ , ainsi s'appelle cette g'rande pag-e. Moreau s'y révèle tout entier avec sa délicatesse et sa force. Il s'y montre déjà en pleine possession du dessin de l'homme et de la femme, maître d'un vaste sujet, admirable manœuvrier du mouvement des foules. Quel premier plan heureux, bien trouvé, ombré du passage d'un nuage : cette mêlée de carrosses à glaces et à baldaquins, à caisses sculptées, de vis-à-vis et de berlines à quatre portières, de chevaux piétinants, de badauds, de tinteurs

I. Ce dessin, acquis par nous chez un chemisier du quartier Saint-Germain-l'Auxerrois, avait passé à la vente Le Bas, 1783, où il était catalogué sous le n° 25'. Un curieux historique manuscrit delà vente, relié à la suite d'un exemplaire du catalogue Le Bas, acheté à la vente Duchesne, et qui semble rédigé par Joullain, l'expert du catalogue, nous apprend que ce dessin avait été commandé à Moreau par Le Bas, et que le prix convenu avait été de 600 livres payées comptant au dessinateur, avec la promesse de deux douzaines d'épreuves de la gravure, dont moitié avant la lettre et moitié après. Les épreuves ne lui ayant pas été livrées, Moreau exigeait de la succession 480 livres, qui faisaient monter le dessin à 1,080 livres. Nous possédons également le traité manuscrit passé entre Le Bas et le libraire Lamy pour la gravure de ce dessin. — Ce dessin a été exposé par Moreau au salon de 1781.

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de tisane, de femmes en grandes toilettes, épouvantées des fusils de soldats qui mettent la foule à Talig-nement! Comme Moreau a su toucher la petite figure du Roi à cheval, faisant aux troupes l'honneur de les suivre sur les pages du livret qu'il tient à la main! Et Famusant défilé des troupes dont on compterait les soldats! L'ingénieuse idée que ce trouble-fête de coup de vent, polissonnant partout, Jusque dans les drapeaux, animant et balayant toute la scène, lutinant les toilettes de femmes, jouant avec le ballon des jupes et la pudeur des fichus, décoiffant les hommes qui courent après leur chapeau, plaquant ou soulevant les robes, fouettant les petites silhouettes presque envolées des chambrières, montées sur le haut des carrosses! Et quel espace, que d'air, quel tourbillon, que de monde sur le papier ! Sont-ils loin les chevaux qui là-bas font des voltes et des courbettes! L'infini détail dans la masse ! Quels tours de force dans la marche de ses petits soldats qui n'ont pas un pouce, dans ce carré de musiciens hauts comme des moitiés d'épingles! Quelle magie dans tout ce vivant panorama, II. II

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décroissant, arrivant pour les personnes et les choses à une minusculité qui semble insaisissable au dessin de la main humaine, à un défilé, au plus loin de la grande plaine, de petits carrosses et de petits canons, si petits qu'ils vous font venir Tidée de ces petits chars auxquels l'antiquité attelait une puce !

L'année qui suivait, en 1770, à la demande de Cochin qui se retirait et qui avait pu juger du mérite et de l'avenir du jeune artiste, Moreau était nommé dessinateur des Menus- Plaisirs, chargé de dessiner et de graver les fêtés célébrées pour le mariage de Monseigneur le Dauphin et des Princes ses frères.

Il était marié depuis cinq ans. En 1765, Moreau, âgé de vingt-quatre ans, avait épousé Françoise-Nicole Pineau', fille de ce Dominique Pineau, maître sculpteur, dont il lais-

1. Voiti l'acte de ce mariage : « Extrait des registres de la paroisse Saint-Nicolas-des-Cliamps. Le 14 septembre 1765, mariage de Jean-Michel Moreau, graveur, âgé de vingtquatre ans, fils de Gabriel Moreau, manufacturier de faïence, et de Marie-Catherine Villeminot, demeurant de fait paroisse Saint-Sulpice, de tout temps de droit de la paroisse Sainte- Marguerite, avec Françoise-Nicole Pineau, âgée d'environ vingt-cinq ans, baptisée céans le 6 décembre 1740, fille de

sera le portrait. Sa femme paraît tenir par sa mère à la famille Prault, au grand imprimeur du temps qui, par l'entreprise de ses grandes affaires, pouvait être utile au marié. Moreau en avait eu dans la première année de son mariage une fille, son seul enfant, la petite Catherine-Françoise, qu'il nous semble revoir dans ce double dessin si paternel , si bien signé du lavis d'encre de Chine et du trait de plume du père, dessinant deux fois, d'après nature, la dormeuse dans son grand lit : ici, dans son petit bonnet tuyauté, ses cheveux en houppe sur son front, joufflue et reposant de proiil, les bras allongés sur les couvertures, les mains mortes sur le ventre ; là, la tète renversée dans l'oreiller, la bouche en avant et respirante dans la ronde iigure, les menottes

Dominique Pineau, maître sculpteur, et de Jeanne-Marie Prault, inhumée céans, le 8 novembre 1748, demeurant rue Notre-Dame de Nazareth ; — furent témoins Louis-Gabriel Moreau, peintre, demeurant rue de la Harpe, paroisse Saint- Séverin ; François-Didier Moreau, ingénieur, demeurant même rue, tous deux frères de l'époux ; Laurent-François Prault, libraire-imprimeur, demeurant quai de Gèvres, paroisse Saint- Jacques-la-Boucherie, et Jacques Ledoux, marchand joaillier, demeurant même quai, tous deux oncles de l'épouse. »

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allongées comme pour dormir à poings fermés. C'est cette enfant qui, plus tard, resserrera les liens d'amitié qui attachent Moreau aux Vernet : elle épousera Carie en 1787, à l'âge de dix-sept ans et demi, et elle sera la mère d'Horace.

En 1773, l'illustrateur de livres^ se dégageait chez Moreau, un illustrateur nouveau et de premier ordre, qui devait voir pendant cinquante ans la seule annonce de ses « figures » assurer dans la librairie de toute l'Europe le débit et la fortime d'im ouvrage. C'était un livre de luxe, entièrement gravé, musique et paroles, les Chansons du premier valet de chambre du roi, de M. de Laborde - dédiées à la Dauphine, qui fournissait à l'artiste l'occasion de se révéler comme le vignettiste imique de la romance. La romance amoureuse, pastorale et badine du temps, mêlant Berquin, Bouilly et Grécourt, n'a point eu en

1. Moreau avait déjà illustré plusieurs livres, entre autres une série d'auteurs italiens, imprimés par Prault, le Tasse. Pétrarque^ Boccace^ etc., et ornés de ses frontispices.

2. Les dessins des Chansons de Laborde se sont vendus ù la vente Radziwill, faite à Paris en janvier 1866.

effet d^interprète plus inspiré que Moreau : il en est le vrai maître et le poétique imagier. Rien de plus accompli dans son œuvre que cette série de scènes gracieuses dessinées et gravées par lui en 1772 et en 1773 : petits tableaux rustiques, bergeries dans un décor de Demarne , pastourelles virginales, Colins et Luciles, horizons blancs de troupeaux de moutons, défilés de bestiaux, chevauchements de laitière dans une aube de Joseph Vernet, fêtes de seigneurs sous un Mai, foires de Gonesse^ jeux de quatre coins, mélancolies d'un Tircis au bord d\m ruisseau, danses de village autour d'un feu de Saint- Jean, maison de Collette à la treille de vieille vigne, soupirs d'ingénuité, brises de désir, peur d'orage favorable à l'amour; — l'éternel sujet des paroliers du temps, toute cette volupté aux champs chantée par la musique et les vers d'alors comme le renouveau du siècle, Moreau l'exprime avec une fraîcheur, un lumineux qui ne sont qu'à lui. La sentimentalité de son époque revit, comme à son matin, dans ces planches où les Amours ne sont plus des Amours de mythologie, mais des enfants de Greuze avec des ailes.

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Et déjà s'annonce la nouveauté, l'originalité de la vignette de Moreau. Même avant son voyage d'Italie \ il la dégage légèrement de la tradition du siècle 5 il l'affranchit des leçons de Watteau, de l'imitation de Boucher, dont descendent jusqu'à lui presque tous les vignettistes. Entraîné peut-être presque inconsciemment par le mouvement de l'art de Louis XVI, une Renaissance dans la rocaille, il cherche dans sa ligne une sorte de gracihté antique. On rencontre parfois dans ses allégories une académie d'homme qui vise à la statue grecque et qui sous l'esprit de ses doigts devient un Apollon en biscuit de Sèvres. Mais surtout étudiez ces corps de femmes qu'il sait si bien jeter volantes, planantes, balayées d'écharpes, chatouillées sur les cuisses de lambeaux de

I. Moreau fit en Italie un voyage que Feuillet, dans sa notice du Moniteur^ place en 1784, que M"" Vernet, Ponce, Lemonnier, mettent à la date de 1785, et qui dut, en tout cas, se continuer au deh\ de ces années ; car on lit au bas de la gravure d'une scène de Soplionisbe : J.-M. Moreau fecit in Romaj 1786. Il y alla avec un Dumont, sans doute l'ami dont il fît le portrait en 1767 : Gabriel Pi. Martin Dumont, professeur d'architecture, membre des Académies de Rome, de Bologne, de Florence.

nuages de gaze, dans ces pièces de la Fable, dans ces entourages de portraits royaux, dans ces encadrements magnifiques des spectacles de Louis XV et de Louis XVI ^ ; Vertus et Muses vous feront penser à des Grâces dessinées par Saint-Non à Pompéi. Avec leur sveltesse, l'allongement de leur torse, leur gorge attachée haut, petite et drue, leur jeunesse virginale, presque éphébique, leur poitrine de Psyché, et leur élancement de nymphes, toutes ces figures vous paraîtront comme la fin du xYîif siècle se renouvelant, allant d^Eisen à Girodet, annonçant la mode de corps des ■femmes du Directoire et de FEmpire, la Française déjà toute prête, avec ses seins remon-

I . Ce sont trois merveilles que les trois encadrements pour les affichages des spectacles dans les châteaux royaux, le Répertoire des spectacles de la cour comme le temps les appelait. Le premier dans un cadre oblong, surmonté de la tête de Louis XV, coupant de longs corps de femmes et enjambé par des jeux d'Amours qui y suspendent des guirlandes de fleurs. Le second, carré et arrondi en coquille dans la partie supérieure, surmonté de l'effigie de Louis XVI entre un satyre et un génie féminin qui tient une palette, avec une chute d'.Vmours musiciens- Enfin un troisième, le plus rare, gravé par Ponce en 1770 surmonté de la tête du tout à fait vieux roi Louis XV, avec le Tragédie et la Comédie accoudées à la tablette, deux figures qu'on prendrait pour des Muses de Prudhon.

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tés, à porter la ceinture sous la taille, au retour prochain des modes grecques et romaines.

L^année 1775 allait donner à Moreau l'occasion de faire paraître toute la science, toute la force, toute la délicatesse, toute la pleine maturité de son talent dans la grande représentation de la plus majestueuse cérémonie de l'ancienne France et de l'ancienne Monarchie, étudiée, exprimée, figurée avec une fidélité et tout à la fois un charme qu'aucune représentation de fête chez aucun peuple, dans aucun temps, n'avait atteint. Ce sujet populaire, où se déploie le génie le plus heureux du dessinateur, c'est le Sacre dans la basilique de Reims, le Sacre antique mêlant dans ses rites, son décor, ses ordonnances, ses costumes et ses pompes, le moyen âge au xviif siècle. Voilà le chœur, et sous le dais pendu à la voûte, voilà le roi Louis, seizième du nom. Sur l'autel l'attendent la couronne de Charlemagne, l'épée, le sceptre, la main de justice, les éperons, la tunique, la dalmatique, les bottines et le manteau royal de velours violet semé de fleurs de lis d'or, doublé d'hermine ; assis dans le

premier de ses trois habillements , coiffé de la toque de velours à plumes blanches, à aigrette de plumes noires de héron, il n'a encore que la grande robe de toile d'argent en forme de soutane. A sa droite, à sa gauche, les pairs laïques du royaume , avec leurs couronnes de duc ou de comte sur la tête, dans leur manteau long de drap violet doublé et bordé d'hermine, l'épitoge toute d'hermine sous le manteau, en robe longue de drap d'or \ à sa droite plus près de lui le grand écuyer de France. Derrière lui, le grand maître de la maison du Roi, debout, tenant le bâton bleu semé de fleurs de lis d'or et sommé de la couronne royale ; et par derrière encore, un peu sur la gauche, le connétable assis, portant la pointe havite, répée de Charlemagne, entre deux huissiers de la Chambre, la masse à l'épaule; et le chancelier après le connétable, entre le grand chambellan, le premier gentilhomme de la Chambre et le grand maître de la garde-robe. Ici, sur les quatre stalles hautes du côté de l'Evangile, sont les quatre seigneurs otages, qui le matin ont été à l'abbaye et à l'archimonastère de Saint-Remy, se portant cautions

solidaires, en présence du procureur fiscal de la sainte ampoule, dont tout à l'heure l'archevêque de Reims va prendre une goutte avec une aiguille d'or pour faire les neuf onctions au Roi : ils s'appellent le vicomte de Larochefoucauld, le comte de Talleyrand, le marquis de Rochechouart et le comte de la Roche- Aymon; tous quatre vêtus d'habit, veste, culotte, manteau de brocart d'or légèrement rayé de noir, les bas blancs à fleurs brodés d'or, les souliers ornés de rosettes couleur de feu avec réseaux d'or. Sous eux, les écuyers ont en main leurs guidons blancs chargés des armes de France et de Navarre d'un côté, des armes de leurs maîtres de l'autre. Près des piliers du chœur, dans leurs habits de chevalerie, pourpoints et chausses retroussés de satin blanc, manteaux de satin noir, la croix de la sainte ampoule brodée en or et en argent sur le côté gauche du pourpoint et du manteau, se tiennent les trois chevaliers barons de la sainte ampoule, à cause de leurs seigneuries de Terrier, Bellestre, Neuvizy, Souastre, mouvantes et relevantes en plein fief de l'abbaye de Saint-Remy. Et les manteaux de Saint-Esprit,

toutes les marques d'ordres, toutes les hiérarchies et toutes les dignités, et la Cour, et l'Eglise, et les chanoines procédants et assistants, et les tambours, et les trompettes et les hautbois placés entre les escaliers ^

Le moment choisi par le dessinateur est le moment d'émotion du sacre, le moment du « serment du royaume » , la minute qui suit celle où, après avoir soulevé le Roi de son fauteuil, les deux évêques de Laon et de Beauvais demandent, suivant l'ancienne formule, aux seigneurs assistants et au peuple s'ils acceptent Louis XVI pour Roi. Le Roi vient de se rasseoir, la tête couverte, dans la majesté presque papale de sa robe blanche ; et devant l'archevêque dressé debout devant lui comme le témoin de Dieu, sa main royale posée sur l'Evangile, il lit tout haut en latin sur le livre que lui tiennent les deux évêques : « Je promets au nom de Jésus-Christ, au peuple chrétien qui m'est soumis, défaire conserver en tout temps à l'Eglise de Dieu..., » serment que vont suivre le serment de chef et souverain du grand ordre

I. Le Sacre et Couronnement de Louis XVI. Paris, chez Vente, 1775. — Mémoires de la République des lettres, 1775".

du Saint-Esprit, le serment de grand maître de l'ordre militaire de Saint-Louis, le serment de l'observation des édits contre les duels.

Un chef-d'œuvre, ce chef-d'œuvre de Moreau, ce grand dessin dessiné et gravé par lui, qui par l'ordonnance décorative, l'arrangement perspectif, l'animation des personnages, est le plus vivant et le plus spirituel tableau de la cérémonie officielle, la vision même du Sacre. Il faut voir, étudier, admirer chaque partie de la composition : ce côté droit, ces tabourets, ces banquettes, encombrés de seigneurs, cet habile désordre, cette variété d'attitudes, ces apartés et ces groupes qui se détachent de la masse, tout ce coin traversé et remué par l'impression de la cérémonie, — une cérémonie où pleurera l'envoyé de Tripoli; ce coudoiement de manteaux courts, d'habits brodés, de colliers, de croix en sautoir, d'ctofFes à fleurs d'or, cette haie de perruques et de tètes surmontées par les pertuisanes des gardes écossais; en face toute cette belle et grande ligne assise de prélats, d'évôques, de pairs ecclésiastiques, les chasubles d'orfèvrerie, les chappes d'étoffe d'or, les chaperons et les orfrois bro-

dés d'or, les mitres d'or, les camails d'hermine, les rochers de dentelles, d'où se lève la grande silhouette du grand maître des cérémonies appuyé sur son bâton de commandement. Et derrière les prélats, ces loges en retraite sous une voussure où une pénombre d'avant-scène met sa douceur sur le visage des femmes, tandis qu'au-dessus, sous le feu des lustres, des bougies, des torchères, allumant un jour de théâtre dans le sombre des vieux vitraux, s'étagent toutes les grâces féminines que Moreau a voulu faire planer sur le Sacre, toute cette coquetterie de grandes dames, toutes ces légères désinvoltures, toutes ces petites mines fouettées de lumière, toutes ces poses de caquetage et de curiosité émue, tous ces petits échafaudages de coiffures, de poufs et de plumes, tous ces petits décoUetages à collier de dentelle mouvant entre les deux seins nus éventés par tous les éventails que la chaleur fait jouer 5 — un escalier d'Opéra qui descend jusqu'au balcon où la Reine trône, un bouquet au côté, Madame à sa droite. Mesdames Clo- I tilde et Elisabeth à sa gauche ^

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