‹ L'art du dix-huitième siècleChapitre 26 sur 63 · I. Notice de Lemonnier · texte numérisé non relu

I. Notice de Lemonnier

cette agonie du 27 juillet 1778, cherchant à s'envoler dans du soleil : « Ma chère femme, rendez-moi le service d'ouvrir la fenêtre, afin que j'aie le bonheur de voir encore une fois la verdure. Comme elle est belle! que le jour est pur et serein! que la nature est grande!... » Il le grave dans une petite planche qui le repré- ^ sente herborisant à Ermenonville, en juin 1778. De l'île des Peupliers, de son tombeau, il fait une eau-forte dans laquelle il agenouille, sur la rive, la prière, l'invocation d'une vieille femme aux mânes du grand homme ; prière jugée impie par la Sorbonne, et effacée après la première et unique épreuve connue de la planche terminée. Enfin, lui décernant l'immortalité, qu'il donnera plus tard à Mirabeau, il le représente arrivant aux Champs-Elysées, et reçu par Socrate, Platon, Plutarque, Montaigne, tandis que de petits Génies sortent de la barque de Caron les livres immortels du philosophe. On le voit : Rousseau est le Dieu j de l'artiste, un Dieu que les années ne lui font pas oublier. Nous trouvons en effet dans un catalogue de lettres autographes une demande de Bernardin de Saint-Pierre, à la date de

T792, faite par son ami Moreau, d'un passage d'une lettre adressée à un lord anglais où Jean- Jacques prédit notre révolution : Moreau veut rinscrire mot pour mot, au bas de son estampe.

Tournez les feuilles, allez en avant, en arrière de ces gravures, Tœuvre de Moreau est un piquant pêle-mêle de planches de toutes sortes : adresses de marchands, cartes d'entrée pour les expériences du globe aérostatique de MM. Charles et Robert, feuilles d'écran, la planche si brillante d'un renouvellement de ménage à la Cin(^uantaine, avec les deux couples, l'un à vingt ans et l'autre à soixante-dix, montant au même autel, des coiffures à la Mappemonde, à la Hérisson, pour a le Manuel des Toilettes », des allégories comme pour le rétablissement de la comtesse d'Artois, où Chirac tout nu, changé en Esculape, enlève la faux au Temps, tandis que les ducs d'Angouléme et de Berry lui coupent les ailes, une caricature sur le partage de la Pologne, le Gâteau des Rois, que grave Lemire, des modèles de nez, de bouches, d'oreilles, des figures pour des Voyages à des terres sauvages et extra va-

gantes devant amener entre l'artiste et le chevalier Mouradg-ea des différends aplanis par Wille, de charmantes eaux-fortes pour une espèce de mécanique orthopédique à redresser le cou des jeunes personnes ; enfin, des petits bonshommes pour la coupe d'un Vauxhall, et mille autres menues pièces.

Car, quand il le veut, Moreau est aussi un maître dans le petit. L'homme et la femme, il sait les réduire à une proportion presque imperceptible, à une taille d'insecte, en leur gardant leur tournure, leurs gestes, leur grâce, leur physionomie. Et pour cela, il n'use point de l'escamotage spirituel mis en pratiqiie par certains de ses confrères, il ne se sauve pas par l'a peu près de l'indication ou l'intention de l'élégance : il réalise ses bonshommes avec l'adresse d'une main magique qui se jouerait de leur mesure. Et ce n'est pas seulement par le contour de la ligne extérieure, le dehors qu'il les exprime ; c'est aussi par ce que les peintres appellent « le dedans » . On peut en juger par ces en-tête des A-propos de Société, grands au plus comme de petits billets de visite et où il fait tenir à l'aise tout le public d'une soirée de

lanterne mag'ique, des salons de femmes où l'on peut compter vingt dames ou cavaliers parfaitement figurés et dont on retrouverait à la loupe le moindre détail de costume. Dans un autre genre, il a de petites planches d'anecdotes antiques, des statues de Pygmalion dans des ateliers grecs, nettes et incisées comme la taille de la plus fine pierre gravée. Quand il lui plaît, il dépasse les microcosmes de Blarenbergh, comme dans cette prodigieuse gravure de la place Louis XV, qu'il remplit de personnages-mouches 4'une exiguïté que n'atteignit pas Callot lui-même, de sociétés, de groupes, d'un petit peuple éparpillé, à perte d'horizon, dans le mouvement des carrosses et des voitures. Ce rendu va jusqu'aux têtes : Cochin a pour les visages trois points qu'il sait placer; Moreau, kii, met des traits dans un rien de place. C'est ainsi qu'on reconnaît à première Tue, dans l'aquarelle du Louvre % la tête mutine

I. Le Musée du Louvre possède quatre autres dessins de Moreau: Tullle faisant passer son char sur le corps de son père, sou morceau de réception à l'Académie, plume et bistre ; — Réception de M. de Choiseul^ ambassadeur de France à la Sublime Porte ^ l'j'ji), bistre; — Grande Illumination du parc et du canal

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de M""^ du Barry, le beau vieux profil cassé de Louis XV. Ses plus petites Marie-Antoinette sont vivantes : et s^il lui avait plu, Moreau était homme à faire le portrait d'une femme dans le rond d'une des mouches de sa figure.

En dehors de ces tours de force, de ces jeux de son dessin auxquels il ne fait que s'amuser et dont il sort à tout moment par ses grandes illustrations, on a encore de lui un certain nombre de portraits. Citons un portrait de M''® Panier, de la Comédie-Française, gravé par M"" Saugrain, cette élève des deux frères Moreau qui grava d'une pointe si spirituelle les gouaches et les paysages de l'aîné ; un portrait de Joseph Vernet, de Papillon de la Ferté, de de La Borde, de Grétry, le médecin Guillotin, au bas duquel on lit cette dédicace : Civi optimo, un tout petit portrait de M. de Choiseul, dont le masque de doguin pétille de la malice d'un Figaro ministre sous le trait vif de l'eau-forte; un portrait du sculpteur Pineau,

du château de Versailles ^ à l'occasion du mariage du Dauphin avec Marie-Antoinette d'Autriche^ encre de Chine ; — L'Assemblée des Notables en 1789, encre de Chine. (Note communiquée par M. Reiset.)

celui de Louis-Auguste, dauphin de France, celui d'Elisabeth de Russie, ayant comme armes la médaille pour l'installation de FAcadémie de Moscou en 1754 ; eniin, le plus grand nombre des portraits de la Société académique d'Apollon. Et nous ne relevons ici que les portraits gravés de Moreau. Il y aurait toute une liste à faire de ceux qu'il a dessinés spécialement à l'encre de Chine; par exemple, ce portrait si artistiquement éclairé, ce lavis que nous avons là à notre mur 5 si étudié et si vivant, si nuancé dans les plans de chair : une vieille femme avec son grand bonnet de linge, son mantelet de soie noire, assise sur une cHaise de bois, près d'un chat qui fait le gros dos, et ayant derrière elle la gravure du Concours de la tête d' expression par Cochin, qui doit indiquer quelque parente du graveur, et qui sait ? peutêtre sa vieille mère Horthemels.

Disons-le ici bien haut, on ne saurait rendre trop pleine justice aux dessins de Moreau. Suivons-le donc dans toutes ces feuilles éparpillées à droite et à gauche, dans cette collection si intelligemment ramassée depuis tant d'années par le zèle pieux d'un de ses derniers II. 14

élèves, M. Mahérault, et qui nous le montre depuis ses débuts jusqu'à sa mort, depuis ses durs et criards lavis grecs ou romains de 1760 à 1770, auxquels il revint dans cette académie de société établie chez le duc de Chabot, jusqu'à ces dessins miniatures de la fin de sa vie, que M. Mahérault lui voyait faire en l'année 1810 avec la prestesse courante de ses vieux doigts, un pinceau chargé, l'autre trempé dans le godet d'eau, toujours prêt à effacer, à éponger. Après ses dessins de la Mort de Cléopâtre, ses dessins de sacrifices antiques, les uns bistrés à la Vien, les autres lavés à l'encre de Chine sur papier jaune et rehaussés de blanc, allons à ce dessin qui sort tout à coup de ces tâtonnements sans originalité, à la Revue du Roi, une de ses encres de Chine les plus réalisées, les plus fondues, les plus douces à l'œil dans le contour 5 là dedans il y a toutes les adresses, toutes les habiletés, toutes les caresses du lavis, des ombres comme peintes qui n'ont jamais l'opacité du noir et gardent de l'encre le brillant d'un ton mouillé, un infini des plans obtenu par l'infini de la dégradation des teintes, des miroitements de jour dans les masses et les remue-

ments des foules grises, enfin ce miracle d'une encre étalée et si bien graduée, nuancée, qu'elle amène l'œil qui cligne à l'illimité de la perspective, à l'illusion dioramique. La science et la distribution de la lumière dans le dessin, voilà le plus grand art du dessinateur : on la retrouve dans ses moindres ébauches d'après nature pour ses foules et ses fêtes ; c'est toujours le croquis de l'ombre et de la lumière qu'il prend. Voyez cette légère esquisse : l'enlèvement du ballon de Robert ; sur ce bout de papier à peine teinté où les personnages ne sont guère que des bâtons et les têtes de petits o, on voit déjà toutes les grandes lignes vivantes et ondulantes de la terrasse des Tuileries, du jardin ; tout l'effet y est. Mais une plus curieuse maquette de Moreau, prise au vol, prise sur un genou, est cet autre bout de papier que l'on reconnaît pour être l'ouverture des états généraux, où l'on sent, pour ainsi dire, la voûte, le dais, la famille royale, les rangées de banquettes dans le rien d'indication des lignes graphiques, un fouettage de mine de plomb, un peu de noir à des rideaux, et des coups de crayon écrasés pour toutes les têtes.

Moreau use aussi habilement du bistre que de l'encre de Chine 5 le bistre avec la chaleur qu'il donne à ses dessins est même son procédé favori, celui qu'il emploie pour le Sacî~e de Louis XVI, les Monuments du costume, la plus grande partie de ses suites de vignettes scintillantes d'un papillotage de lumière. Il en a, selon les années, de divers tons allant du foncé au clair, au pâle, à vme espèce de jaune de soleil charmant et lumineux. dans ses bergeries et ses marches de troupeaux du Midi. Avec le bistre, il arrive presque à frag'onardiser, mais de si près que l'attribution devient souvent presque embarrassante, comme dans ce volume d'illustrations de la Pucelle, ce curieux volume de brouillons qu'il a abandonné au Chant V, après trente dessins balayés de verve. C'est encore au bistre qu'il a fait nombre de petits paysages sur nature d'un feuille très-étudié, et des ruines à la pierjraille si bien touchée. Moreau a, du reste, essayé avec succès de tous les genres de dessin ; de la mine de plomb pour des portraits, quelquefois d'un mélange de crayon et de sanguine qui, sous le précieux de son travail, fait prendre au visage l'apparence

d^une jaune plaque d^i voire rougie des premiers tons de la chair. Souvent il recourt à une dure sanguine taillée très-fine^ avec laquelle il obtient tous les traits déliés de la pierre d'Italie. J'ai vu de lui dans ce genre l'étude de la danseuse pour la Petite Loge. Il fait d'autres ébauches du « Monument du costume » avec des rehauts de crayon rouge et blanc sur une très-légère indication de crayon noir, de façon à presque dessiner son dessin par les lumières : de cette manière est la femme du Rendei-vous pour Marlj, dont la tradition veut faire une étude du mari d'après sa femme, son modèle ordinaire. — Quelquefois encore le dessinateur, auquel on ne saurait guère reprocher par moments qu'un dessin trop fait, trop écrit, trop souligné pour le graveur, une conception trop définie, et où ne flotte pas assez du dessin d'un peintre, le dessinateur a des fougues d'emportement, d'inspiration. Sur une feuille in-folio de ce gros papier d'un gris jaunâtre, le papier à dessin du temps, il jette dans un contour puissant, répandu au pinceau, des taches fortes et expressives que boit le plucheux du papier, des heurts d'ombres, de

ténèbres noyées et de lumières fouettées de blanc gouache, d'où se lèvent des effets rembranesques, les coups de clarté dans le clairobscur dont la magie restera à sa planche. Ce sont là les plus forts, les plus grands, les plus magistraux dessins de Moreau, ceux qui donnent de lui la plus haute idée, ces esquisses de la Nouvelle Héloïse : rinoculation et la Dispute.

Il a touché aussi, mais plus rarement, à l'aquarelle. Laissons ses grandes débauches de lavis teinté sur papier gris, ces bacchanales de nymphes en espèces de camaïeux sales qu'il bâcle en ses commencements. Prenons l'aquarelliste dans cette grande aquarelle du défilé delà Reine sur la place Louis XV, le 21 janvier 1782. Prenons-le dans la fête de 1771, donnée à Louis XV à Louveciennes par M"'" du Barry, — aquarelle qui porte au dos les armes et la devise de la comtesse, — sa plus agréable page en couleur, d'une couleur encore un peu timide comme celle du temps, et non dégagée tout à fait du lavis d'architecture, mais tout à fait supérieure à celle de Cochin par la propreté, la clarté.^ la gaieté, la transparence. On

en connaît d'autres, par exemple le Projet d'un monument à ériger pour le Roi, gravé en fac-similé de couleur par Janinet, où des bronzes, des marbres, étonnent par le trompe- Fœil. Moreau a encore lavé spirituellement de cette façon à plusieurs teintes des dessins de costumes pour l'Opéra, datés de 1784.

Moreau a gagné, il gagne beaucoup d'argent avec l'illustration de presque tous les livres du temps, des classiques, des ouvrages remuant les esprits : le Télémaque, la Vie de Marie-Thérèse, le Molière, agréable interprétation à la mode de 1770, traduction un peu mince, manquant de l'envergure de celle de Boucher, et sans rien de ce large caractère louisquatorzien que Coypel, seul, a su rendre ; les Incas, les Saisons de Saint-Lambert, le Code noir y V Histoire philosophique des Indes, enfin la Henriade, et cette immense série d'estampes, dédiée à S. A Monseigneur le prince de Prusse, destinée à orner les œuvres de Voltaire, se vendant chez l'auteur rue du Coq-Saint-Honoré et dont s'occupa l'artiste près de dix ans. Moreau n'est point à la merci des éditeurs 5 il peut, avec ses ressources

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propres, aborder les opérations de la vente sans intermédiaire, exploiter lui-même son talent, et s'en faire les gros revenus d'une grande entreprise. A en croire les notices écrites sous l'inspiration de sa fille, point d'homme moins capable que lui de pareilles idées d'intérêt. On y lit : « Il s'en faut beaucoup que M. Moreau se soit occupé de sa fortune autant qu'on pourrait le croire d'après ses immenses travaux. Jamais peut-être on ne porta plus loin le désintéressement personnel, même l'incurie et surtout l'éloignement pour tout ce qui ressemblait à des entreprises dans un genre où il faut cependant en faire ou du moins y prendre part si l'on veut s'assurer quelque portion des bénéfices. Sous ce rapport il fut encore artiste dans toute l'étendue du terme. Il semblait trouver tout simple que, puisque les plaisirs et l'honneur du travail étaient pour lui, les profits fussent pour les autres. » Malheureusement, un document manuscrit du temps vient durement contredire ici l'éloge de la piété fihale. C'est à propos de Le Bas, du maître si paternel pour Moreau, de Le Bas qu'avaient ruiné les figures de

VHistoire de France de son ancien élève, et ses lenteurs interminables. Le Bas aux derniers jours de sa vie avait jeté dans l'affaire la garde -robe de sa femme, son argenterie, ses meubles. Le pauvre homme mort, arrive sa vente en décembre 1783, cette vente qu'attendait depuis longtemps Moreau pour rattraper et exploiter les figures dont il avait fourni les dessins, et fait traîner la livraison, comptant bien que l'âge de Le Bas ne lui permettrait pas de pousser l'ouvrage à sa fin. A l'annonce de la vente, Moreau de crier partout et de faire crier qu'il ne continuera les dessins de VHistoire de France à aucun prix. A toutes les vacations même serment. Le matin même de la vente des planches, il va trouver le libraire Lamy et le prévient que, sachant son projet d'enchérir, il ne veut pas lui laisser ignorer qu'il ne fera plus un dessin. Lamy lui demande s'il a le projet de surenchérir. Moreau lui répond que non; qu'il est trop surchargé; qu'il n'achètera qu'autant que la chose se vendra à bas prix. On met l'ouvrage sur table. Les libraires et les marchands sont sous le coup de la menace faite par Moreau

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de ne plus livrer de dessins. Lamy seul couvre les enchères d'un inconnu, mais il se laisse gagner au découragement et à la crainte de ses confrères. Et le nom de Moreau est jeté par cet inconnu à l'huissier priseur comme adjudicataire. Moreau devenait propriétaire pour 8,960 livres de 154 planches dont 5 n'avaient pas encore servi; de 5, $98 épreuves dont 2,352 avant la lettre, et de 959 épreuves d'eau-forte. Et précisément à cette vente, la conduite de Cochin faisait contraste avec celle de Moreau. Cochin avait gravé les ports de mer en société avec Le Bas. Aux termes de l'acte de société, Cochin pouvait prendre la moitié des planches appartenant à Le Bas d'après l'estimation d'académiciens. Sa délicatesse se refusa à l'usage de son droit. Cochin ne voulut pas qu'on soupçonnât ses confrères de l'avoir favorisé. Il doubla la première enchère de prisée*.

Les années 1788 et 1789 demandaient à Moreau les deux grands dessins de leurs

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