I. Nous possédons le dessin de la première idée de cette
En ces années où Esnault et Rapilly, rue Saint- Jacques, A la ville de Coutances, commencent cette immense publication, par livraisons, de costumes et de coiffures, qui comptera plus de cinq cents planches in-folio et dont peut-être il n'existe plus aujourd'hui en Europe un exemplaire complet ; en ces années qui voient paraître ces images où tout se réunit, la grandeur, la fidélité, le coloriage soigné, l'enluminure gouachée, le talent des artistes, les noms de Leclerc, de Saint-Aubin, de Watteau de Lille, etc., pour donner la plus prodigieuse et la plus complète reproduction des habillements d'un temps, il semble que le xviif siècle soit pris d'un grand orgueil de luimême. Devant le spectacle des raffinements, des perfections, des jouissances et des parures de sa civilisation, le poli de sa société, l'orné de toutes choses autour de lui, le suprême
composition, un dessin fait largement et prestement lavé au bistre, avec une indication des personnages qui n'est pas sans analogie avec le spirituel pochage de Guardi. Pour la gravure, il agrandissait très- heureusement le dessin, allongeait et meublait de seigneurs le coin de droite. A la vente Tondu, on a vu passer ce second dessin, très-terminé, mais par malheur déplorablement piqué par l'humidité.
moment de ce g-oût galant qui fait de la France l'arbitre, le modèle et le maître du monde pour les élégances de la vie, il semble que le siècle ait eu le désir de laisser un souvenir exact, artistique et en même temps rigoureusement historique de ses modes, de ses ameublements, de tous ses milieux. Les usages du bon ton, il veut les £xer dans des attitudes et des actions gravées sur le cuivre et dontFestampe gardera la mémoire. Il veut faire survivre, pour les historiens, les peintres, les comédiens même de l'avenir, tout ce qu'il a imaginé dans la grâce et dans la délicieuse corruption de la fin de toutes les recherches, de tous les luxes et
' de tous les arts. C'est alors que l'ambition se lève dans quelques imaginations d'éditeurs de léguer à la postérité un livre qui manque aux sociétés anciennes, un livre-monument qu'on puisse appeler le Code des Modes et des Manières de la France du xviii® siècle. Et bientôt paraît le livre splendide, royal, de Prault, imprimeur du Roi, édité par Ebertz. Il s'annonce par un premier cahier, dessiné par Freudeberg, donnant
j comme la chronique intime et imagée de « l'extrémement bonne compagnie » pendant
les années 1773 et 1774. Mais Téditeiir n'est pas content de cette première suite, et il promet une nouvelle série pour l'année 177$. C'est Moreau qu'il a l'intelligence de charger de cette seconde suite, qui paraît seulement en 1777.
La première série offrait le tableau de la vie d'une jeune femme livrée aux amusements de la société jusqu'à l'époque de la maternité. La série de Moreau la prend à ce moment, et dans une série de douze planches, continuant l'histoire des Elégantes qui deviennent mères au milieu des occupations et des dissipations de la mode, il la relève et la couronne par la maternité, nouvelle dans le siècle, de la femme « du bon ton ». Ces douze planches s'appellent : Les Adieux; V Accord parfait ; la Rencontre au bois de Boulogne; la Dame du Palais de la Reine; les Rendez-vous pour Marlj^; la Déclaration de la gj^ossesse ; N'aj'e^pas peur, ma bonne amie; J'en accepte l'heureux pt^ésage; les Précautions ; C'est un Jîls, monsieur; les Petits patn^ains ; les Délices de la maternité.
Les Adieux se passent à l'Opéra. « La majestueuse Présidente, » en grande toilette, la
haute coiffure empanachée de plumes, le bouquet au côté , le parfait contentement au corsage, des barrières de fleurs aux parements de la robe et aux volants de sa jupe, — se retourne sur le seuil de la loge n° 1 3 dont vient de hii ouvrir la porte Fouvreuse Dumas, à moins que ce ne soit Touvreuse Pigoreau, avec son pauvre bonnet battant-Fœil et sa fanchon. Sa main droite, tenant mollement Féventail entre le pouce et rindex, pose sur le poing- du Président déjà entré dans la loge ; et elle abandonne sa main gauche au baiser d\m joli homme qui, ce soir-là même, à minuit, part pour son régiment. Planche coquette et magnifique, que remplit la splendeur de cette femme et Topulence ballonnante de cette toilette.
De la musique, voilà Tinstrument le plus en vogue dans V Accord parfait : la harpe qui gracieuse Fattitude, penche ou renverse voluptueusement, arrondit moelleusement le bras, relève la jupe , découvre le pied, fait ressortir la blancheiu- de la peau d\ine main sur la couleur ^wce^ de son bois. Aussi quelle attention de Famateur assis, les jambes croisées, la main appuyée sur sa haute canne, le chapeau
renversé sur le genou, devant la leçon de la femme qui a jeté sur sa gorge et sa robe ce peignoir de £ne mousseline et de garniture si recherchée que la mode vient de le mettre au nombre des déshabillés galants.
La Rencontre au bois de Boulogne nous montre, sur un cheval caracolant, à la crinière tressée, la femme en feutre à plumes blanches, les cheveux noués en queue de flambeau d'amour battant à son dos, avec un habit et une grande jupe nouée à la ceinture par une écharpe.
Une autre de ces toilettes est dessinée, avec une exactitude de patron, dans les Rende:{-vous pour Marlj, où deux femmes, attendues par leur carrosse au Pont-Tournant, promènent aux Tuileries leur chapeau à la Henri IV et leur robe à la Polonaise, l'uniforme libre et large de la campagne.
Ici rayonne la femme à la cour, sous la figure de la Dame du palais de la Reine, traversant un vestibule de Versailles, deux pages devant elle, un Brissac et un d'Ayen derrière, dans une mise de « Reine des cœurs », plumes et diamants aux cheveux, esclavage de dia-
mants au cou, robe ruchée, falb'alassée, bouillonnée de guirlandes et de petits bouquets de fleurs, contre laquelle glisse un éventail : un éblouissement de costume, un édifice de parure, le rêve extravagant et charmant des imaginations d'une demoiselle Bertin ou d'une demoiselle Roussaud.
Mais arrivons à cette suite charmante où Moreau déroule les joies maternelles. <( Croyezvous, maman? — Oui, ma fille, ce que vous éprouvez est le symptôme ordinaire. — Certainement, madame... » fait le vieux médecin ami de la maison, qui vient de prendre sa tasse de chocolat, et qui tient déjà, pour s'en aller, sa canne à bec-de-corbin. Et la jeune femme, en bonnet à la laitière, sans corset, la taille dénouée, une main dans la main de sa mère, la regarde avec des yeux heureux, pudiques et souriants, tandis que, sur la porte du fond, une jeune sœur renvoyée fait signe qu'elle a deviné. Rien dé plus délicat que cette composition : la Déclaration de la grossesse, si doucement émue du premier tressaillement de la mère.
N'ayei pas peur, ma bonne amie : cela est dit par deux femmes dans un petit salon à alcôve,
garni d'un lit de repos sur lequel est allongée Céphise, en robe lâche. Adossé au montant de l'alcôve, où un socle de bronze porte un vase de Sèvres plein de fleurs, un abbé, un merveilleux abbé sourit en taquinant d'une main son jabot. Et l'une des femmes répond : « Vous vous faites un fantôme de cela, et c'est la plus petite chose du monde. On souffre un peu, et quand tout est passé, on n'y pense plus. Comme vous, j'ai d'abord fait l'enfant, cela me tracassait, m'inquiétait, et jugez si avec la délicatesse dontjesuis... — L'abbé. D'honneur, mesdames, vous êtes incroyables... Vous êtes l'objet de l'adoration de tous les mortels, et vous avez la noble et importante commission de fournir des hommes à la société. .. — Céphise. A la société ? Cela vous est bien aise à dire, à vous autres... Vous en avez tous les bénéfices sans participer aux charges. — La marquise. Mais, en vérité, ces abbés sont admirables... Et de quoi cela se mêle-t-il? »
Passons dans la chambre à coucher. Devant le lit empanaché, la marchande de layettes a ouvert son joli coffre rose, garni de rubans, de gazes et de dentelles. — « C'est une layette de
MOREAU. i8i
g-arçon, madame? a demandé le mari. — Oui, monsieur. » Et la marchande a présenté un bonnet que le mari a pris sur son poing et qu^il montre à Céphise, qui gaiement lui dit : J'en accepte Vheureux augure.
La planche des Précautions nous amène sous la colonnade du vestibule ouvert de la maison. Céphise , un bras sous celui de son mari, laisse sa main s^appuyer sur celle d^un parent en élégante « chenille » et coiffé « en crapaud » . Elle essaye, sur la marche à descendre, un pied timide, devant la portière de la chaise à porteurs, qu'ont avancée deux grands laquais picards. Un dôme à croix, dans le ciel à jour, indique une sortie de dévotion, une visite à Dieu et à une église où elle va trouver un prie-Dieu de velours, des coussins de duvet brodés de franges d'or, un grand sac cramoisi couvert de broderies et renfermant des Heures de l'édition la plus belle et du plus gros volume.
Maintenant, le dessinateur nous fait entrer dans le cabinet du père, un cabinet de curieux^ marquant « le goût qui caractérise et honore le siècle », rempli de Claude Lorrain, de Van
Uden, de Teniers, d'Ostade et de Greiize. On voit, devant un bureau de Riesener, le père se soulever à demi, lever les bras au ciel, au cri de la femme de chambre, découvrant dans des langes de dentelles l'héritier tenu en main par la grosse Bourguignote de nourrice , une vraie madame Poitrine : — C'est un Jils, Monsieur!
Le baptême suit naturellement; et les parrains sont des enfants, les Petits Parrains, la petite fille, gonflée dans sa jupe « dont la garniture et les frivolités sont immenses », jouant aux grands airs, et posant en dame, la main sur le gant de son petit compère, l'épée au côté, un nœud de rubans à Fépaule ; tous deux prêts à monter avec le nouveau-né dans une retentissante voiture « à l'anglaise », qu'éclaire un valet avec une torche.
Et la série se termine par une douce apothéose dn bonheur donné par l'enfant, dans la planche si bien appelée les Délices de la maternité, un des plus frais, des plus heureux, des plus ensoleillés dessins de Moreau.
En avant d^m de ces bosquets de treillage, tout garnis de ces légers feuillages à pointes de lance dont il aime le décor, sous une statue
d'une Vénus fouettant F Amour avec des roses, l'artiste a assis sur un banc de jardin la félicité des époux. Ils sont là, tous les deux, le père penché sur sa femme derrière le cou de laquelle il passe un grelot; la mère un peu renversée sur lui, pour mieux laisser grimper après elle l'enfant en chemise écourtée, avec le petit ventre et les jambes nues, qui tend sa main au joujou. Ils sont là, le père souriant, la mère, tout le visage noyé de bonheur, la robe à demi ouverte encore, et le bouton de sein de la nourrice oubliée à l'air. Autour d'eux, la joie du midi d'un jardin brûle dans les fleurs. La « remueuse » arrange la bercelonnette sur le sable de l'allée 5 et une fille de chambre, une main appuyée sur le bois du banc, toute dans une ombre claire sous la soie d'une ombrelle, regarde cela\
1. Citons, comme documents et comme autorités de ces descriptions, le texte rarissime des exemplaires de souscription. Prault, 1777 ; \q Tableau de la vie ou les Mœurs du dixhuitième sièckj Neuwied : c'est un texte tout différent de celui qu'écrivit Rétif de la Bretonne pour la réédition de 1789 du livre de Prault, sous le titre de Monument du costume^ et reproduit dans le format in-i8 ; — Tableau de la bonne compagnie, 1787.
La seconde série de Moreaii expose la vie d'un seigneur à la mode. C'est : le Lever ; la Petite Toilette ;l2L Grande Toilette; la Course des chevaux ; la Petite Loge; le Souper fin ; Oui ou Non; la Sortie de l'Opéra; le Seigneur che^ son fermier; le Pari^ gagné ; la Partie de whist; le Vrai Bonheur.
Le Lever, la première planche, nous introduit dans la chambre à coucher d'un jeune duc, encore en bonnet de nuit à fontanges, en robe de chambre, abandonnant indolemment sa jambe à un valet de chambre qui lui passe son bas. Son maître d'hôtel lui apporte son chocolat; son secrétaire, petit abbé coquet, écrit à une table les billets doux de M. le duc. Une jolie parfumeuse, son carton de parfums et de savonnettes posé à terre, présente des gants à monseigneur qui, la lutinant, lui dit : « Combien?... Mais je badine, ces marchés-là se font tète à tète... »
Puis c'est la Petite Toilette dans le cabinet orné d'un galant portrait de femme dans un cadre à nœud de torches, de deux petits tableautins polissons, masqués de rideaux, avec des fleurs, et quelques livres badins posés
xMOREAU. i8f
sur le marbre d'une armoire de garde -robe. Monseigneur se fait coiffer, dans un manteau à poudrer, par deux valets coiffeurs 5 un tailleur étale et déploie devant lui, sur un fauteuil, (( un chef-d'œuvre de goût », un habit dont il montre la manche, tandis que son garçon en étale les basques. Et derrière son maître, le coureur, appuyé sur la pomme dorée de sa canne, coiffé de son casque à plume, tout galonné et chamarré, une écharpe, un tablier frangé tombant sur son gilet, le coureur se tient prêt à porter les billets du matin.
Monseigneur est habillé dans la Grande Toilette : il a passé son cordon bleu; son épée à nœuds et son chapeau bordé de plumes l'attendent sur son fauteuil. On lui attache sa bourse et il a son bouquet. Une jolie femme en négligé du matin, la pelisse garnie et la robe rayée, est assise auprès du feu. L'ordre de laisser entrer est donné. Déjà deux officiers, la croix de Saint-Louis à l'habit, « ont été admis à faire leur cour, et l'on annonce un auteur qui vient présenter son livre relié en maroquin doré sur tranche, avec les armes de monseigneur sur le plat » .
Le voilà faisant de « Tanglomanie », et, dans un costume d'anglomane, pariant pour M. de Lauzun à la Course des chevaux sur la route de Vincennes.
Nous le retrouvons le soir à l'Opéra dans la Petite Loge à l'ombre discrète, le dos tourné à la lumière de la salle, le bras sur l'appui de velours, la lorgnette à la main, en face d'un autre « agréable » . Une ouvreuse a été inviter de sa part une Guimard débutante à venir dans sa loge ; et présentée par une mère fausse ou vraie qui la pousse par la taille vers le duc, la déesse encore dansante dans la robe volante de Boquet, montant sur ses pointes et faisant un rond de bras, sourit à la main du duc qui lui prend légèrement le menton en lui « ramageant » quelques compliments du jour.
Et après l'Opéra, à la petite maison sur les boulevards du Temple : le Souper fin avec un partenaire et deux femmes « divines », la partie carrée dans la salle à manger à médaillons d'amours, à guirlandes de fleurs, éclairée d'un feu doux de candélabres et d'une lanterne de cristal de Bohême ne donnant de jour qu'à la table et à la poitrine des soupeuses. Chaque
couple voisine et se rapproche : le vin pétille dans les yeux, sur les lèvres : une femme verse à boire, une autre lit une lettre en riant. Autour de la table où Fambigu a pour milieu le groupe des trois Grâces portant un ananas, point d^indiscret, point de domestique : « toutes les commodités, » comme dit le temps, rien que deux servantes où se glace le Champagne et où les verres se lavent dans le j^afràîchissoir de Sèvres.
Parfois, une fois... de l'amour, de l'amour comme dans le Oui ou Non : délicieuse image d'un caprice passionné ! Le décor est fait d'un bosquet, d'im mélange d'arbrisseaux, qui a le fouillis d'une nature vierge où seraient tombés des vases, et des statues d'amour, un doigt sur la bouche : sur un banc rustique, la femme, la grande dame à la beauté souveraine, le buste un peu en retraite, montre d'une main une lettre à terre, et de l'autre semble arrêter le suppliant tout rapproché d'elle et les mains jointes dans un mouvement d'imploration adorante.
Arrive la £n ordinaire de ce désordre de grand seigneur : le mariage représenté ici par la Sortie de V Opéra, un vendredi, le soir de la
présentation de la femme au monde de Paris. Dans le grand vestibule à pilastres, sur le pavé de marbre blanc et noir, pendant que Taboyeur appelle les voitures et que les femmes attendent au milieu de la foule brillante des lorgneurs, la jeune duchesse qui a le chapeau et le bouquet de la huitaine du mariage, dans une toilette de dentelle toute blanche, semée de roses blanches, un fil de perles rattaché aux fleurs de son côté, les bras gantés de blanc jusqu^au coude, passe, rayonnante, écoutant un peu derrière son éventail les propos qu'un joli homme murmure à son oreille. Elle donne la main à son mari, qui, frappant sur l'épaule d'un ami devant lui, paraît lui chuchoter quelque chose dont ils sourient tous deux. Et, pendant ce temps, au premier plan, comme si l'adultère s'ébauchait déjà, un cavalier glisse par derrière une lettre à la fameuse bouquetière de l'Opéra, qui va peut-être la remettre à la toute jeune mariée dans un paquet de roses, avec la phrase consacrée : « Ne lui mettez pas les pieds dans l'eau ! »
La série se continue par des scènes de la vie de château : le Seigneur che^ son fermier.
le Pari gagné, une image de cette nouvelle chasse à Tare mise en honneur et en pratique par M. de Monville dans son « Désert » ; et la Partie de whist à quatre avec un couple s'intéressant au jeu : car « c'est ainsi que s'amusaient nos amants du xviif siècle ^ ».
Et il n'y a pas seulement à admirer dans ces planches le dessinateur, le spirituel arrangeur de scènes, le peintre ingénieux de société ; Moreau a encore un talent, un génie rare et qui lui est absolument personnel : il est exact, fidèle, attaché avi vrai de Fameublement, du milieu, consciencieux observateur de la réalité, de la spécialité et, pour ainsi dire, de l'actualité des objets et des choses. 11 ne donne pas seulement la scène, mais ce qui l'encadre, la physionomie et le caractère du lieu où elle se passe. Ses meubles sont de l'année même, ses modes sont du jour. De là, cette précieuse illusion et les inappréciables renseignements de ses planches. Il n'invente ni un cabinet ni un salon : il les prend sur nature ; on pourrait exécuter à Beauvais un paravent dont il dessine dans un fond
I. Tableaux de la vie^ Neuwied. — Tableaux de la bonne compagnie. Paris, 1787. — Lettres juives^ par d'Argens.
L'ART DU XVin« SIECLE.
de chambre les arabesques Louis XVI. Tailleur, modiste, tapissier, il se fait tout cela pour donner comme l'impression nette, absolue, rigoureuse de son temps fixé dans la chambre noire d'une gravure. Tandis que les autres vignettistes se laissent aller à la fantaisie de leur imagination, à l'ornementation qui vient au bout de leurs doigts, Moreau étudie, copie, prend ses modèles ; il fait poser une bergère ou une table de marqueterie. C'est par cette étude patiente, scrupuleuse, appliquée, poussée à la dernière limite de l'observation et de la précision, que Moreau est un historien. La particularité, ce qu'on appelle aujourd'hui la couleur locale, — il faut appuyer sur cette qualité du dessinateur, — il la porte jusque dans la compréhension du pittoresque étranger, un sens qui a fait totalement défaut à l'art si français et si exclusif du xviii' siècle. L'Orient, par exemple, cet Orient qui en est resté pour les artistes du temps au Mamamouchi de Molière, et qui ne leur semble bon que pour les costumes d'une mascarade à l'école de Rome, ce pays falot, baroque et invraisemblable, le décor de Taniai et Néadarné, l'Orient
a fourni à Moreau le sujet d'un dessin, la Réception de M. de Choiseul à la Sublime Porte; et Ton est tout étonné de trouver un dessin sérieux, ressenti, des silhouettes de Turcs et des profils d^Arnautes que ne désavouerait pas un peintre ethnographique de l'Orient. En tout, chez Moreau, c'est la même exactitude. On le voit, malgré les difficultés qu'il y trouve, imposer à l'Opéra, à l'administration, aux acteurs ; la révolution du costume, et dans la représentation du 27 septembre 1782, ce n'étaient ni l'air de bravoure de M^'^ Lebœuf, ni le jeu passionné de la Saint-Huberty, ni la danse de la Guimard en Terpsichore qui faisaient le succès de la pièce 5 on applaudissait le caractère des costumes, « une amélioration, nous dit le Journal de la République des lettres, dont le public rapportait l'honneur aux soins du sieur Moreau, qui en a donné les dessins ».
Moreau continue à dessiner tous les grands événements du temps. L'événement de 1778, un autre Sacre, le Couronnement de Voltaire ^
I. Le Couronnement de Voltaire a été gravé par Gaucher ttn 1782. Un croquis de ce dessiii a passé à la vente Greverat.
après la sixième représentation à'Irène; il le représente dans cette vue de la Comédie-Française, les deux côtés de la salle, ce tumulte du parterre poussé jusqu'à la rampe, ces loges pleines de femmes debout. Le Dieu est là-haut aux secondes, avec sa perruque grisâtre à la vieille mode de Bachaumont, dans la loge des gentilshommes de la chambre, entre M"^ Denis et M'"* de Villette; sur le théâtre, plein du monde refoulé des coulisses et des soldats de la tragédie, devant le décor d'hyène, le buste de Fauteur trône au milieu des acteurs, des actrices, rangés avec des guirlandes et des couronnes aux mains. M'"" Vestris déclamant sur un papier les vers improvisés par le marquis de Saint-Marc :
« Aux yeux de Paris enchanté... »
A quelques années de là, arrive la naissance du Dauphin. Aux fêtes qui la suivent, à ces fêtes que Louis XVI, dans l'excès de sa joie de père, commande au prévôt des marchands « les plus brillantes », à ces fêtes auxquelles s'associent l'allégresse publique et toutes les espérances de la France, à ce grand
événement de la Reine et du Roi honorant de leur présence la capitale où Louis XV, dans toute sa longue vie, n^était venu que cinq fois, Moreau consacre toute une série d'images où revivent les journées du 21 et du 23 janvier.
Ce sont d'abord deux grandes planches en hauteur. La première est le Festin Rojal à FHôtel de ville, offert à Leurs Majestés. Moreau, avec un admirable sens perspectif, a pris en enfilade la grande salle de cent trentedeux pieds de long; il a fait fuir jusqu'au fond la hauteur des colonnades, le cintre de leurs arcades, la double rangée des lustres 5 et sa gravure fait planer le regard sur la table immense, chargée d'un surtout de trois temples, et ne finissant que là-bas, au haut bout où sont placés le Roi, la reine et les deux frères du Roi, les seuls hommes, avec le Roi, dînant à ce dîner de soixante-dix-huit couverts, où sont assises, après le sang royal, soixante-dix dames les plus nommées de France. Et avec quel art , quelle ingéniosité et quelle variété de détails, de poses, de groupes, tout autour de la table, derrière les chignons endiamantés et les épaules nues, le dessinateur a jeté une H. 13
foule choisie qui circule, un monde de curieux, traversé de valets qui courent, encombrant les buffets de desserts, la haie pressée du service d'honneur fait par le sieur Caumartin auprès du Roi, par le procureur du roi , le receveur de la ville, les échevins servant les princes et princesses, tout le corps de ville en gala, — la robe du magistrat coudoyant l'habit de cornet le rabat de l'édile penché sur des dentelles. Le pendant du Festin est le Bal, le Bal à l'Hôtel de ville, le 23 janvier. De la grande colonnade qui fait un bas côté d'ombre, on aperçoit la salle inondée de lumière, houleuse de masques, regorgeant de spectateurs placés aux grandes fenêtres devenues des loges. Sur le premier plan, escorté d'arlequins, de polichinelles, de pierrots gesticulant qu'ont peine à repousser les gardes, devant im flot de foule tjûi semble respirer Tamour monarchique en goguette et le royalisme des halles au mardi gras, le Hoi s'avance tête nue, en large domino blanc qu'il retrousse pour marcher. La Reine, qui vient de souper gaiement avec lui au Temple, et de s'habiller chez le sieur Buifaut, trésorier de la ville, marche un peu en arrière,
coiffée d'un grand chapeau à plumes et enveloppée d'une espèce de chemise ruchée et flottante, qui lui laisse la naissance du cou et les bras nus. Pressée par le peuple, elle va dire tout à Theure : « J'étouffe!... » Et le roi sera obligé de se faire faire place à coups de coude.
Mais ce n'était pas assez que les fêtes de l'Hôtel de ville : Moreau voulut aussi immortaliser les joies de la rue, le spectacle du défilé. Il donnait une très-grande planche représentant la place de l'Hôtel-de-Ville à une heure un quart, l'heure juste de l'arrivée de la Reine, partie de la Muette vers les neuf heures. On y voit cette place de toutes les curiosités, parfois féroces, de Paris, la Grève avec toutes ses maisons qui regardent , toutes ses fenêtres, toutes ses mansardes ouvertes, du monde partout ; tout le fond de la place rempli et masqué par l'architecture improvisée de la riche galerie aux colonnes corinthiennes chargées de tentures, au fronton de cartels et d'écussons aux armes de France, et la loge pour Leurs Majestés faisant avant-corps, rotonde et coupole, surmontée par un dauphin ; en bas, sur
le pavé, — le peuple, non plus le petit peuple en promenade qu'égrène Cochin groupe à groupe, ou dont il fait un mur de comparses comme au théâtre, mais du peuple à poignée, un grand peuple mouvant, remuant, vivant, profond, le Paris qui, à huit ans de là, sera Quatre-vingt-neuf. Moreau est, en effet, à un degré supérieur et sans exemple, le peintre de la foule : il la noie et la détaille. Au vague qu'ont les multitudes au loin, il oppose comme repoussoir le détachement , la netteté des silhouettes de premier plan. Voyez dans cette planche : quel ondoiement dans ces masses de petits ronds de têtes vitalisés par l'éclairage de l'ombre et du jour, par de petits points qui sont, pour ainsi dire, les repères d'imperceptibles figures! Comme le dessinateur rend l'espèce de commotion électrique qui passe dans tous ces corps de curieux! quelle frénésie pour voir! quel tumulte! quelle précipitation en avant des galopins, des décrotteurs, au milieu de Javottes ébahies, de petites sociétés isolées du mouvement, de petites femmes boufîantes, le mantelet noir serré aux épaules, à côté de lorgneurs philosophes ! Partout on se
presse, on se pousse, on se mêle. Des femmes de la halle agitent des branches d'arbre , les chiens courent, la foule se tasse derrière la haie des soldats, les voitures de la cour ont de la peine à marcher au pas solennel et balancé de leurs huit chevaux blancs, la crinière nattée, la tête empanachée. C'est le moment où le carrosse de la Reine tourne devant l'Hôtel de ville : la portière s'ouvre, Marie-Antoinette descend, coiffée de plumes, la jupe sur grand panier; et son regard semble embrasser la foule.
Tout ce spectacle, Moreau le fait voir comme il l'a vu ] et il se sépare encore ici de Cochin et de son ordonnance à l'italienne par une ordonnance essentiellement française et nationale; car c'est le dessinateur de la pure observation et de la nature, du spectacle évoqué et saisi sur le vif. Etudiez son estampe : sur le côté, dans l'ombre, sur la base même d'une des deux colonnes triomphales qui se dressent à côté d'une vasque et se couronnent d'un globe fleurdelisé porté par des dauphins, vous découvrirez, assis, son épée et son chapeau remis à un ami derrière lui, un artiste
qui dessine, un carton sur ses genoux. Évidemment, c'est l'artiste lui-même, l'artiste consciencieux qui prenait tous ses documents devant le mouvement de la vie, et cette réalité d'un moment qu'ont les choses. N'était-ce pas Moreau qui mettait sur toutes ses planches : Dessiné d'après nature, pour affirmer le sérieux et la vérité de son étude ?
Une quatrième planche complétait cette suite des fôtes de la naissance du Dauphin : la vue du feu d'artifice tiré le 23 janvier. Les illuminations éclatent le long de la galerie où la Reine paraît au balcon de la tribune. Toutes les fenêtres de l'Hôtel de ville resplendissent de lustres éclairant en bas des estrades. Des triangles blancs, des ifs brûlent devant l'hôtellerie de Vlmage de Notre-Dame et les maisons qui vont au quai. Sur le quai, le Temple de l'Hymen avec ses deux colonnes enguirlandées de flammes-lance, dans le noir profond du ciel, la pluie de lumière d'un volcan ; et l'on devine, sur tout le pavé de la Grève, la foule qui y piétine, obscure et perdue, sombre et grouillante dans les ténèbres que déchirent çà et là, d'un accroc de lumière, des reflets d'incendie ou la
fumée blanche de coups de canon. Et là encore on peut constater tout le " vu » de l'effet par Moreau, monté sans doute sur cet échafaud signalé par Bachaumont, " des dessinateurs charg-és de perpétuer aux yeux de la postérité la mémoire des diverses parties de ce spectacle ^ ».
Cette année-là il terminait l'ouvrage où devait se montrer et se répandre, comme la poésie, la tendresse même de son talent. Pour ce livre, comme pour les livres qu'il aime et
I. Ga-ietu de France. Supplément à la Galette du mardi 29 janvier 1782. Relation de la fête que la ville de Paris a donnée a Leurs Majestés le Roi et la Reine. Mercure de France^ janvier 1782. Mémoires de la République des lettres^ id. — Moreau fit d'autres dessins de ces fêtes, mais sans doute devant les frais de gravure, les Menus reculèrent. Nous en possédons un d'une largeur de 103 centimètres sur 45 centimètres de hauteur, exécuté à l'aquarelle sur un trait de plume, représentant la reine Marie-Antoinette allant rendre grâce à Notre-Dame et à Sainte-Geneviève. Ayant pris ses voitures de cérémonie au rond du Cour, la Reine passe sur la place Louis XV dans un carrosse attelé de huit chevaux blancs et suivie de cent gardes du corps. Le dessin est pris du jardin en terrasse du palais Bourbon, où des curieux pre.ssés contre la balustrade regardent le défilé et la foule immense de l'autre côté de la Seine. Dans le coin à gauche, le prince de Condé et le duc de Bourbon causent, les mains dans des manchons, avec un groupe de femmes.
qu'il veut dignement honorer, il abandonne les formats ordinairement choisis par le temps. L'in-octavo même ne lui suffit pas. Sa vignette aspire au développement de la scène , à l'ambition du tableau ; il veut l'in-quarto ; et c'est dans cette grandeur qu'il donne cette illustration de la Nouvelle Héloïse, vraiment admirable au milieu de toutes ses illustrations.
Nul artiste du temps n'a senti et compris Rousseau comme lui ; nul n'est entré en pareille communion avec le charme nouveau et sympathique de ses personnages, avec l'âme de ses héroïnes. Elles resteront toujours attachées au livre, ces scènes animées, vivantes, palpitantes, attendries ou dramatiques, coquettes ou pathétiques, éclairées par le peintre de la vignette, avec le romanesque de la lumière, tantôt d'un jour en écharpe frappant le centre de la composition d'une filtrée de soleil, tantôt de la lueur et du jeu doux, voluptueux, discret d'une bougie. C'est le roman qui vit et prend corps sous le crayon de l'artiste. Le je ne sais quoi de tendre qui s'en exhale, au milieu des sécheresses du temps, le grand cri de la sensibilité nouvelle qui en sort a comme
son écho dans les planches émues, dans les pantomimes passionnées du dessinateur, dans les émotions des bouches entr'ouvertes de femmes, dans ces figures à sentiment, ces gestes qui parlent, ces regards profonds, ces têtes pénétrées. Moreau semble avoir au bout de son crayon Famé et la flamme de ces pages inspirées, et ce qui brûle dans le livre, brûle aussi dans ses gravures. Sa délicieuse Julie n'est-elle pas la Julie même de Rousseau, celle dont Saint-Preux voulait « le portrait modeste comme elle-même? — La douce, la modeste, V enchanteresse Julie , élégante , simple, « la gorge couverte en fille modeste et non pas en dévote ». Comme Moreau a su incarner le type du romancier dans un type de Greuze honnête, en faire un modèle de goût et de candeur, une créature ravissante, printanière sous son costume de campagne, une femme qui garde comme la clarté de la jeune fille sous son petit chapeau de paille gondolé ! Quel innocent envolement d'amour, quel feu pur de la vierge, quand elle se précipite au baiser de Saint-Preux et cache sa figure sur les lèvres de Tami! Ici quel bonheur tendre, sur cette
Tf^T. L'ART X^M XVIIP SIECLE.
petitç figure de blonde, mouvante et sensible, changeante au moindre sourire, quand la tête à demi détournée, le regard à demi pâmé, le souffle suspendu, elle abandonne une main, sur le bord d^un piano, à celui qui l'embrasse, comprimant de Fautre, dans son petit corsage soulevé, rémotion du doux moment et les battements de sa félicité... Et plus loin encore, cet autre baiser de Saint-Preux à genoux sur cette main de la touchante inoculée, qui, le profil perdu sur son oreiller, fait de ses deux bras étonnés comme le mouvement d'embrasser un rêve... Le dessinateur est arrivé à peindre mieux que Rousseau lui-même ce baiser sur une main qui passe sur un cœur.
On peut reconnaître là le grand compositeur qu'est Moreau. 11 possède une flexibilité, une fécondité qui ne se répète jamais , une étonnante facilité à concevoir une scène, avec l'art d'en combiner les eftets, de varier en les équilibrant les attitudes, de leur donner un naturel, une justesse et un aplomb rares dans les grands tableaux, une netteté des plans, une intelligence de l'arrangement, une vérité des figures, de leur pose, de leur expression
qui vous font toucher Faction représentée.
C'est qu'à ces facultés personnelles, il joignait l'acquis, le Jug-ement, la solidité d'une lecture immense. Car Moreau était un liseur : chez lui, l'étude accompag'nait le métier ; il avait une bibliothèque, cette bibliothèque que Lemonnier reproche aux artistes sans lettres du nouveau siècle de ne plus avoir, de ne plus consulter. De là cette autorité à laquelle ses confrères rendaient pleine justice ; il était souvent leur conseiller, et David même ne dédaignera pas ses avis^
Moreau a donc lu Rousseau, il l'a relu, et il apporte à cette illustration plus encore que son talent, la fièvre et la poésie de cette prose, mais encore une espèce de religion pour les idées du philosophe, un culte pour la personne de l'écrivain. L'admiration de l'œuvre qu'il avait l'honneur et le bonheur de traduire ; voilà ce qui le iit entrer si avant dans le roman de l'homme de génie à la mémoire duquel il resta toujours fidèle, dévot. 11 conserve et célèbre dans une pieuse image le souvenir de