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Dix-huit dessins pour les œuvres de Voltaire

Portraits^ Dessins.

M. Renou, adjoint et secrétaire de l'Académie de Rouen, conseiller de cour, et dessinateur du prince royal de Prusse. M. Martini, graveur.

M. Guillotin, docteur en médecine de la Faculté de Paris. M^'^ Le Prince.

M'i^ Saugrain, graveur.

M^i^ de Corancès.

Dessins.

Caïus Marius qui, par son seul regard, arrête le soldat qui veut le tuer.

Mort de Caton d'Utique.

Un cadre contenant quinze dessins pour les figures de l'Histoire de France, ouvrage dédié au Roi.

cer. Il en apportait alors le 19 avril un autre : Tiillie faisant passer son cha?^ 5//r le co7ys de

316. Un grand dessin représentant l'Assemblée des Notables. — Dessin ordonné par le Roi.

Autre représentant TuUie faisant passer son char sur le corps de son père : il doit être gravé pour la réception de l'auteur. — Ce dessin appartient à M"'* des Entelles.

Sept dessins destinés à orner l'édition de Voltaire.

Quatre estampes pour les fêtes de la ville.

Dessins.

Ouverture des états généraux du 5' mai 1789.

Constitution de l'Assemblée nationale du 17 juin suivant.

Tullie faisant passer son char sur le corps de son père.

C'est le morceau de réception de l'auteur.

Patriotisme et fidélité au roi. — Le 24 février 1525, Jean le Sénéchal, seigneur de Molac et de Cajcado, capitaine de cent hommes d'armes, gentilhomme de la chambre de François I"", sauva la vie à ce prince par le sacrifice de la sienne. Voyant un arquebusier prêt à tirer sur le roi, il se précipita au-devant du coup et fut tué. Estampe dédiée à M. le marquis de Molac, chef de nouvel-armes des grands sénéchaux féodés et héréditaires en Bretagne.

Deux cadres contenant dix dessins. Sujet tiré du Nouveau Testament. Autre cadre représentant la procession d'Isis. Les dessins du frontispice des Cérémonies religieuses.

son père, que tous s'accordaient à regarder comme très-supérieur au premier ; et il était

Deux estampes représentant les états généraux. Un cadre contenant dix dessins. Sujet tiré du Nouveau Testament.

Une tète de femme, dessin.

Deux cadres contenant chacun dix dessins pour les Évangiles.

Cadre contenant quarante-sept dessins faits pour une édition de Gesner.

Cadre contenant dix-huit dessins, Actes des apôtres, pour l'édition in-S" du Nouveau Testament de Saugrain.

Un dessin pour Anacharsis.

Un dessin représentant Régulus retournant à Carthage, pour les œuvres de Montesquieu

Deux cadres renfermant plusieurs dessins in-8° pour les œuvres de Voltaire, édition de Renouard.

Trois cadres contenant quarante dessins de la collection des œuvres de Voltaire.

Cadre renfermant 12 dessins, sujets tirés des Métamorphoses d'Ovide.

Cadre renfermant sept dessins, sujets de l'Enéide.

Séparation de Paul et Virginie, vignette.

reçu, le 25 avril, sur la présentation de son parrain Wille; encore lui manqua-t-il deux

Sara présente Agar à Abraham.

La maladie d'Antiochus.

Deux cadres renfermant douze dessins pour les œuvres de Racine.

Six dessins pour les œuvres de Boileau.

Trois dessins pour les Contes d'Hamilton : le Bélier^ Fleur d'Epine et les quatre Facardins.

Cinq dessins pour les Confessions de J.-J, Rousseau.

Un portrait.

Stratonice, ou la Maladie d'Antiochus-

Les Adieux de Coriolan à sa famille.

Un cadre contenant soixante-huit dessins : trente pour Molière, douze pour Corneille, six pour Gresset, deux pour Werther, quatre pour la nouvelle édition in-4° des Métamorphoses d'Ovide, deux pour le Musée français de Laurent et Robillard ; l'un représente la peinture moderne, l'autre la gravure; douze dessins pour l'Histoire de France.

Réception de S. M. l'Empereur, à l'Hôtel de ville, le 4 décembre 1809.

Fête donnée par la ville de Paris, le 10 juin, à l'occasion du mariage de Leurs Majestés Impériales.

Ces deux dessins appartiennent à l'auteur.

voix pour runanimité. Avec la Révolution, Facadémicien de fraîche date devenait Torateur des idées révolutionnaires de Fart dans les turbulentes séances de l'Académie. Il était de ceux qui le 6 février 1790 y parlaient, entre David et Giraud, avec le plus d'animation pour la révision des statuts et l'égalité absolue de tous les membres du corps académique. On le retrouve, s'exprimant avec la même énergie d'opinion, à l'orageuse assemblée du 6 septembre 1790, où il emporte la nomination de la commission composée de Pajou, Vincent, Miger, Lebarbier, Renou, et l'adjonction de seize associés libres. Il est encore parmi les quatre membres choisis parmi les « mieux parlants » qui doivent présenter les statuts et règlements nouveaux au Comité de Constitution. La République de Voltaire, la République de Rousseau passe; et Moreau reste un révolutionnaire. Ce nom qu'il a mis au-dessous du Sacre, des Fêtes de 1782, de « l'Exemple d'humanité de la Dauphine » du médaillon de la Reine soutenu par les Tendresses et la Bonté, son nom de dessinateur de cour, il n'a pas de scrupule II. 15

à le mettre au bas de la médaille gravée pour la Commune des arts de peinture^ sculpture, architecture et gravure, constituée le i8 juillet 1793 en vertu de la loi du 4 juillet 1793, de Fan II de la République française. Il signe la Minerve qu'un génie s'apprête à coiffer du bonnet rouge qu'elle tient sur son poing. On trouve dans la collection de M. Mahérault un curieux dessin de Moreau vers cette époque : le costume « du Français républicain » en redingote à crevés, chapeau à plumes, bottes molles, et le glaive sur la culotte ^

De ce patriotisme, Moreau ne fut guère récompensé parla Révolution. La Terreur lui fit perdre ses places, anéantit le capital ramassé par ses économies, tarit ses revenus et sa source de fortune en arrêtant les entreprises de librairie; et en 1797, il était obligé

I. Rattachons à ses œuvres républicaines deux dessins vendus à la vente du Descamps (1868). Ces deux dessins, exécutés sur papier brun, avec le ciel complètement sabré de blanc et la foule noire indiquée à la Prudhon, représentaient la Fête de l'Etre suprême, l'un devant le palais des Tuileries, l'autre près du grand bassin du côté du Pont-Tournant.

de prendre une place de professeur de dessin aux écoles centrales \

Cette place modeste et astreignante, Fartiste la remplit consciencieusement. Il mit le porte-crayon à la main de plus de deux mille élèves ; et en sa qualité de grand-père professeur, il eut la satisfaction de commencer au milieu de tant d'éducations celle du talent précoce d'un petit-fils, Horace Vernet, dont il montrait à tout le monde sur sa tabatière un fixe : un cavalier tirant un coup de pistolet, — œuvre des douze ans de l'enfant.

I. A ce temps de son professorat se rapporte une lettre de Moreau, qu'a bien voulu nous communiquer M. J. Boilly :

a Ce 23 brumaire au Ve de la République françoise.

« Citoyen Président.

« Je viens de lire la liste des objets d'art que les commissaires français envoyés à Rome ont choisis pour être transportés en France, et les instructions qui leur ont été adressées à ce sujet par la classe de l'Institut que vous présidie^ : je n'ai point vu que dans cette nomenclature d'ouvrages célèbres on ait désigné aucun de ceux qui sont sortis du pinceau de Jules Romain; et cependant, le nom de cet artiste figure avec asse:^ de distinction dans l'histoire des grands maîtres pour que l'on regrette de ne posséder de lui au Muséum français qu'un tableau peu capital. Aujourd'hui que ce Muséum va s'enrichir de tant de chefs-d'œuvre des écoles d'Italie, ne canviendroit-il pas d'y placer Jules Romain au rang qui donnerait une grande et juste idée de ses talents? Les membres de la classe des Arts de l'Institut se rappelleront sans doute des tableaux de ce maître dignes de fixer le choix de la commission ; j'oserais cependant leur en indiquer un qui m'a particulièrement frappé et qui d'ailleurs est

Mais sa place était supprimée. Il restait sans traitement, sans indemnité; ce n'était que trois ans plus tard qu'une très-modique pension lui était accordée. Il revenait alors forcément à son crayon, à son métier de vignettiste. Mais la Révolution avait passé sur lui. Elle avait été pour Moreau comme pour tous les autres la mauvaise magicienne qui d'un coup de baguette lui avait enlevé son talent du xviii* siècle. La décadence de l'artiste, sa chute soudaine, elle n'apparaît pas trop encore dans cet interminable Nouveau Testament, auquel il consacre une partie des années révolutionnaires, et qu'il n'aurait pas avant ces années plus réussi que son Histoire de France; mais elle étonne, elle afflige presque dans ces dessins au courant de son goût et de son illustra-

À la disposition du gouvernement romain : c'est le tableau du maître-autel de l'église Sainte-Marie delV Anima. i7 représente une Vierge couronnée par les anges, avec saint Joseph et suint Jacques et un autre saint qui l'invoquent.

« Je finirai ma lettre, citoyen président, par cette réflexion qui m'a encouragé à l'écrire : c'est qu'elle ne peut être mal reçue des membres d'une société qui fait profession d'accueillir les idées bonnes et utiles, et qui, en rejetant celles qui ne le sont pas, sait encore gré à leurs auteurs des motifs qui les leur ont inspirées.

u Je suis, avec respect et fraternité, votre concitoyen,

« Moreau le jeune, « Professeur aux écoles centrales. »

tion ordinaire : ce ne sont plus des Moreau, ce sont des bistres maigres, peines, miniatures, qui ont la minceur et le fini pénible des Queverdo, des Chasselat même. Sa tendance à arrêter sa forme dans la cernée d'un petit trait de plume, autrefois dissimulé, sauvé par Fesprit et le moelleux, en s'accusant chez lui de plus en plus avec les années, arrive à la sécheresse de ces dessins linéaires dont deux, datés de Tan III, ont pour sujet le Départ d'un volontaire pour V armée et un Enfant jouant avec un bonnet rouge. Viennent des dessins toujours plus laborieux, des Enéides, se traînant de loin derrière David ou derrière Prudhon. Et il va descendant à de petites suites d'images, où. il semble voir tomber en enfance la sénilité de l'artiste : un Florian, un La Fontaine, délices des éditions de Renouard, que se dispute le goût ignare des bibliophiles. Et enfin, comme si le malheureux avait perdu tout souvenir de lui-même, toute mémoire de ses petits chefs-d'œuvre, il osait recommencer son Molière, ses Métamorphoses! Il osait recommencer sa Julie! — Un moment il fait un effort, s'essaye une dernière fois à de grands

dessins de cérémonies. Au salon de 1804, il expose les fêtes données par la ville pour la paix de Vienne et le mariage de Napoléon, des fêtes qui, le catalogue nous l'apprend, ne sont plus commandées, ni achetées.

En 1814, un des premiers actes du retour de Louis XVIII était de rétablir Moréau dans son ancienne place de dessinateur du cabinet du Roi. C'était faire remonter le temps à l'artiste; et comme rajeuni par cette faveur, sa vieille tête se montant, il rêvait de rentrer en fonctions par un ouvrage qui serait au bout de sa vie le pendant de son sacre de Louis XVI : le sacre de Louis XVIII. Mais il était attaqué depuis deux ans d'un mal incurable, d'un squirre cancéreux au bras droit. Après deux douloureuses opérations, une troisième fut jugée impraticable; et Moreau passa les derniers mois de sa vie, n'ayant plus même la chère occupation de sa main pour se distraire des approches de la mort. 11 mourait le 30 novembre i8i4\

I. La Russie n'avait pas oublié l'artiste qui avait fait ses débuts chez elle. A sa mort, elle acquérait la plupart de ses planches. L'œuvre qu'il avait formée et qui remplit sept vo-

L^artiste, — son éloge est dans un mot, le mot dit par les artistes sm- sa tombe : « G^est un homme qu'on ne remplacera pas. »

L'homme, — il serait injuste de le juger sur la figure de son portrait % avec sa petite tête renfrognée et rogue, son front entêté, sa bouche en avant et faisant la moue, son physique grognon, la laideur de la ténacité découpée sur son profil. Il était un père tendre, un ami chaud, un homme de bonté et de cœur, mais d'enveloppe dure et rugueuse, d'apparence brusque, hérissé des vivacités, des brutalités d'une franchise qui ne savait

lûmes à la Bibliothèque impériale, déjà reliée aux armes de l'empereur de Russie, allait partir à sa destination sans l'intervention de la fille de l'artiste. De Russie sont également revenus les dessins pour le Monument du Costume vendus par M. Gigoux ces années dernières.

I. Il n'existe de iMoreau qu'un portrait dessiné par Cochin et gravé par Saint-Aubin, dans la suite de la Société académique des Enfants d'Apollon ^ société composée de musiciens, de peintres mélomanes, dont Moreau a fait presque tous les portraits : il a dessiné en outre, avec le symbole d'une tête de soleil rayonnante, le billet d'entrée des concerts que la Société donnait le jeudi à l'hôtel Lubert, rue de Cléry, 96. M. Viliers, dans sa notice sur Jean-Baptiste Ninij indique, mais avec réserve, un médaillon en terre cuite du modeleur comme le portrait de Moreau le jeune.

rien cacher ni adoucir chez lui de Fimpression ni de la pensée. Le charme social ne lui manquait pourtant pas ; d'immenses lectures avec lesquelles il avait refait une éducation un peu négligée, l'espèce de bibliothèque vivante qu'il était, cette mémoire extraordinaire et naturelle dans laquelle se rangeaient sans confusion les noms, les événements, les moindres dates; son amour de l'anecdote, des petits faits de l'histoire qui lui avaient valu de ses intimes le nom de Vanecdotier, le tour original qu'il prêtait aux choses en les racontant, le plaisir qu'il se voyait donner aux autres, l'animation qui lui en venait, dissipaient les restes de sa pesanteur trompeuse d'autrefois et le certain air bourru qu'il avait à froid : ses aspérités s'effaçaient, le causeur original arrivait à plaire, et l'on touchait dans cet esprit attrayant une âme sympathique.

IW

E Palais - Royal , la capitale de Paris; le Palais Royal, le « Salon des nations », le rendez-vous de l'Allemand , de TEspag-nol , de l'Anglais, du Portugais, du Suédois; le Palais- Royal, « un diminutif du charmant tourbillon que Fontenelle apercevait dans la planète de Vénus » ; le Palais-Royal que l'on devait visiter au moins une fois par jour, sous peine de heurter la mode et le bon ton; le Palais- Royal où le fameux médecin Dumoulin envoyait ses malades, par ordonnance, tous les matins, jusqu'à parfaite guérisonjle Palais- Royal des cafés, du café du Caveau, du café de Chartres, du café Italien, du café méca-

nique, du café de Foy, du café de Valois 5 le Palais-Royal des hôtels, des billards, des restaurateurs, de la Taverne anglaise et de la Grotte flamande, du couvert espagnol et du salon chinois de Beauvilliers ; le Palais - Royal, cet « abrégé de l'univers pour les nouveautés » ; le Palais-Royal des brochures et des Etrennes mignonnes^ des colifichets et des bijoux, des estampes et des tableaux, de Lenoir, d'Hamond, de Poixmenu, des fantoccini et de la collection Adanson, des horlogers, des fleuristes, des faiseurs de portraits en silhouette; le Palais-Royal des Ombres chinoises de Séraphin et du cabinet de figures de Gurtius ; le Palais-Royal des comédiens de Beaujolais et des Variétés amusantes ; le Palais-Royal des entre-sols à sept louis par mois et des tj^oiis de colombier ; le Palais-Royal du marchand de marrons de Monseigneur le duc d'Orléans et de la bouquetière de Madame la duchesse d'Orléans ; le Palais-Royal de l'arbre de Cracovie, arbre de Dodone bourdonnant des nouvelles du monde, dont l'écrivain pubhc du Palais-Royal, M. de Longueville, faisait son Hamady^rade; le Palais-Royal

où le vieux suisse Fribourg poursuivait les polissons jouant à la cligne-musette, et chassait parfois à coups de fouet « les ambulantes à la brune »; ce Palais-Royal-là, le Palaisroyal du xviii^ siècle; — où le retrouver?

Dans deux planches du peintre -graveur Debucourt.

La première de ces deux planches a pour titre : '\Promeiiade de la gallerie du Palais- Royal {ijSj) ^ C'est le « promenoir en bois » avec ses pilastres, ses arcades cintrées, ses réverbères fleurdelisés, les petits carreaux des cintres laissant passer le bleu du jour, et au-

I. Cette gravure, que Debucourt n'a pas signée, porte au bas, au-dessus de la mention : Vicq sculpt. Imprimé par Chapuy. l'adresse suivante : Cour du Louvre ^ la ^^ porte à gauche en entrant par la Colonade^ au premier. C'est l'adresse du dessinateur et graveur de la planche. Un état du Louvre, dressé vers 1794, nous donne le renseignement suivant : « Sixième département, angle de la cour à droite adossé à la colonnade : Debucourt, trente-neuf ans, peintre et graveur, trois pièces et une petite antichambre occupées par lui depuis douze ans et demi, obtenues à la sollicitation de M. d'Angivilliers, » sans doute à la suite de son mariage avec la fille du sculpteur Mouchy. — Le Mercure de France (juin 1787) annonce ainsi la publication de la Promenade du Palais-Royal au prix de 1 2 livres : « Cette estampe, du genre grotesque, a du piquant et de l'originalité. Les figures en sont nombreuses, variées et divertissantes. »

dessous, de feintes draperies rouges aux crépines dorées retombant sur des châssis de vitre. Là dedans, des boutiques de toutes sortes : fripiers , libraires , marchands de jouets, de portefeuilles, de saucissons; l'escamoteur et le fruitier, le faïencier et la ling-ère, sans compter les spectacles forains : la Belle Zulima, et Judith tranchant la tète d'Holopherne. Mais la gravure ne nous montre que les numéros 162, 163, 164, 165, 166, étalant sous la main toutes les frivolités que vendent les petites Lolo : bijouterie, clincaillerie, éventails, jarretières, houppes, pouponnes, au milieu desquels vaguement s'aperçoivent des silhouettes de petits-collets rajustant leur perruque auprès du comptoir. Devant les boutiques, c'est ce qu'on appelait « la bigarrm^e » du Palais-Royal : le chevalier de Saint-Louis à côté du jeune officier, le clerc tonsuré auprès du commis, les quadrilles de familles provinciales et les vieux libertins à lorgnon, l'homme du bel air et le tout neuf débarqué de la turgotine, tous les allants et les venants de ce grand passage de l'étranger et de la France, des personnages ridicules, des figures

hétéroclites, de ces caricatures qu'attrape et qu'affectionne le crayon du dessinateur ; l'impertinence des petits bouts d'hommes faisant jabot; les élégants à doubles breloques, le manchon sous le bras, se caressant complaisamment le menton ; Vanglomane au tricorne insolent, cambré dans sa longue redingote à collet rouge, la cuisse dans une culotte de peau de daim tendue, un fouet de baleine à la main, et l'éperon d'argent à la botte ; des financiers « à col apoplectique », à grosses perruques, à cannes à pomme d'or, à souliers carrés; des farauds campés dans leur habit de ch/prienne zébré des rayures au goût du temps, vertes et jaunes, et boutonné de ces grands boutons carrés qui portent, d'habitude, les lettres de l'alphabet. Des femmes passent dans tout cela, à travers tous ces hommes, \, avec des regards quêteurs, des provocations, J des mots qu'elles jettent, la bouche ouverte, 51 aux passants, des signes de doigt qui sont une il menace ou un appel, des attaques qu'elles t lancent avec un coup d'éventail, des rires îl qu'elles étouffent dans la fourrure de leurs tkmanchons blancs de poils de mouton de Sibé-

rie... Tableau mouvant comme une optique que « ce Camp des Tartares » au fond duquel rôdent, au bras d'une vieille, ces jeunesses à jeun qu'on appelle des cherche-dîners . Mais au premier plan passent les triomphantes, celles qui marchent à côté de la Bacchante, de la Thevenin, de la Sultane. On croit voir s'avancer dans la gravure toutes les célébrités de « l'allée Cythérée » , la grosse Tonton-Minette, Dunkerque-la-Biqiie, Sainte-Marie-la-Paiivresse , si bonne, si donnante qu'elle est réduite à emprunter des jupons à ses camarades, Manon-Gogo, la fille de la blanchisseuse, Latierce, qu'on appelle la Cavale, au bras de Beaiijourla-Boucanense, Aspasie Citî^on, la blonde aux yeux bleus, ainsi baptisée pour avoir ruiné le fournisseur des orang-ères. Celle-ci en redingote brune, coiffée d'un haut chapeau de feutre, fait son marché^ une badine à la main. L'une, en grande perruque poudrée et lui flottant dans le dos à la Conseillère, s'en va, mutine et se rengorgeant dans sa pelisse bleu de ciel i garnie de cygne 5 un laquais à la mode du temps la suit, un de ces ridicules petits jockeys, | dont ne peut se passer une fille, un jockey en !i

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veste rouge, cheveux courts et rabattus sur le front, tenant sous le bras un carton presque aussi grand que lui. Trois autres, bras dessus, bras dessous, forment un groupe enlacé qui se balance en toutes sortes de poses agaçantes et de gracieux penchements, et d^où part Toeillade de six yeux noirs : trio charmant d'où se détache, en avant, toute la personne de la plus jolie, en demi-redingote de taffetas couleur queue de serin, le grand chapeau de taffetas noir couronné de plumes au-dessus de son échelle de rubans 5 vraie figurine de la « demoiselle du bon ton » d'alors, la mouche au coin de l'œil, le décolletage voilé, le bouquet de roses au sein, le corsage coupé voluptueusement en pointe, la taille guêpée, les deux chaînes de montres battant à la jupe, le petit soulier de gros-de-Naples bleu au pied.

Toutes sont roses du rouge léger de la courtisane, et leurs petites mines apparaissent perdues sous les chapeaux bonnettes, dans la folie de la mode, dans l'extravagance des boucles de leurs perruques et des poufs à la chinoise, l'ampleur blanche des grands £chus menteurs, le voltigement des plumes et des rubans, le II. 16

nuage des gazes, le bouillonné des fanfreluches, le falbalassé du linon.

La seconde planche de Debucourt représentant le Palais-Royal s'appelle la Promenade publique ^ Elle est signée D. B. et datée 92. Cette fois nous sommes dans le jardin ^ Bien des choses s'y sont passées depuis 1787. Les maisons de jeu y ont apporté leur fièvre, leur folie, l'argent qui roule à la débauche. Le

1. On sait le prix auquel la mode, revenant à ces planches historiques, les a fait monter en ces dernières années dans les ventes d'estampes. La Promenade publique^ en état ordinaire, a dépassé des enchères de 200 francs. Une épreuve avant la lettre a été vendue 255 francs à la vente de M. Fossé d'Arcosse. Il nous avait dit l'avoir payée quinze sous sur le pont Neuf!

2. Une vue du jardin gravée en couleur et intitulée Promenade du Jardin du Palais-Royal avait déjà paru en 1787. Elle représente deux des quatre pavillons ovales en treillages qui existaient alors au bord du bassin rond, au milieu du quinconce de tilleuls. De l'un de ces pavillons qui était une succursale du café de Foy à l'autre qui lui servait de laboratoire, une tente de coutil à rayures bleues est tendue et donne de l'ombre aux consommateurs attablés, aux personnes d'âge habituées à venir goûter la fraîcheur, regarder les poissons rouges du bassin et les promeneurs. Moins fine, moins nuancée de teintes que la Promenade de la Gallerie^ cette gravure un peu grossière, poussée à la caricature, et oh. les groupes mal liés ne font pas foule, ne saurait être avec justice attribuée à Debucourt, dont elle ne porte du reste ni la signature ni l'adresse.

Cirque s'est élevé sur le miroir du gazon : on le voit dans le fond avec ses pilastres et ses jardins suspendus, ses vasques et ses jets d'eau. Et sous les arbres plantés à la place des vieux arbres, confidents des rendez-vous de FOpéra, dont on a fait des bières, sous les arbres où Camille Desmoulins a cueilli la verte cocarde de la liberté, c'est une foule, un coudoiement, le Longchamps à pied du plaisir. L'allée de marronniers fourmille de monde, et jusque sous les ombrages du fond on aperçoit une presse de promeneurs, des groupes mêlés d'où, se détachent des perruques de robin et des calottes d'abbé. Au premier plan, les petits maîtres en catogan font la roue dans leur haut collet noir, dans leur cravate de mousseline à trois tours, dans leur frac collant de Casimir écarlate, envoient des baisers du bout des doigts, comme celui-ci qui est le duc de Chartres ^, ou bien regardent en souriant

I. La supposition que tous les personnages de ces deux planches de Debucourt doivent être des portraits et des types a une espèce de confirmation dans ce passage de V Ermite de la Chaussée-d'Ântin^ que veut bien nous indiquer M. H. Vienne : « ... Il y a quelques jours qu'assis au coin de mon feu je m'amusais à regarder deux anciennes gravures de 1778, dont ,une

comme celui-là, en habit d'amour, en frac rose, en culotte rose, un éventail à la main, si indolemment allongé sur quatre chaises. Des fouets se plient sous tous les bras, des nœuds de rubans fleurissent la tige des bottes. Des nabots, haussés sur leurs pointes, font les jolis cœurs. Des jeannots en bonne fortune t vont, béant, le tricorne étonné. Une rose oubliée sur la paille d'une chaise marque un rendez-vous. Les nouvellistes, autour d'une table, écoutent un habitué de l'assemblée militaire. Veste rouge et la serviette sous le

représente une Promenade au Palais-Royal et l'autre une Soirée du Boulevard. Au nombre de certains originaux qui se faisaient remarquer à cette époque dans tous les lieux publics, j'eus la bonne foi de me reconnaître dans un petit groupe de jeunes gens passablement ridicules. L^intention maligne du peintre était pour moi d'autant plus facile à saisir qu'il n'y avait alors en France que M. de Conflans et moi qui portassions nos cheveux coupés et sans poudre, comme on les porte aujourd'hui. Cette petite découverte me fit un plaisir extrême et me remit en mémoire une foule de circonstances et de personnages qui auraient fort bien pu ne s'y jamais représenter. Les figures principales de ces anciennes caricatures avaient été touchées avec tant d'esprit par Debucourt, que je retrouvais sans difficulté les noms de tous ceux qu'il avait mis en scène... » Cette page de M. de Jouy a un autre intérêt que le renseignement qu'elle donne : elle édifie sur la façon dont les yeux des écri-

bras, un petit g-arçon du café de Foy apporte deux g-laces sur un plateau. Tout le Palais- Royal est là , le Palais-Royal des six cent trente-trois £lles : le sérail est lâché. Les femmes entretenues , les courtisanes , les filles, lasses de fredonner en se balançant sur une chaise à l'écart, défilent une à une, deux à deux, trois à trois. Elles sont à la nouvelle mode : les robes à queue, « vrais balais du Palais-Royal », laissent voir maintenant, écourtées, les fins bas de soie ; l'extravagance des chapeaux a presque disparu; il y

vains et des peintres de mœurs de la Restauration regardaient et étudiaient une gravure. La date de 1778 est fausse. Une Soirée du Boulevard n'est pas une soirée du boulevard, mais la promenade dans le jardin du Palais-Royal. Enfin, malgré la plus consciencieuse recherche, il nous a été impossible de découvrir, dans l'une ou l'autre de ces deux planches, une seule tête à cheveux coupés.

Ce qu'il y a de sûr et de vrai, c'est à côté de quelques portraits d'habitués historiques et populaires du jardin, tels que le duc de Chartres et le petit nain, il y a dans cette planche de Debucourt des souvenirs d'amitié 5 par exemple, ce dernier groupe attablé, à droite, est un ménage avec lequel l'artiste vécut dans l'intimité une partie de sa vie. Il y a aussi des vengeances. Ce petit vieillot si ridicule, entre ces deux caricatures de femmes, derrière l'habit écarlate, c'est la revanche du graveur contre l'ennui dont l'avait lassé une famille provinciale.

a des bonnets de linge, et des cheveux naturels frisés à l'antique, que relève seulement un ruban bleu. Partout, des toilettes envolées, légères, aériennes, gazes, linons, robes à transparents, couleurs gaies, vivantes, célestes, qui avec du blanc, du rose, du bleu, font éclater la mode tricolore. Vraie foire de volupté où des têtes d'hommes se penchent sur le cou des femmes, où des matrones, pareilles à des spectres, promènent des petites filles, où Ton voit, comme dans un musée du vice, un échantillon de tous les costumes et de tous les pays : là-bas, la grande belle Cauchoise; ici, une petite femme à la jupe jaune, au corsage de dentelle noire, qu'on prendrait pour une manola de Goya 5 plus loin, une négresse qui est peut-être VEsther, a la noire parfaite » dont parle Rétifs

I. Le Palais-Royal. A Paris, 1790. — Tableau du nouveau Palais-Royal. Londres, 1788. — Almanach du Palais-Royal pour Vannée 1785. Paris, Royer. — Observations sur la destruction de la promenade du Palais-Royal^ lettre d'un Anglais établi à Paris. Amsterdam, 178 1. — Tableau de Paris ^ par Mercier, vol. VI et X, 1782-1789. — Les Soirées du Palais-Royal... contenant quelques lettres à une amie avec la conversation des chaises du Palais-Royal. — Sous V arbre de Cracovis, 1762. — l,ettre écrue

Ces deux planches en couleur, on pourrait les appeler la bonne fortune de Fœuvre de Debucourt; et elles seront la fortune de son nom. Par là il aura sa petite immortalité ; par là il survivra à bien des petits peintres de son temps. Il leur survivra pour avoir sauvé et conservé Vamusant de la vie d'un temps, dans un genre de gravure peinte où passe, à travers la mécanique du procédé, la main d'un artiste, la touche qui fait jouer, sur le travail de l'outil, l'esprit de la gouache française.

du Palais-Royal aux qiLatre parties au monde. Paris, 1785. — UHamadryade du Palais-Roy al jpa.r M. de Longueville, écrivain public. Amsterdam, 1780. — Entretiens du Palais-Roy al ^ par Caraccioli, 1786. — Requête adressée à Monseigneur le duc d'Orléans^ par les demoiselles de Launay^ Latierce^ La Bacchante et autres j pour obtenir Ventrée du Palais-Royal^ qui leur a été interdite. — Réponse à V auteur du scandale du duc d'Orléans^ 1789. — Nouveau tableau de Paris ^ I790' — Almanach des adresses des demoiselles de Paris j ou Calendrier du plaisir. A Paphos, de l'imprimerie de l'Amour, 179 1. — Les Sérails de Paris ^ an X. — Magasin de modes nouvelles et anglaises^ 1787-1788. — Journal de la mode et du goût^ ou les Amusements du salon et de la toilette^ par M. Le Brun, 1 790-1791.

L^agrément égayé qu'il demandait aux œuvres et aux traductions de Tart, le xviii^ siècle l'avait, dès ses premières années, cherché dans la gravure en couleur. Reprenant la tentative d'un maître de Rembrandt, Lastman, un Allemand du nom de Leblond, après des essais en Hollande et en Angleterre, était venu à Paris apporter son procédé basé sur la théorie de Newton, et réduisant les couleurs à trois couleurs primitives, leur impression à trois cuivres. En 173$, il faisait graver par Tardieu une Vierge de Carie Maratte qu'il ne voulait pas mignaturer, c'est-àdire iînir au pinceau avec des couleurs à l'huile comme les planches qu'il apportait d'Angleterre. Cet essai ne réussissait pas. La tentative était reprise par un homme qui avait travaillé sous Leblond, un Marseillais qui avait vu le travail des manufactures d'indiennes dans les rues de Marseille, l'ennemi des théories newtoniennes et l'auteur de la Ou^oagénésie, Gautier Dagoty, qui se mettait à chercher l'impression des tableaux en couleur au moyen de quatre planches et d'une palette de quatre couleurs : le noir, le bleu, le

jaune et le rouge. Il gravait ainsi des paysages, des fruits, des fleurs, des coquilles, le Dessinateur et V Ouvrière en dentelle, d'après Chardin ; puis, comme son rival Robert, il se vouait exclusivement à la gravure de planches colorées d'anatomie. L'aspect triste et désagréable de ces planches, le noir de leur trame embouée comme d'essuiements de couleurs à rhuile, leur vernissage enfumée, leur ton verdâtre et jaunâtre de majolique, les condamnaient auprès du public. La plus grande cause de leur insuccès était attribuée, par les spécialistes, au peu d'habileté des graveurs français dans la me^^o tinte, cet art que Cochin avouait n'être pratiqué supérieurement qu'en Angleterre, et que M. deMondorge disait abandonné depuis longtemps par nos artistes et nos imprimeurs français. C'est alors que Janinet, s'appliquant « à ce principe du nouvel art », jetait dans le public des planches d'un aspect tout nouveau, entre autres le portrait de Marie- Antoinette (1774), très-supérieur à tout ce qu^avaient tenté dans ce genre Leblond et Gautier. Dès lors ce n'est plus à la vulgarisation du tableau, de la peinture à l'huile, que

tend TefForr de la gravure : c'est à la multiplication du dessin colorié, au rendu du lavis qui avait trouvé déjà, pour ses manières monochromes de bistre ou d'encre de Chine, des fac-similé si exacts dans les nouveaux procédés de gravure au pinceau. La découverte des premiers inventeurs est alors reprise et perfectionnée : le graveur en couleur a quatre ou cinq planches de cuivre d'égale grandeur, qu'il a soin de faire raccorder exactement par le moyen de pointes fixées sur les marges en dehors de la gravure. Sur la première planche, il grave à l'aquatinte son sujet avec toutes ses valeurs. Les autres cuivres reçoivent les travaux qui doivent, cuivre par cuivre, imprimer les couleurs de la planche : un cuivre le rouge, un cuivre le bleu, un cuivre le jaune -, le vert sera fait par la superposition du bleu et du jaune, et ainsi des autres couleurs composées. Les noirs, les demi-teintes étant fournis par la première planche, les lumières pures seront données par le fond du papier laissé blanc ^

I. Lettres concernant le nouvel art de graver et d'imprimer les taileaux. par Gautier, graveur du roi en ce genre, Paris, 1749. — Mercure de France, juillet 1749. — Dictionnaire des arts de peinture, etc., par Watelet Prault, 1792.

C'est à cet art si compliqué qrie Debucourt touchait avec la science d'un maître. Presque du premier coup, avec ses premières planches à cinq cuâvres, il efface son prédécesseur, son rival Janinet, les Descourtis à la suite, et il dé£e d'avance toute la série future de ses imitateurs. Avec lui. le sec de la gTa- "\iire dispai-ait. Il dissimule ce grain plat et mécanique, cette espèce de canevas de pointillé qui jusqu'à lui fait ces vilains dessous, troids. tristes, sales, transperçant lenluminure et le coloriage des tirages. Le travail, le procédé, la manière et la peine de l'eltet obtenu, échappent et se cachent chez lui : ce qu'il gTave. les scènes qif il jette stu- le cuivre, ont la légèreté, le jet du pinceau. Rien de dur ni de lourd dans ses ombres, dans ses fonds d'intérieur pasteHeux, dans le nuageux de ses ciels : une fraîcheur d'aquarelle court à travers ses tons de fleurs et de satin, les roses, les jaune-de-p aille, les gorge-de-pigeon. Les petites têtes délicatement modelées ont des taches de rou^-e éteintes comme sur un papier mouillé. Du moelleux des costimies et des pelisses, de la douceur des blancs, il tire

2p L'ART DU XVIIP SIECLE.

des tendresses et des satinag-es de ton qu'on dirait prises à une robe de Netscher. Les piqûres de lumière, les petits réveillons, les gais coups de jour, l'esprit, le pétillement, le joli et le vif de la touche, il les jette, il les sème par toute sa planche, avec le gras d'empâtement et la vivacité d'éclaboussure d'une gouache ; si bien que l'illusion est complète et que sa gravure, regardez-la encadrée à un mur : elle n'est plus pour vous une gravure imprimée ; vos yeux croient s'amuser d'un dessin, et voient dans l'épreuve quelque chose de la main même de l'artiste.

Il y a là un grand art de petit graveur. L'agrément de ces planches, l'illusion qu'elles donnent, cette harmonie qu'elles ont dans la vivacité et le bariolage, révèlent une science bien remarquable, un maniement bien habile et bien délicat des outils du graveur. Debucourt, en effet, a poussé plus loin que personne le travail de ses dessous. Il s'y est appliqué avec un soin, une légèreté de main, une maîtrise dans l'infiniment petit du procédé, qu'il est intéressant d'étudier, si l'on veut lui rendre toute justice, dans les essais bien

rares à rencontrer de ses épreuves en noir. Il existe un de ces tirages de la Noce de village, où Ton peut voir, à l'état vierge, la finesse des travaux, la transparence des tons dégradés, tout le piquant des petites touches dont les physionomies sont éclairées. Mais peutêtre où toute la délicatesse, toute la spirituelle et consciencieuse dextérité de Fadroit graveur, se révèlent le mieux, c'est dans ces commencements de planches gardés par M. Jazet, travaux fragmentaires, parcelles de scène, qui nous font voir, pour ainsi dire, Debucourt gravant. C'est d'abord un trait, un simple trait mordu à l'eau-forte, fin comme le dessin d'une plume de corbeau. Dans ce trait, le herceaii du graveur, auquel succédera plus tard la lourde roulette, s'attaque à un petit bonhomme, à une figure de femme, la caresse, la modèle, avec toutes les délicatesses et toutes les dégradations de l'ombre; etreberçant et regrattant, l'outil délicat et magique finit par étendre sur toute la planche une douceur d'estompage. C'est la manière noire, le procédé d'où sont sorties ses planches les plus réussies, les plus peintes : le Menuet de la

Mariée, la Noce au château, VAlmanach Jiational. Mais Debucourt ne s'en tient pas toujours à ce seul procédé : il le mêle et l'associe à d'autres \ Ainsi, dans la Promenade publique, après avoir fait les figures au berceau, il jette les grains résineux de l'aquatinte sur les masses, les terrains, les ciels 5 puis il fait mordre au pinceau les accessoires, le feuille, tout ce à quoi il veut donner le cerné d'une morsure à la teinte ; heureux et dangereux mélange, qui fait merveille dans cette planche, mais qui, en envahissant les gravures suivantes, en s'y heurtant d'une façon trop vive et trop dure, en étouffant sous des morsures les demi-teintes de la manière noire, finit par perdre le talent de Debucourt.

La manière noire, c'est, au fond, le triomphe et la supériorité de sa gravure. Voyez dans ses essais, chez M. Jazet, la petite femme sur une chaise é.\x Menuet de la Mariée. Du repoussoir d'une tache de noir, elle sort

I. M. Renolivier, dans son Histoire de Van pendant la Révolution, parle des planches de Debucourt comme de planches gravées au pinceau. Debucourt n'a usé qu'accidentellement et partiellement de ce procédé.

sur le blanc du papier avec le fini, le rendu, la suprême et artistique finesse du plus fin lavis à Tencre de Chine : imaginez la réduction microscopique d^un Reynolds. Car le graveur, chez Debucourt, rappelle l'art anglais et en vient. Il s'est formé, on le devine, à l'école des gravures anglaises. Comme la mode du xviii^ siècle français, il descend et s'inspire du xvm^ siècle anglais. Et, — détail curieux et inconnu, — n'est-ce pas dans une planche en couleur du Vauxhall de Londres qu'il trouva l'idée de peindre le Palais-Royal de Paris ^ ?

Debucourt avait commencé vers 1785 cette série d'images de son temps, images dont il

! est à la fois le créateur, le peintre et le graveur. Trois rarissimes planches datées de cette

1| année-là, — la Porte enfoncée, les Amants poursuivis. Sujette mal cachée, ou les Amants

1. Drawn by Rolandson, aquatinta by Jukes, engraved by PoUard, 1785.

découverts, et la Fille enlevée, pittoresque barbouillis passé à la vente Raifé (1864), — nous montrent ses débuts.

En 1786, il publiait les Deux Baisers, gravés diaprés son tableau de la Feinte Caresse exposé au salon de peinture de Tannée précédente, et le Menuet de la Mariée^ un de ses chefsd'œuvre. C'est une joie foraine, une espèce de kermesse à Salency, un petit tableau bien riant, bien clair, où un petit attendrissement à la Greuze se mêle à un fond de buveurs d'Ostade ; les belles dames de l'endroit sont assises ou debout avec leur petite figure balayée de l'ombre des dentelles de leur chapeau ; Jeannot le marguillier, Thomas le carillonneur, Lucas le magister et jusqu'au bon Guillaume, le père du joli Colin, tout le village fait cercle autour du gros et court bailli emperruqué, tout de noir vêtu, qui, rondissant la jambe pour la première danse, présente, sous son manteau, le poing à la main timide de la mariée, fluette, blanche, éblouissante, transparente, dans sa virginale toilette de villageoise d'opéra-comique.

En 1787, grande année de travail du gra-

veur, outre la Promenade de la gallerie du Palais-Royal, Debucourt donnait au public la voluptueuse image de VOiseaii ranimé, — un serin qu'une femme, en compagnie d\me amie qui lui rit sur Tépaule, s'amuse à faire revivre dans l'entrebâillement de son corset et la chaleur de son sein. Une autre de ses planches était V Escalade ou les Adieux du 7natin; une autre Heur et Malheur ou la Cruche cassée, l'éternelle allégorie du joli péché, représentée ici par une Nicette à la fontaine, en chapeau de paille, rougissant dans l'ombre des bois et n'ayant plus de soulier qu'à un pied. Puis, la famille prenait place dans l'œuvre gravé de Debucourt avec le Compliment ou la Matinée du jour de Van, une composition dédiée aux pères, qui montre le petit-fils en matelot, soufflé et poussé par sa mère, récitant sa leçon aux grands parents, en regardant du coin de l'œil le polichinelle des étrennes à demi glissé de l'armoire ^ .

I. M. Renouvier [Histoire de V art pendant la. Révolution) cite, à la date de cette année, une allégorie à la mémoire de feu M. de Vergennes, que nous n'avons pas vue. L'incroyable rareté de quelques planches de Debucourt rend bien difficile un

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