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II

En 1788, les joies de la famille reparaissaient dans le pendant pour les mères de la Matinée du jour de Van : les Bouquets ou la Fête de la grand'maman qu'embrasse, pendue à son cou, une petite fille, tandis que le petit garçon cache un bouquet derrière la jupe de sa jeune mère ^ Puis venaient la Main et \2.Rose : les deux jardins à berceaux, à jets d'eau, à statues, les deux déclarations par de charmants hommes à de blondes amoureuses, mêlées de Paméla et d'Héloïse, déjà douces à leurs vainqueurs comme le mouton auquel en bas, dans le cul-de-lampe, un Amour met un bandeau sur les yeux.

Debucourt datait de Tannée 1789 la Noce au château, un de ces divertissements de châtelaine à la mode des proverbes de Carmontelle.

catalogue absolument complet de son œuvre en couleur. Notons, parmi les pièces sans date et que les ventes ont vu passer une fois : le Songe réalisé ^ et un « Recueil de têtes et de coif- « fures modernes à l'usage des jeunes personnes qui dessinent», dans la manière de François et de Demarteau (les numéros i, 5, 7, seulement). Vente de La Valette, 1861.

I. Une première idée de cette gravure, une esquisse peinte avec la touche grasse, libre, fouettée, de Fragonard, a été sauvée, par M. Jazet fils, d'un feu de châssis et de vieilles toiles brûlées par un domestique après la mort de Debucourt.

Au bas de Tescalier d\me terrasse, pleine de saints d^abbés et du Jet des eaux sautantes, que garnit toute la société, la dame du château ouvre le bal avec le grand dadais de marié au gilet rose, en s^amusant et en souriant, au fond d'elle, de la gène du villageois. Il donnait encore cette année la planche d' Annette et Lubin, souvenir du conte de Marmontel et de la comédie de M'"' Favart, qui porte en médaillon le portrait d'après nature des deux vieux amoureux de Cormeil en Parisis.

En 1791, tout le joli qu'il a su tirer de la gravure en couleur, il le met au service de la Révolution ^ dans V Almanach national dédié aux amis de la Constitution, une de ses plan-

I. La pente naturelle de l'artiste à la nouveauté et à la liberté, la reconnaissance pour le nouvel état de choses qui avait élevé son père au commandement de la milice nationale de la Chapelle, font de Debucourt un des dessinateurs et des graveurs des hommes et des choses de la Révolution. Il publie le portrait de Louis XVI, du Louis XVI de la patrie, en pied et en buste, le portrait de Lafayette, le brillant portrait en habit écarlate de Louis-Philippe d'Orléans. Il donne, en messidor de l'an II, les figures de la Liberté, de l'Égalité, de l'Unité et de la Fraternité. Indépendamment de VAlmanach national dédié aux amis de la Constitution^ il invente le décor du Calendrier républicain de Van llljla. Philosophie, sur une mon-

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ches capitales, et Tune des plus artistiques de toute Fimagerie révolutionnaire. Qu'on se fig-ure un grand socle construit avec les débris de la Bastille; des deux côtés du socle, une chute de médailles de bronze où se lisent les noms des constituants législateurs ; au milieu une plaque de marbre d'où se détache un basrelief bronzé, rappelant les lignes de Prud'hon, où l'on voit l'Assemblée nationale en Minerve, assise sur une chaise curule et traçant les lois constitutionnelles sur des tables soutenues par un cube, « emblème de l'égalité ; » au bas de la Minerve, le génie de la Liberté brûle les papiers, les parchemins, les ruines de l'ancienne France, et, de l'autre côté, des enfants prêtent le serment civique. Sous le socle est

tagne, au bas de laquelle retombent les grenouilles du Marais, présidant à l'année qui commence par ces nouveaux saints : Raisin j Safran j Châtaigne... Il dédie aux Français le jeune Barra. Il grave la montre des dix nouvelles heures républicaines, le cadran de la nouvelle division du jour décrétée par la Convention nationale, au bas duquel il donne son adresse. Cour du Vieux Louvre, la porte rouge, au 2"'«. Et même, dans les scènes de famille, où la morale de la République cloître les artistes, il introduit le patriotisme, met l'écho de la patrie dans l'enfance, place dans ses mains le fusil des pères, et coiffe les petites filles du bonnet de grenadier dans le rire des mères.

Talmanach de Tannée 1791, IIP de la Liberté. Et devant Talmanach, de petits groupes sur lesquels Debucourt a mis tout son esprit de dessin et toute sa gaieté de couleur, |iîgurent le peuple et Tutopie, la rue et l'idée du temps : ici un Français en uniforme national et un Anglais, pressés dans ime embrassade amicale, invitent à une confédération fraternelle un Turc et un Indien, au milieu de l'enthousiasme qui agite les chapeaux au bout des cannes et des épées ; de l'autre côté, un vieux vilain ménage d'aristocrates, médusé et faisant la grimace, tourne le dos à deux enfants, dont l'un est en petit grenadier de la milice, et qui montre sur Talmanach la date du .14 juillet; et le vieux ménage, en s'en allant, va donner dans un jeune ménage patriote, un mari en uniforme de la garde citoyenne donnant le bras à sa femme en lisant quelque catéchisme du citoyen. C'est là, dans ce petit coin charmant et pétillant de sa gravure, que Debucourt a jeté, en jolie poissarde, la Presse de la Révolution. Au milieu de tous les journaux exposés sur deux bancs, au milieu d'un étalage de rubans, de fleurs, d'insi-

gnes patriotiques enroulés à des baguettes, pareils à des thyrses de cocardes, une marchande de papiers-nouvelles est campée; coquette et débraillée, la fanchon Jetée sur le bonnet dénoué, le fichu entr'ouvert, le tablier blanc sur la jupe, la jupe retroussée sur le jupon bleu, les pieds sur des brochures antipatriotiques déchirées, elle aboie le journal, elle tend le papier : on l'entend crier le Décret pour l'émission des nouveaux assignats.

Là s'arrête et finit le Debucourt du xviii* siècle, le Debucourt de la gi^avui^e- gouache. Les planches qu'il continue à publier, comme V Heureuse famille, la Bénédiction paternelle (1795), etc., ne semblent plus lavées ni peintes. D'autres, comme la Rose mal défendue, dessinée en 1 79 1 , comme la Croisée, comme // est pris , et au bas de laquelle il met : « Gravé par un procédé nouveau découvert par l'auteur en 1792, » ne ressemblent plus, avec leur pointillé de cou-

leur, qu^à de mauvais Bartolozzi ^ Debucourt n'est plus dès lors que le Debucourt du Directoire et de FEmpire. De la gaieté qu'il avait jetée dans ses tableaux de mœurs, il glisse à la bouffonnerie, au grotesque. Il descend et tombe dans la mode et le rire de l'époque, en pleine caricature.

Tout alors, disons -le, poussait à cette grosse ironie du dessin la main d'un artiste doué comme Debucourt de la malice de l'observation. Le sens dessus dessous d'une révolution, le pêle-mêle de la société, l'aventure inouïe des fortunes, faisaient de ce monde un carnaval de gens, de figures, d'habits, de tournures. On eût dit que le corps humain avait perdu l'harmonie et le sérieux de ses lignes. Les salons ressemblaient à un gros mardi gras de statues antiques, à une parodie de modèles de David. Les modes caricaturaient encore la caricature de ces silhouettes de parvenus : les tailles sous le sein, les collants à l'EUeviou, les fracs, les culottes écourtées, les robes pla-

I. Citons ce pauvre retour à la gravure en couleur, en 1801, par huit planches pour Héro et Léandre. de son ami le chevalier de Querelles.

quées, étaient là pour accuser impitoyablement le contraste des gras et des maigres, mouler la pléthore et Fétisie, dessiner sans pudeur le cauchemar d'un Trénis accroché à une madame Angot. A peine si Debucourt eut besoin d\m verre grossissant pour jeter la charge de cela au milieu de l'épidémie caricaturale qui sévissait alors en France \

Dans cet entraînement à la grosse farce gravée, Debucourt ne revient guère à la vraie peinture de mœurs que dans sa planche de Frascati, le café des élégances de l'Empire. Il nous a gardé là ce spectacle perdu d'un lieu de plaisir légendaire j le grand salon avec son décor pompéien, les frises à hippogriffes, les victoires volantes en char au-dessus des por-

I. Il publiait dans ce g-enre le Turcaret du jour, la Promenade, les Cerises, l'Escarpolette, Au soir, le Prétexte, la Correspondance secrète, les Visites, \e Premier Jour du xix^ siècle (1801), la Femme et le Mari ou les Epoux à la mode (1803), les Courses du matin ou la Porte d'un riche (ventôse an XIV), VOrange ou le Nouveau Jugement de Paris, la Dansomanie, la Musique (1809), le Carnaval (18 10), les Gastronomes affamés, la Fin des Gastronomes, et encore l'Hiver ou le Mari, le Printemps ou les Amants, la Coquette et ses Filles, les Petits Messieurs, les Galants surannés ou les Petits Papas; l'Innocence du Jour, le Baiser à propos de bottes, le Coiffeur, le Tailleur, etc , etc.

tes, les lambrequins de théâtre, les statues de flùteuses, les tuyaux de poêle mosaïques, les lustres avec leur maigre quinquet au milieu des cristaux, les garçons en poudre et en tablier blanc apportant des glaces, les chaises du dos desquels retombent des écharpes rigides avec un plissé droit de chlamyde, des hommes en bottes molles, des hommes en chapeau rond avec des habits carrés encore taillés par les ciseaux du Directoire , des femmes vêtues de lâches et de libres étoffes collées et filant sur elles en plis mouillés, des femmes au bras de grands personnages en bas de soie et en habit brodé, la taille courte, le diadème dans les cheveux, de longs gants blancs jusqu'au coude, traînant leur queue avec une majesté de tragédie, — tout est dessiné d'après nature ; Debucourt n'a pas besoin de le dire au bas de la planche : on sent le temps, et c'est une page de la petite histoire que son Frascati.

Un hasard que cette planche ; car l'artiste original ne s'appartient presque plus depuis longtemps déjà. Le graveur-peintre n'est plus guère, depuis le Directoire, que le vulgarisa-

teur de son ami Vernet, le graveur de ses faciles improvisations, le graveur qui interprétera jusqu'à la fin, avec ses doigts de vieillard, les dessins et les scènes, les caricatures et les chasses, les militaires, les attelages, les chevaux, les routes, presque tout Fœuvre de ce Carie qui savait bien devoir tant à son graveur, lorsqu'il lui écrivait : «... Croyez au véritable attachement que je porte à votre personne et à la vénération i^econnaissante que j*ai pour votre talent, je dis reconnaissante, car sans vous mon faible savoir-faire serait resté dans un cercle étroit dont vous avez centuplé la circonférence ^ » Le reste, la fin de son talent, Debucourt l'use à ce métier. Et ce n'est pas sans tristesse qu'au bout de cet œuvre , commencé avec tant d'esprit, et si pimpant aux premières pages, vous trouvez de séniles imageries, des scènes de brigands dans la neige, qui ont l'air d'illustrations pour un mélodrame de Ducray-Duménil.

I. Carie Vernet finit cette lettre en lui parlant de deux dessins qui sont terminés, et lui demande s'il veut les prendre dans ses promenades à Paris, ou bien s'il faut qu'il les laisse au café de Foy, « où leur ami M, Lenoir aura la complaisance « de les garder ». (Lettre communiquée par M. Jazet.)

Une étude sur Debucourt ne serait pas complète si elle ne s'arrêtait un moment à sa peinture. Nous savons bien que dans la déconsidération où était tombée, sous TEmpire et sous la Restauration, la peinture du xviii^ siècle, Debucourt n'osait plus se qualifier du nom de peintre, et qu'il prenait l'humble titre de Debucourt le graveur. Mais devonsnous oublier comme lui et retrancher de son talent ces productions qui le faisaient agréer dès son début par l'Académie, et dont la critique du temps disait : « Petits tableaux de grande manière, d'une touche savante et d'un fini précieux ; ils réunissent une grande connaissance du clair-obscur, la lumière y est discrètement ménagée et les effets en sont doux, harmonieux ^ » Et c'était encore la même année les Réflexions joyeuses d'un garçon de bonne humeur qui, trouvant les débuts du jeune

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