LES SAINT-AUBIN
J'ai dit que je ne connaissais pas de peinture authentique de Gabriel de Saint-Aubin. Cependant il est une petite toile où il me semble reconnaître le maître que j'ai si longtemps étudié. C'est un tableautin appartenant à M. de la Béraudière et vendu à la -vente Denon comme un Panini. Ce tableautin représente une fête, un bal masqué bien français, dans les architectures italiennes d'un Colysée, d'un Vauxhall, d'une Redoute du temps. Des coups de pinceau jetés à la manière de son crayonnage, des bâtonnements de jambes semblables à ceux de ses dessins, des fuites de profil perdu qu'il affectionnait pour ses femmes, une couleur à la fois blonde et barboteuse, des musiciens et des petits personnages imitant les taches diffuses de la tapisserie, font de cette peinture, si elle n'est de Gabriel, la peinture qu'on imagine échappée des pinceaux du petit maître.
Je dois à l'obligeance de M. Herluison, d'Orléans, l'acte de décès de Gabriel de Saint- Aubin :
i Le jeudi lo (février 1780), Gabriel-Jacques de Saint-
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Aubin, garçon, âgé d'environ 51 ans, maître peintre, demeurant rue des Prouvaires, décédé d'hier, a été inhumé au cimetière, en présence de Charles-Germain de Saint-Aubin, dessinateur du Roi, son frère, et de Raimond Delpech, marchand mercier bijoutier, ami... De Saint- Aubin, Delpech. » (S t- Eus tache.)
Les actes de mariage et de décès d'Augustin de Saint- Aubin ont été retrouvés par M. Herluison, qui veut bien m'en communiquer les épreuves :
« Du mardy 27^ 9''''^ 1764. Augustin de S*-Aubin, graveur en taille-douce, âgé de 28 ans passés, fils des de£F. Gabriel-Germain de Saint-Aubin, brodeur du Roy, et Jeanne-Catherine Himbert, paroisse S'-Et.-du-Mont, d'une part; et Louise-Nicolle Godeau, âgée de 22 ans passés, fille de Jean-B''= Godeau, officier chés M"" le c'° de Caylus, et de Étiennette Girardot, dmt de droit et de fait à l'orangerie des Thuilleries, de cette psse, d'autre part, ont été mariés de leur mutuel consentement... en pnce des père et mère de la mariée; de Germain de Saint-Aubin, dessinateur du Roy, rue du Four, paroisse S*-Eustache', de Louis-Michel de Saint-Aubin, peintre, paroisse de Sève, de ce diocèse, tous deux frères du marié... » [St.-Germ.-l'Âux.)
« L'an 1807, le 10 p'""^", à midi sonné. Par devant n., adj^ au maire du y arrond' de Paris, soussigné, sont comparus les S" Claude-René Débonnaire, commissaire-priseur, âgé de 48 ans, dmt à Paris, rue N^«-S'-Eustache, n" 30, neveu du deffunt, et Hippolyte-Marcelin Villemain, tailleur, âgé de 57 ans, dmt à Paris, rue des Prouvaires, 31, ami.
Lesq. n. ont déclaré que Augustin Saint- Aubin, graveur, âgé de 71 ans, natif de Paris, époux de Louise -Nicole Godeau, est décédé hier, à 4'' du soir à Paris, r. des Prouvaires, n° 31, division du Contrat-Social... Lesquels... »
{Reg. du Ur arrondf.)
Beaucoup d'affaires, écrit Cochin en 1781 ^ des maux d'yeux, des soupers en ville, on se couche tard^ on ne se levé pas matin, des dessins à faire qui sont pressés j où Von emploie les parties de la journée qu'on ne passe pas à table; car vous savei que qui veut se livrer à la société de Paris ne manque pas d'occasion de gueule.
Cecte lettre esc adressée à Desfriches, le commerçant paysagiste, l'inventeur du papier tablette aux lumières égratignées avec un grattoir, le collectionneur de tableaux, l'ami de Vernet, de Descamps, de Boucher, de La Tour, de Chardin, de Houdon, de Watelet. et leur fournisseur de vin blanc, de vinaigre, voire même de mouchoirs; le courtois, l'hospitalier Desfriches, le propriétaire, le long « des méandres charmants du Loiret, de cette Cartaudière au beau bois de chênes verts, droits et bien ombrés », où Cochin trouvait si doux de riboter avec de bons amis.
Cette lettre et les autres pubUées par M. Dumesnil dans le volume des Amateurs français consacré à Desfriches doivent être lues par qui veut faire connaissance intime avec Cochin. Ces lettres présentent 1" artiste dans le déshabillé
de sa pensée, dans le tour vif et original de son esprit, dans le train-train de sa vie de travail et de plaisir, dans la confidence de ses hobos, de ses fluxions sur les yeux, de ses continuels embarras d'argent.
Voici en 1758, au début des relations entre les deux hommes, le remercîment de Cochin à Desfriches, pour les souscriptions aux Ports de France^ par lui récoltées dans rOrléanais un remercîment qui ressemble à un passage du Neveu de Rameau.
Dieu vous bénira^ n'en doute^ point; vous avei travaillé pour la propagation des écus des Cochin et des Le Bas j si que leurs bourses deviennent grasses à lard. Que de jouissances s'en suivront : car voulej-vous de bons soupers, aye^ des écus; voulei-vous de bonne musique^ ayei des écus; voulez-vous de belles filles, idem : jugei donc combien vous alle^ prospérer. Afin que vous puissiez rendre compte aux bonnes âmes qui ont souscrit, apprenei-leur que nous avons déjà deux estampes à V eau-forte, dont les curieux paraissent satisfaits, voire même sont ébahis. Mon camarade, comme vous me le marquez, ^'^^^^^ ^^ P^^ discrédité auprès du public. Ce n'est pas que le drôle n'ait pas les plus grands talents, mais il courait après l'argent et voulait le gagner à son aise; quand maître Cochin est venu le prêcher qu'avant toutes choses il fallait bien faire...
Dans une lettre, à propos de vin d'Orléans qu'il demande à Desfriches pour en faire faire la connaissance à ses amis, Cochin écrit : Si je n'ai pas d'argent pour le payer aussitôt, vous voudrez bien me faire crédit, car les pauvres diables d'artistes qui travaillent pour le Roi et qui ont des places qui prennent une partie de leur temps, qui ne sont payés m d'un côté ni de l'autre, sont gueux comme rats
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d'église. Une autre fois il renonce à des mouchoirs qu'il avait prié Desfriches d'acheter sous le coup de la redevance de deux vingtièmes sur une maison appartenant au roi et dans laquelle il logeait ; impôt inattendu et tout neuf. Une autre fois encore il mande à Desfriches « étonné de le trouver quelquefois si court d'argent » que toute sa petite fortune, due aux bienfaits du Roi par l'entremise de M, de Marigny, son ami et protecteur, et qui s'élève après de 25,0001., ne lui est pas payée, et qu'il ne se soutient que par ses travaux qui ne lui rapportent pas beaucoup, à cause, dit-il, de la quantité de corvées gratuites que je me trouve engagé à faire^ parce que suis bon diable.
Enfin dans la dernière lettre de la correspondance des deux amis, datée 1784, le vieux Cochin écrit au vieux Desfriches malade.
...A notre âge on a bien de ces petits désagréments ; il faut nous défendre le mieux que nous pourrons. Quant à moi, je me porte asse? bien, mais ce n'est pas cependant sans avoir quelque fer qui cloche; il faut que nous prenions patience ou de force ou de gré, heureux de conserver le moule du pourpoint.
Un curieux tableau de Debucourt passait à la vente de M. Papin (mars 1773)- C'est Le Juge ou la Cruche cassée, dont Debucourt a fait l'eau-forte de la gravure, la seule eau-forte qu'on connaisse du petit maître. Un tableau d'une claire, jolie et pétillante couleur. Le juge, dans son, accoutrement rembranesque, a sa robe rouge et son bonnet de fourrure finement touchés. La coupable est toute lumineuse de ces petits blancs qui sont personnels à Debucourt. Mais au fond ce tableau est fort inférieur au tableau possédé par M. Jazet et gravé par mon frère. La touche poussée à Fespric est très-souvent maladroite, et le papillotage des couleurs nacrées dans le lisse luisant de la peinture vous donne l'idée d'une copie de Teniers exécutée sur un buvard écossais.
Sur le rouleau des études de Fragonard, envoyées de Rome par Natoire, à Paris, en 1758, voici le jugement de l'Académie en date du 31 juillet 1758 : « La figure académique d'homme, peinte par le s"" Fragonard, a paru moins satisfaisante que si on n'avait pas connu les dispositions brillantes qu'il fît paraître à Paris... Il en est de même de sa têce de prêtresse qu'on trouve peinte d'une manière un peu trop doucereuse, mais on a été plus satisfait de ses dessins qu'on trouve dessinés avec finesse et vérité. » L'année suivante (11 octobre 1759), l'Académie semble plus contente de Fragonard, « bien que l'excès de soin parût remplacer avec peu d'avantage la facilité du pinceau qu'il portait peutêtre cy devant à l'excès » . Académie de France à Rome, par Lecoy de la Marche. Gaiette des Beaux-Arts, février 1872.
Les lettres de Natoire confirment l'intimité qui s'établit de suite entre l'abbé de Saint-Non et le pensionnaire. Natoire écrit à la date du 2^ août 1760 : « M. l'abbé de Saint-Non est depuis un mois et demi à Tivoli avec le pensionnaire Fragonard, peintre. Cet amateur s'amuse infiniment et s'occupe beaucoup. Notre jeune artiste fait de très-belles études qui ne peuvent que luy être utiles et luy faire beaucoup d'hon-
neur. lia un goût très-piquant pour ce genre de paysage, où il introduit des sujets champêtres qui lui réussissent. « Natoire écrit encore à k date du i8 mars 1761 : « Le s"" Fragonard est bien près de son départ, M. l'abbé de Saint-Non, toujours porté à rendre service à ce pensionnaire, puisqu'il l'emmène avec lui, vient de l'envoyer à Naples pour voir les belles choses que renferme cette ville, avant de commencer leur voyage. Cet amateur porte avec lui une quantité de jolis morceaux de ce jeune artiste qui, je crois, vous feront plaisir à voir. »
Fragonard, qui était arrivé à Rome en 1756 avec Brenet, en repartait le 4. avril 176 1. {Académie de France à Rome, par Lecoy de la Marche. Gaiette des Beaux-Arts , février 1872.)
A propos de la réception de Fragonard à TAcadémie, M. de Marigny écrivait à Natoire le 27 mars 1765 : « M. Fragonard vient d'être reçu à l'Académie avec une unanimité et un applaudissement dont il y avait peu d'exemple ; on espère qu'il contribuera à consoler de la perte de Deshaies. » Académie de France à Rome^ par Lecoy de la Marche,
Dans les nombreux tableaux et dessins que le miniaturiste Hall possédait de Fragonard, il y a, mentionné par lui, dans son catalogue manuscrit, cette curieuse indication.
Fragonard. — Une tête d'après moi, dans le temps qu'il faisait les portraits au premier coup pour un louis. . . 24
{Hall, sa vie^ ses œuvres, sa correspondance^ par Villot, - 1867.)
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A l'histoire au crayon de l'entorse de Fragonard se rattache, dans la collection de M. Fragonard, un croqueton représentant Frago, assis de face, la tête appuyée sur une main avec au bas : Se ipsum delineabat Frago apud de Bergeret, anno 178g.
M. Lagrange, au retour d'un voyage dans le Midi, a donné dans la Gaiétte des Beaux-Arts du i^*" août 1867 une longue description, de la maison de Fragonard à Grasse, cette maison où le peintre s'était réfugié pendant la Terreur, et dont il avait peinturluré ou fait peinturlurer si révolutionnairement l'escalier. Le salon, dont un bas-relief en marbre à la Clodion surmonte la porte, a tous ses murs couverts de peintures, et jusque dans les angles étroits des encoignures, des langues de toile cachent sous leurs fleurs peintes les lambris. Une décoration complète à laquelle il ne manque que les cadres de boiseries. Ce sont de grands tableaux de plus de deux mètres entre les portes, et de petits tableaux au-dessus des portes, où se développe un poëme d'amour; les grands panneaux racontant le drame humain et l'aventure galante; les petits panneaux faisant planer au-dessus l'Olympe ironique des Cupidons. Le premier panneau représente une rencontre de garçonnets et de fillettes près d'une fontaine d'Amour; — au-dessus un Cupidon fait la chasse à une colombe. Dans le second panneau, les amoureux échangent au-dessous d'une statue de Psyché un serment d'amour dans un mol baiser. Dans le troisième panneau, sur la terrasse où rêve l'amoureuse, apparaît au haut d'une échelle l'amoureux; — au-