‹ L'art du dix-huitième siècleChapitre 63 sur 63 · II · texte numérisé non relu

II

dessus, un Cupidon savoure l'odeur d'une rose épanouie. Le quatrième panneau vous montre la jeune victime tombée, traînée au pied d'un autel à l'Amant; — au-dessus, cabriole un Cupidon, une marotte à la main. Le cinquième panneau, le panneau final : c'est, sous la feuillée d'un bosquet, au milieu d'orangers jonchés de guitares, de cahiers de musique, l'agenouillement de l'Amour que l'amante couronne, pendant que dans un coin trago, Frago lui-même, crayonne, un portefeuille sur les genoux. Et comme apothéose à ce cinquième acte, un Amour-Hymen, tenant une torche dans chaque main, rayonne et fulgure sur le panneau de la cheminée, au milieu d'un ciel embrasé que sillonnent des Cupidons.

Deux des grands panneaux seuls sont signés, mais M. Lagrange ne doutait pas que toute la peinture du salon ne fût de la main de Fragonard, — mais à des années de distance, — des panneaux étant exécutés dans la tonalité bleuâtre des Haiards de l'Escarpolette, d'autres dans la tonalité blonde et chaude de la première manière du peintre.

A propos du tempérament de peintre de Fragonard et de tout l'organisme de son être tourné vers l'art, Renouvier cite ce mot caractéristique du peintre : « Je peindrais avec mon cul! » [Histoire de V Art pendant la Révolution.)

M. Eudoxe Marcille, le pieux amateur de Prudhon, le possesseur de ses tableaux et de ses dessins de choix, et qui prépare en ce moment la publication de la correspondance complète du Maître, veut bien détacher de son travail, en ma faveur, cette lettre adressée par Prudhon, sept mois avant sa mort, à M"» Duval, sa fille. Cette lettre peint, mieux que tout ce qu'on peut écrire, le néant douloureux dans lequel l'amant et le peintre étaient tombés après le suicide de M*'* Mayer : -

Paris, ce sj juin 1822.

Ma chère fille ^

Je ne suis pas excusable de te négliger comme je le fais, malgré que je n'aie rien de gai à te dire. J'ai commencé plusieurs lettres sans les finir .^ parce qu'elles n'étaient remplies que de choses tristes : je ne voulais pas que tu en ressentisses les effets^ et pourtant il m'était impossible de ne pas retomber dans les causes qui me rendaient mélancolique : tu vois même que^ tout en recommençant celle-ci, j'y reviens malgré moi, O ma chère enfant! cette cause cruelle est toujours là : je ne pourrai jamais l'éloigner de mon imagina-

tion tant que la plaie du cœur ne sera pas fermée ;, et elle ne le sera jamais. Le temps s'use dans la douleur^ et n^y remédie pas. Le moins que je puisse éprouver est une sorte d'existence sans ressort, sans vie. Je vas^ je viens, j'agis avec une intention qui se perd^ que j'oublie : je fais et je sais à peine ce que j'ai fait. Tout est machinal chei moi : le ressort moral est brisé. La seule douleur fait sentir la vie. et l'imagination n'est forte que pour les idées sombres ^ tristes et déchirantes. C'est trop t'en dire et je m'arrête : autrement il faudrait recommencer encore cette lettre-ci.

Tu me parles tableaux^ Salon^ etc., ô ma pauvre fille, je suis bien insensible à tout cela. Tout ce que l'on en peut dire ne me touche guère, et même nullement. Seul, je n'y tiens pas. Lorsque j^avais une amie, l'intérêt qu'elle prenait à mon talent, la joie qu'elle ressentait de quelques succès que je pouvais avoir, réjléchissait sur moi et me rendait content ; dans le sentiment du bonheur que je tenais d'elle, je souriais à un plaisir qui Jlattait son cœur : j'étais plus heureux puisque je pouvais ajouter quelque chose au sentiment qui l'attachait à moi. Toutes ces joies, tous ces plaisirs, toutes ces sensations si douces sont passés! Un instant affreux les a anéantis, et ils le sont pour toujours... L'amitié SI consolante, si attentive, si prévenante, l'amitié ellemême me trouve insensible; le dirai-je! quelquefois même ses attentions me gênent : la diversion qu'elle apporte à ce qui m'occupe me contrarie : c'est de la solitude qu'il me faut : c'est ce qui nourrit ma douleur qui me convient : ce sont des pleurs qu'elle demande, et dont elle a besoin, tout autre aliment la soulevé et l'aigrit! ... Mais encore une fois, m'y voilà revenu. Vois si je pourrai tirer de moi quelque chose de gracieux, pour l'entretenir!... Non, non... J'ai

NOTULES, ADDITIONS, ERRATAS. 549

besoin de dire que je souffre. Mon mal^ trop renfermé au dedans cherche une issue pour se répandre^ et se communiquer à qui peut le sentir et y prendre part..,, et à qui puisje mieux m' adresser qu'à ma JiUe, qui doit être affectée des mêmes regrets, qui a fait la même perte. Du moins, en exposant sous ses yeux ce tableau déchirant, je lui rappelle toutes les bontés de cette amie dévouée, de cette mère toujours attentive, toujours prévenante, toujours pleine de soins. Qui trouveras-tu jamais qui la remplace ! Ma chère fille, ma chère fille, qu'une amie comme celle-là est rare, qu'elle est précieuse quand on la possède, quel vide affreux lorsqu'on en est privé!!! et pour toujours!!!

Dans la société où. est la franchise? où est l'affection? Où rencontre-t-on l'effusion, Vépanchement, V abandon d'une amitié sincère? Le masque d'une hypocrite Jlatterie est sur tous les visages. Présent, aucune vérité n'attaque vos défauts. Vene^-vous à disparaître? la médisance vous déchire, l'ironie vous tourne en ridicule. Tous vos défauts provoquent le blâme ou la dérision : vous n'avei pas même le froid avantage de Vindifférence; heureux encore si la calomnie ne distille pas sur vous son venin corrosif. Voilà Vesprit du monde au milieu des prétendus agréments qu'il vous offre : il ne faut pas s'y tromper. Si l'apparence vous séduit, l'expérience dément bientôt l'illusion qui vous en imposait par les chagrins amers qui vous restent, et troublent une tranquillité que votre trop de confiance vous a fait perdre.

Je finis, mes chers enfants, c'est vous entretenir trop longtemps sur le même ton. J'aurais voulu faire autrement , il ne m'a pas été possible; mes rechutes sont continuelles. La volonté ne suffit pas pour détruire le sentiment d'un mal qui est en nous : la force de caractère en pareil cas ne serait

suivant moi qu'insensibilité^ et il n'est pas dans ma nature de ne rien sentir.

Tant que le cœur me battra^ ce sera pour mon amie, pour celle qui tu' a tant aimé... Ah... je ne suis pas fait pour l'ingratitude.

Adieu^ adieuj soyei heureux , mes chers enfants. C'est à vous à envisager le bonheur : il doit être pour vous dans le présent^ et l'espoir doit vous le montrer dans l'avenir : puisset-il être continuellement en tiers avec vous, c'est le vif désir de votre bon père.

Page 1