LES DANGERS DES EXPERTISES
Il y a quelque temps, je recevais en province la visite d'un homme ^ntre deux âges ; sa mise correcte, sa façon polie de se présenter me firent bien augurer de sa qualité. — Monsieur, me dit-il, je viens vous prier d'être assez aimable pour me donner un conseil. Je suis directeur de la Banque X. • ., et j'ai un jeune fils qui joue du violon; je voudrais savoir de vous, qui êtes un connaisseur, à quel luthier je dois m'adresser pour acheter un bel instrument réunissant toutes les qualités de sonoritéet de durée. Je m'empressais d'indiquer les noms des bons luthiers qui sont nombreux à Paris. — Merci du conseil, me dit mon interlocuteur. J'ai encore un autre avis à vous demander, ajouta-t-il d'un ton mystérieux : une personne me propose un violon de Guarnerius qu'elle me céderait dans de bonnes conditions et mon désir serait d'avoir votre avis sur sa valeur.
Je compris, cette fois, quel était le véritable motif qui me valait la visite du financier.
— Quand vous passerez dans mon quartier, lui dis-je, apportez-moi l'instrument et j'essaierai de vous édifier sur sa valeur. — Il est en bas. dans ma voiture, me dit mon interlocuteur et, si vous permettez... En deux enjambées, il avait regagné son véhicule et en rapportait le précieux instrument. Le contenant me fit aussitôt mal augurer du contenu ; c'était un de ces vilains étuis communs de Mirecourt aux ferrements minces et tordus, reverni et rebouisé de fraîche date. Mais comme il ne faut pas juger sans voir, j'attendis que mon visiteur intéressé fit jouer la serrure, dont il tenait précieusement la clef dans son porte-monnaie. Hélas ! mes prévisions n'étaient que trop justifiées, car le contenu était digne du contenant : c'était une de ces affreuses imitations allemandes, sans caractère,, d'un vernis neutre et terreux, bref un échantillon de cette lutherie de pacottille dont sont affligés la plupart des marchands de musique de province.
Après avois jeté un rapide coup d'oeil sur l'objet, je le replaçai de suite dans sa boîte. — Eh bien, Monsieur, que pensez- vous de cet instrument? — Ma foi, répondis-je, je n'en pense rien, ou plutôt je pense que nous nous sommes dérangés l'un et l'autre pour bien peu de chose. — Gomment, Monsieur, mais vous avez à peine jeté les yeux sur leviolon ! Il est pourtant signé à l'intérieur, voyez plutôt ; et la personne dont je le
tiens l'a eu d'héritage d'un... — Pardon, interrompis-je vivement, je connais la généalogie de votre instrument, et je vais vous la dire : ce violon a été rapporté d'Italie par un officier du premier Empire, son flls le garda dans son château et,, avant de mourir, en fit don à son valet de chambre qui veut le vendre par l'entremise d'une personne désirant rester inconnue.
— Mais comment savez-vous ça? répliqua mon interlocuteur ahuri. Qui a pu vous dire. . . ? — Monsieur, repris-je, c'est toujours l'histoire, à quelques variantes près, des instruments apocryphes qu'on vient me prier d'expertiser ou qu'on cherche à me vendre. — Vraiment ! Regardez cependant ces taches; ces usures témoignient de l'ancienneté; puis enfin l'étiquette ? — Je ne regarde jamais l'intérieur des instruments que pour savoir s'ils sont doublés et, je vous l'assure, ce Guarnerius n'est qu'une mauvaise imitation. — Mais cependant! — Permettez, Monsieur, dis-je knpatienté ; êtes-vous venu pour avoir mon opinion ? A votre caisse, lorsqu'on vous présente un faux billet de banque, combien mettez-vous de temps pour le reconnaître ? — Je n'ai qu'à le toucher. — Eh bien, moi, je suis moins* habile : pour reconnaître si un violon est authentique, il me faut de plus le regarder. J'ai vu le vôtre et cela me suffit.
Mon homme partit l'oreille basse. Mais il ne me pardonna pas ma franchise et depuis, lorsqu'il me croise dans la rue, il fait semblant de ne pas me reconnaître.
Cette petite anecdote provinciale m'a remis en mémoire une aventure analogue qui m'arriva à Paris, il y a taniôt trente ans. Je faisais alors partie de la Société des derniers quatuor de Beethoven^ qui était ainsi composée : Maurin, Colblain, Mas et votre serviteur, aujourd'hui seul survivant de cette phalange de musiciens convaincus. Nous allions deux fois par mois nous faire entendre chez un grand seigneur étranger, le prince G. . . , dont la femme était excellente pianiste. Notre hôte paraissait très amateur de Beethoven et plus encore peut-être de l'exactitude : un retard de cinq minutes constituait à ses yeux une faute grave pour laquelle il n'admettait aucune excuse.
Un soir, il me prévint qu'il venait de recueillir, dans un héritage, ui> magnifique Stradivarius et, qu'en ma qualité de connaisseur, j'aurais l'honneur d'être le premier à qui il le montrerait lors de notre première réunion. Quinze jours plus tard, tandis que je roulais en fiacre vers la demeure du prince, un choc formidable occasionné par un omnibus fit verser ma voiture en plein boulevard ; ma pauvre basse, placée sur le çiège du cocher, fut projetée sur la chaussée. Quant à moi, je me tirai de
là comme je pus et repris une autre voiture. De l'avenlure, j'arrivai au rendez-vous avec un retard d'une demi-heure. J'avoue que ce n'est pas sans inquiétude que je franchis le seuil de l'hôtel du prince. Aussi, grande fut ma surprise de le voir s'avancer vers moi avec un air souriant. J'expliquai de mon mieux le motif de mon relard tout en visilant ma basse qui, fort heureusement, n'avait pas souffert de l'accident; mais sans m'écouter davantage mon hôte me prit par ie bras et me conduisit vers un guéridon sur lequel se trouvait un violon et autour duquel mes partenaires étaient déjà rangés. — Votre avis ? clama Maurin. — Regarde-moi ça, me dit Colblain. — Il me paraît beau, reprit Mas. — Voyons, qu'en pensez-vous? me dit à son tour le prince C. . . Hélas ! qu'aurait fait ma voix discordante dans ce concert d'éloges ? Car, celte fois encore, je venais de constater d'un seul coup d'oeil que j'élais en présence d'une vulgaire imitation.
Je pensai qu'il fallait être prudent dans mon appréciation ; je feignis même de trouver l'instrument très beau ; mais ma parole n'avait probablement pas cet accent d'enthousiasme que provoque la vue d'une belle chose, car le prince C... me dit d'un ton quelque peu sec : Vous n'avez pas l'air de trouver ce violon superbe ; c'est cependant un merveilleux Stradivarius. — Je le crois volontiers, répondis-je timidement, mais ne vous exagérez pas de grâce la valeur de mes connaissances en pareille matière. J'étais, comme vous pouvez le penser, fort mal à mon aise et je crois que j'aurais préféré être encore dans le fiacre qui m'avait versé.
Comme il se faisait tard, nous nous mimes à nos pupitres pour jouer notre premier morceau et Maurin, meilleur violoniste que diplomate, me glissa à l'oreille : Mais pourquoi diable ne lui dites-vous pas ce que vous pensez de son violon ? — Par ce que si je le lui dis, objeclai-je, je le blesserai et ça sera la dernière fois qu'il nous recevra. — Bah, en voilà une raison! Parlez donc suivant votre conscience, puisqu'on vous demande votre avis et non des compliments. Je n'étais pas du tout décidé à entrer dans cette voie ; au surplus, j'étais engagé pour faire de la musique et non des expertises. Je croyais même m'en être tiré assez adroitement pour mon amour-propre, en laissant la porte ouverte à des doutes et en ne fermant pas celle du grand seigneur. Mais ce fut lui qui vint me relancer après le premier quatuor, en me disant brusquement : Si vous êtes un honnête homme, je vous somme de me dire ce que vous pensez, de cet instrument ! A cette mise en demeure hautaine, je me sentis piqué au vif. — Soit, Monsieur, puisque vous voulez le savoir : votre violon est une imitation allemande d'une valeur de GO fr. L'homme eut un rire forcée me retira l'instrument des mains, le replaça dans sa boite et nous invita
à jouer le quatuor de Schumann, noire dernier numéro. Mes paroles, c'était visible, avaient fait Teflet d'une pierre lancée dans le miroir d'une eau calme. — Tudieu, me dit Maurin, quand nous nous retirâmes, vous avez bienfait de parler franc à ce paroissien-là! — Sans doute, repris-je, mais c'est lui qui aura le dernier mot car nous ne viendrons plus chez lui. — Et ce fut vrai I
Le lendemain, je me trouvais chez Gand et Dernardel, lorsque je vis s'arrêter devant sa porte la voiture du prince, une dame en descendit suivie d'un groom en livrée qui portait une boîte à violon ; du petit salon où je me trouvais, je reconnus la princesse C. . . ; c'était elle-même qui venait faire expertiser l'instrument de la veille. — Monsieur, dit-elle à Gand qu'elle trouva occupé à poser un chevalet, veuillez être assez aimable pour me dire ce qu'est cet instrument et quelle est sa valeur ? — Madame, répondit te maître luthier, c'est un violon allemand de fabrication moderne, imitation Stradivarius, et sa valeur est d'une cinquantaine de francs. — Merci, Monsieur ; il ne peut y avoir de doute, ajouta-t-elle, comme n'étant pas encore très convaincue? — Non, Madame ; au surplus, vous pouvez consulter nos confrères.
Je m'étais trompé de dix francs !
J'eus plus tard l'explication de cette affaire : le prince G... avait un frère aîné, plus heureux que lui, qui avait recueilli dans l'héritage le vior Ion authentique, tandis qu'il n'avait eu lui-même que l'imitation.
LES INFORTUNES D'UN « STRADIVARIUS y>
Vers la fin de 1869, jQ jouais des quatuor chez un riche propriétaire de la Bourgogne, M. S. . . ; sa maison, à Paris, se trouvait à côté du passage JoufTroy et, de son salon situé au premier étage, on apercevait la foule habituelle du boulevard Montmartre et du carrefour des écrasés.
G'était un grand vieillard aux cheveux blancs de neige, haut en couleur, très simple dans ses manières. Amateur d'art éclairé, doublé d'un millionnaire, il aimait, entre deux quatuor, à nous faire apprécier l'excellence des produits de son vaste vignoble; ce qui ne l'empêchait pas déjouer assez bien du violon, après avoir été l'élève de Baillot dont il vénérait la mémoire, et d'avoir pour Beethoven une admiration voisine du fanatisme. En un mot, c'était un de ces hommes convaincus et sincères dont la race tend de plus en plus à disparaître.
La partie d'alto de nos quatuor était tenue tant bien que mal par un
certain M. de T. . ., type de noble de vieille roche, poli, exact, bienveillant, médiocre musicien, l'avouant avec la bonhommie d*un homme plus préoccupé de prendre une heure de plaisir musical que de se faire écouter ou admirer.
Il en était tout différemment pour la partie de second violon. Celui qui en était chargé, M. de C. . . , était un petit vieux, étriqué, portant perruque, très avare et tout nouvellement remarié à une très jeune et très jolie femme qui avait seule le pouvoir magique de lui foire délier les cordons de sa bourse. Sa manière de jouer du violon était bien en rapport avec Texiguité de sa personne.
Il avait des sons à jouer dans la chambre d'un malade, beaucoup de prétention, peu de bienveillance et riait sous cape des fautes de ses par* tenaires. En revanche, il soulignait d'un clignement d'œil les passages où il avait l'occasion de faire valoir la belle sonorité de son instrument, ce qui achevait de le rendre grotesque.
Il arrivait généralement le premier, suivi de son domestique, Antoine, un grand gaillard à l'air béat qui portait le violon de son maître dans un superbe étui en acajou verni, orné de belles serrures reluisantes fermées à double tour.
Lorsque le domestique avait déposé le précieux objet, le violon était sorti de sa boite, essuyé amoureusement avec un foulard bien doux et son propriétaire attendait, son instrument en main, tel un factionnaire sous les armes, que nous fussions en place.
Inutile de vous dire que le Stradivarius — car c'en était un — n'était jamais confié à personne. J'avais cependant su m'atlirer la confiance de son heureux possesseur, je ne sais trop pourquoi. Un jour où nous étions seuls, il me fit admirer l'objet de sa vénération. C'était bien un Stradivarius, comme je viens de le dire. Mais, mon Dieu, quelles vicissitudes il avait dû subir ! Les fractures du fond et de la table étaient si nombreuses qu'on avait de la peine à les compter ; du vernis avait été remis un peu partout et, naturellement, il avait fallu doubler l'instrument pour pouvoir maintenir ce véritable faisceau d'esquilles. Bref, c'était une pauvre ruine qui attestait péniblement une ancienne splendeur, car elle avait dû subir, en outre, toutes les correctiom que les mauvais luthiers infligeaient autrefois aux instruments qu'ils trouvaient toujours trop épais. C'était le système de Broussais, saignant à blanc ses malades, appliqué à la lutherie.
La guerre de 1870 vint interrompre nos réunions musicales. Notre mécène regagna son vignoble, M. de ï . . se mit à la tête d'une compagnie de francs-tireurs qu'il équipa à ses frais, et notre second violon^
suivi de sa jeune épouse, alla cacher son bonheur dans une délicieuse villa qu'il possédait à Bellevue, près de Paris.
La nouvelle de nos premières défaites se répandit comme une traînée de poudre ; puis le bombardement et la capitulation de Strasbourg, la roarcbe en avant de l'ennemi enhardi par ses succès, jetèrent l'effroi par-» tout. Lorsqu'on apprit qiie les armées allemandes victorieuses se dirigeaient vers Paris, le propriétaire de la villa de Bellevue ne pensa plus qu'à se mettre à l'abri et à soustraire aux yeux des officiers ennemis, qu'on disait très galants, la vue de sa jeune et belle compagne. 11 prit le parti de passer en Italie. Une chose le retenait encore : ses objets d'art, ses meubles de prix, sa bibliothèque. Mais il fallait se décider, l'invasion gagnait du terrain et c'était l'investissement de la capitale à bref délai. Il fit venir son fidèle Antoine, lui recommanda de faire face de son mieux à l'orage et de cacher soigneusement tout ce qu'il pourrait. Après une dernière recommandation pour le cher violon, on partit. Il n'était que temps, car 24 heures plus .tard les lignes prussiennes auraient fermé toute issue à la fuite.
Antoine ne perdit pas de temps et se mit en devoir d'exécuter toutes les instructions laissées par son maître. Il employa une grande journée à cacher les objets précieux, à enfermer les livres, les porcelaines, les bronzes et les tableaux. Il était tard lorsqu'il crut sa besogne terminée. Cependant il avait oublié le violon et ce n'est qu'en venant de fermer la grille du parc qu'il s'aperçut de sa négligence en se rappelant ces der-^ nières paroles du maître : ^ Surtout, pense à mon violon ! ^
t Les Allemands sont capables de trouver de leur goût le précieux violon, pensa Antoine; il faut trouver à celui-ci une retraite sûre », et une idée géniale traversa l'étroit cerveau du domestique.
Quelques minutes après, une pioche d'une main et l'étui du violon de l'autre, Antoine choisissait l'endroit propice à l'exécution de son projet. Il creusa un trou au pied d'un arbre et il y inhuma l'instrument. Sa besogne terminée, il replaça soigneusement sur la terre fraîchement remuée des plaques de gazon qu'il prit la peine d'arroser abondamment, afin d'en faciliter la reprise.
Bien des mois douloureux se succédèrent pendant le siège de Paris. Lorsque la paix fut enfin signée, notre vieil amateur se décida à revenir. Aussitôt rentré, il s'informa de l'état de sa villa. Elle n'avait pas trop souffert de l'hospitalité donnée aux Teutons, grâce au fidèle Antoine qui
â98 QUELQUES CONSIDÉRATIONS*
h'avait pas abandonné son poste. A part quelques planchers brûlés, le vin bu et les pendules enlevées, le reste était presque intact. C'était peu; en comparaison des ruines qui entouraient la propriété. • Et ce cher Stradivarius^ depuis longtemps silencieux ? Qu'était-il devenu, cet instrument inestimable qu'on avait si bien soigné et dont on: jouait si mal ? Ce fut, vous le pensez bien, la première question que le maître fit à Antoine : a Qu'as-tu fait de mon violon? » — « Que Monsieur vienne voir ; il est en lieu sûr ! i> Et, s'armant d'une bêche, le domestique bonduisit son maître au fond du jardin. En voyant celui-ci se mettre à sa besogne dé fossoyeur, le propriétaire poussa une exclamation : « Malheufeux ! l'humidité a dû pénétrer dans l'étui ; le violon est perdu ! i> — « Monsieur peut être tranquille, répondit Antoine, en esquissant un sourire de satisfaction, j'ai pris la précaution de fermer la boîte à clé I » ' Je renonce à décrire l'état des lambeaux informes qu'on retira de cette boîte en capilotade. Rien ne teiiait plus : du violon glorieux il était impossible de se faire une idée, tant les débris en étaient menus.
Le premier moment de stupeur passé, on fit un paquet du tout qu'on expédia chez le célèbre luthier Gand. Celui-ci réussit à reconstituer l'instrument Mais que restait-il du violon primitif? ' Quelques mois plus tard, l'amateur mourut, laissant toute sa fortune à sa chère épouse qui s'empressa de liquider la situation et envoya le ^ Stradivarius 3> relapé à l'hôtel Drouot où le commissaire-priseur l'adjugea pour la modeste somme de sept mille neuf ce^its francs à un amateur américain.
- Je gage que l'heureux possesseur actuel du violon en question ignore la très véridique petite histoire que je viens de conter.
" Après les quelques souvenirs personnels qui précèdent, je termine cô livre par un hommage à la lutherie française en donnant les portraits d'une famille d'artistes qui figurent parmi ceux dont s'est le plus honorée notre facture nationale depuis plus d'un siècle et demi,
A. TOLBECQUE
Nicolas Lupot
François Gand
Élève et skur de Llpot 1787-1845
S.-P. Bernardel
Élève de Llpot 1802-1870
Adolphe Gand
Eugène Gand
Gustave Bernardel
Sk^'H de H PJT, GaND GaND et HEUNAnDEL