LE SAPIN
Uétude de la liilherie ancienne nous montre que le sapin (1) fut de tout tennps, en Europe, le bois le plus gf^néralement enfiployé dans la fabrication des tables d'harmonie, soit des instruments à cordes pincées, soit des
Fig. :^. — Sï':(:ti()N d'ink billk dk sapin prktk a kthk débitée (sur couche)
P()i:r la menuiserie.
instruments à anhet. Sa nature, essenliellement impressionnable aux vibratiotïs, le met au premier ranji; des bois de résonnance. Pour se convaincre de celle a()iilude, ilsulïil de renouveler Texpérience
(1) Dans le cours dr cet article et nirme de roiivraj^e, j'emploierai le nom de sapin consacré par riiahitiide, mais (|iii est un nom génériciiie trop vaj^ue, englobant des espèces de qualités très diverses.
50 LES FOURNITURES
suivante qui est bien connue : à l'extrémité d'une bille de sapin de plusieurs mètres de longueur, piquezsolidement une épingle et allez appliquer votre oreille à l'extréuiité opposée, pendant qu'une autre personne fera vibrer Tépingle en pizzicato; vous percevrez d'une façon tellement distincte le son produit que vous pourrez en indiquer la note. La sensibilité de résonnance est telle qu'on peut percevoir le plus léger frôlement du doigt sur la section de la bille. Cette sensibilité atteint son maximum quand le bois est bien de fiL qu'une certaine quantité de résine en réunit les couches médullaires, qu'il a peu ou point de nœuds et qu'il n'est ni fendillé ni rouli (1).
Cependant, toutes les espèces de la famille des térébinthacées à laquelle appartient le sapin de lutherie n'ont pas au même degré les qualités requises pour la facture des instruments de niusique : les uns sont trop résineux, tels que le sapin rouge de Prusse, le pin sylvestre, le pitchpin, etc. ; d'autres le sont trop peu ou pas du tout, tel le sapin des Vosges, celui du Jura à feuille d'if (Abies pectinaia) qui sont des bois sans canaux résinifères (2). Ce dernier ne s'emploie même plus à Mirecourt que dans la fabrication des tables de violons dits demi-fins (compagnons) et des tables de contrebasses. Il doit être banni de la facture artistique et soignée parce qu'il est lourd, dur et peu sonore.
Le cèdre a été quelquefois employé en tables d'harmonie, mais exceptionnellement.
La meilleure espèce de sapin, celle qui a été employée par toute l'ancienne lutherie italienne et allemande, est représentée par le Picea excelsa (Linck) ou Pinus abies^ de Linné, vulgairement appelé épicéa commun. La simplicité et l'homogénéité de la structure de ses fibres, l'égalité et la finesse de ses rayons médullaires le rendent éminemment propre à transmettre et à amplifier les vibrations sonores. Mais tous les épicéas ne sont pas propres à la lutherie.
Le bois idéal est celui qui provient d'individus âgés, à croissance lente et uniforme, sous un climat tempéré. Il doit être à fibres très droites, exempt de nœuds et de taches bleues ou rousses, avoir des accroissements ne dépassant pas 1 à 2 millimètres d'épaisseur (pour le violon) dans lesquels la veine du bois d'automne (partie brune nommée côte) ne compte pas pour plus d'un quart.
(1) Le bois rouli est celui dont les accroissements présentent des solutions entre les couches médullaires.
(2) C'est malheureusement ce sapin qui a fourni les tables de toute la lutherie française et hollandaise du xviiie siècle.
LES FOURNITURES
Un autre excellent bois de n'^sonnance pour tables d'harmonie est fourni par une variété d'épicéa poussant dans les régions montagneuses élevées et désignée sous le nom d'épicéa-coudrier (Haeseiflchte) qu'on dénomme vulgairement sapin moiré ou à chenillefi. Le bois de cette variété présente, sur la section transversale, d'assez larges lignes rayonnantes peu nombreuses qui, par un débit longitudinal, produisent des maillures analogues à celles que déterminent quelques larges et hauts rayons du bois de coudrier. Ces lignes rayonnantes qui ne sont pas des rayons (ceux-ci étant toujours égaux et minces dans le bois d'épicéa), sont dues à de gros et longs canaux résinifères longitudinaux, gorgés d'une résine
Fig. 39. — Section d'une bille de sapin prête a êtke débitée (sur maille)
POUR LA LUTHERIE.
solidifiée, et placés en saillie sur la face interne du liber. Ces canaux: compriment le cambium et s'impriment en creux sur chacun des accroissements annuels que celui-ci constitue. Celte variété d'épicéa tie diffère par aucun caractère botanique du Pimis abies, de Linné (1).
Tous ces bois sont originaires des montagnes du Tyrol, de la Suisse et de la Savoie.
Le sapin se débite en tronçons de 80 centimètres pour les tables de violoncelles, de 40 pour celles d'altos et de 35 pour celles de violons.
(1) Ces détails techniques m'ont été fort obligeamment fournis par M. Pequin, inspecteur des eaux et forêts, qui a examiné scientifiquement les nombreux échantillons que je lui ai soumis, fragments de tables et de fonds anciens et fournitures <le toutes provenances.