LA COLORATION DES ESSENCES
J'emprunte au livre déjà cité de M. Mailand, pour en faire la matière de ce chapitre, une des parties de sa savante étude qui porte le plus sa marque personnelle, puisqu'elle repose sur des expériences faites dans son laboratoire et qui l'ont amené à un procédé dont il semble bien qu'il ait été le premier à avoir l'idée. On lira donc certainement avec intérêt les citations suivantes :
a L'essence de térébenthine, on le sait, ne se combine ou ne se mélange avec aucune espèce de couleur, qu'elle soit broyée à l'huile, mise en poudre ou détrempée dans le vernis. Il en est de même des essences de lavande, d'aspic ou de romarin ; elles se teintent un peu plus, mais si faiblement qu'elles ne laissent aucune coloration lorsqu'on les met en œuvre.
» Cependant nous étions convaincu que les vernis des anciens maîtres étaient faits avec l'une des essences que nous venons d'indiquer et qu'ils avaient dû, pour les colorer, se servir d'une autre matière que les laques, qui ne se combinent pas plus au véhicule que les autres couleurs Si on les emploie broyées à l'huile, elles paraissent d'abord se mêler à l'essence et aux résines ; mais ensuite, en moins d'une heure, elles se précipitent au fond du récipient, d'où il suit qu'en détrempant ces couleurs dans ua vernis, chaque fois qu'on voudrait s'en servir, il faudrait secouer le flacon afin de les mettre pour un moment en suspension dans le liquide. Enfin ces laques sont toujours plus ou moins limoneuses ou terreuses, elles ont peu de transparence et laissent par suite une épaisseur au moins inutile sur les tables de l'instrument. Les laques de garance, qui portent le nom de Robert, donnent moins d'opacité et sont plus translucides, mais elles présentent les mêmes difficultés que celles que nous venons de signaler.
» Les couches de vernis appliquées par les luthiers crémonais sur leurs instruments sont tellement translucides et forment si peu d'épaisseur que nous avons pensé qu'ils avaient dû se servir de matières colorantes, plus ou moins résineuses, qu'ils rendaient solubles ou au moins miscibles dans les essences.
» En efl'et, nous avons vu qu'Alexis le Piémontais, dans son livre des secrets, publié en 1550, avait indiqué pour colorer les vernis, le santal rouge qui contient des matières résineuses, Taloès, gomme résineuse, le sang-dragon, qui est une résine, puis plusieurs couleurs non résineuses qui ne pourraient être solubles, telles que la garance trempée en eau de
tarlre, le safran, les bois de campôche et de Brésil, etc. Alexis ne parle pas de la gomme gutte, qui cependant était connue de son temps. Cette indication trouvée dans un livre publié un an avant Tépoque à laquelle André, le premier des Amati, a commencé à travailler, a confirmé la conviction que nous avions déjà acquise, par suite d'un grand nombre d'expériences, que les luthiers italiens avaient dû se servir du sangdragon, du santal rouge et de la gomme gutte. Toutes ces couleurs résineuses sont très solubles dans l'alcool. Mais il n'en est pas de môme avec les essences, sauf la gomme gutte qui y est soluble à froid, et plus encore si on expose au soleil l'essence dans laquelle on l'aura mise digérer ; le sang-dragon s'y dissout un peu, mais pas assez pour donner une couleur suffisante et solide ; quant au santal rouge réduit en poudre, il les colore à peine. Nous avions pensé d'abord qu'en faisant des extraits à sec de solution de ces couleurs à l'alcool ou à l'eau, il nous serait possible de les faire dissoudre dans les essences, soit directement, soit par l'action du broyage, soit à l'aide d'une insolation ; mais tous nos efforts restèrent alors sans résultat. Cependant ces travaux ne furent pas perdus, car c'est par suite de bien des essais de ce genre que nous vint l'idée de nous servir, comme intermédiaire seulement, de l'action solvante de l'alcool à 40 degrés de l'aréomètre de Cartier (1), qui se mêle complètement avec les essences de lavande, d'aspic ou de romarin. Nous fîmes alors dissoudre du santal dans de l'alcool, nous mêlâmes cette solution à l'une des trois essences qui conserva la couleur sans se troubler ; ce liquide composé d'essence et d'alcool n'aurait pas communiqué assez de souplesse aux résines et n'aurait donné qu'un vernis trop sec; il fallait donc trouver le moyen d'éliminer l'alcool, afin d'obtenir l'essence pure mais chargée de la matière colorante. Cette opération n'était pas difficile à faire ; nous savions que l'alcool bout à 78 degrés, tandis que les essences dont nous venons de parler n'entrent en ébullition qu'à 155 degrés environ. Nous pensâmes alors qu'en traitant notre mélange d'alcool et d'essence au bainmarie, dont l'eau en vase ouvert ne peut s'élever à une température de plus de 100 degrés, chaleur inférieure à celle nécessaire pour vaporiser l'essence, l'alcool seul s'évaporerait. Ce fut en effet ce qui arriva et notre essence ainsi débarrassée de l'alcool intervenu seulement pour prêter la
(1) « Il faut que Talcool soit très pur, qu'il contienne le moins d'eau possible. Ces 40 degrés de Taréomètre de Cartier correspondent à 94 degrés de Taréomètre centésimal de Gay Lussac, qui est plus généralement employé aujourd'hui. A ce degré, la pesanteur spécifique de l'alcool doit être environ de 0,827 et il contient 7 centimètrescubes d'eau et 93 d'alcool. »
force de son action solvante, resta chargée de la couleur avec laquelle elle se trouva mélangée. Nous lai^:^sàmes reposer ce liquide pendant huit jours, après lesquels il n'avait subi aucune altération ; nous en fîmes alors un vernis coloré, qui, étendu sur une planche encollée comme nous l'avons indiqué et abandonné à l'action du soleil pendant un mois, ne perdit rien de sa coloration. Nous répétâmes cette expérience avec une solution alcoolique de sang-dragon et le résultat fut aussi satisfaisant.
D Mais pour que l'opération que nous venons d'indiquer réussisse, il faut que l'essence employée soit très pure, parce qu'autrement elle ne se chargerait pas d'autant de couleur (1)
D Les essences de lavande, de romarin et d'aspic ont une odeur très forte qu'elles conserven t longtemps ; quoique nous fussions bien convaincu que les anciens luthiers se sont servis de ces excipients pour faire leurs vernis, si ce n'est toujours, au moins assez souvent (2), nous voulions, pour éviter l'inconvénient de cette persistance de l'odeur, obtenir les mêmes résultats avec l'essence de térébenthine, qui est môme préférable, parce qu'étant plus résineuse et plus siccative, elle donne plus de soUdité aux vernis et les rend moins mous après la dessiccation. Mais nous fûmes arrêté de suite parce que l'essence de térébenthine récemment rectifiée et l'alcool même à 40 degrés ne se mêlent pas ensemble ; il se forme un trouble qui donne au mélange des deux liquides une teinte opaline, puis l'alcool ne tarde pas à se séparer de l'essence, et chacun de ces deux liquides redevient clair. Nous essayâmes cependant de faire passer la couleur dans l'essence de térébenthine par le procédé que nous avons indiqué, mais nécessairement le même trouble s'est reproduit avec séparation des deux liquides ; cependant après avoir éliminé l'alcool, l'essence conserva une certaine quantité de couleur, mais trop faible pour résister à une insolation prolongée seulement pendant deux jours i
T> Cependant cette expérience nous avait au moins démontré que l'essence de térébenthine ainsi traitée retenait une certaine quantité de couleur. Nous pensâmes alors qu'elle s'y mêlerait aussi bien que dans les essences de lavande ou de romarin, si elle pouvait devenir soluble dans l'alcool. Nous savions que l'essence grasse de térébenthine (3) s'y
(1) M. Mailand cite ici le traité de M. Tripier-Deveaux qui indique les moyens de reconnaître la falsification des essences. Je renvoie à cet ouvrage le lecteur que cette question intéresserait.
(2) Je partage sincèrement ce doute. (A. T...)
(3) « Pour obtenir l'essence grasse, on met de l'essence de térébenthine dans une terrine peu profonde et on l'expose à l'air jusqu'à ce qu'elle ait perdu les neuf dixiè-
dissout ; nous avons alors pensé qu'en nriettant Tessence de térébenthine dans des conditions analogues, c'est-à-dire en l'oxydant par l'absorption qu'elle ferait de l'oxygène de l'air, elle pourrait devenir soluble dans l'alcool sans le troubler et retenir la couleur qu'on introduirait dedans par l'intermédiaire de l'alcool. A cet effet nous avons donc rempli une bouteille aux deux tiers seulement d'essence de térébenthine, afin de laisser plus de surface à la circulation de l'air, puis sans la boucher — ceci est important puisque l'essence ne pourrait pas absorber l'oxygène de l'air si elle était bouchée — nous l'avons exposée derrière une fenêtre à l'action du soleil qui hâte l'opération. Après deux mois environ, elle était devenue parfaitement miscible à l'alcool. Pour la mettre dans cet état, il suffit de remuer la bouteille tous les deux ou trois jours, afin de présenter de nouvelles surfaces à l'action de l'air ; au bout d'un mois on l'essayera en versant une petite quantité d'essence dans une fiole, puis on y ajoutera de l'alcool à 40 degrés. Si les deux liquides se troublent et se séparent, on continuera l'opération en remettant la bouteille à sa place, toujours sans bouchon. On essayera ainsi de huit en huit jours, jusqu'à ce que l'alcool et l'essence se mêlent parfaitement. Pour obtenir ce résultat il faut environ six semaines ou deux mois. Lorsque nous parlerons de cette essence, nous l'appellerons, afin d'éviter des longueurs, essence oxygénée. Nous y avons mêlé du santal, par intermédiaire d'alcool, comme nous l'avions fait avec l'essence de lavande. Nous en avons fait un vernis et l'ayant étendu sur une planche abandonnée à une insolation prolongée pendant plus d'un mois, la couleur avait conservé tout son éclat ; conséquemment le but était atteint.
» Ceci est un peu contraire aux prescriptions faites dans les traités de vernis, parce qu'on recommande de n'employer que des essences nouvellement rectifiées et claires comme de l'eau, afin d'obtenir des vernis très siccatifs et très blancs. La première de ces deux raisons n'a pas ici une grande importance, car si le vernis est un peu plus long à sécher, il n'en sera que plus souple, et la seconde est sans valeur pour des vernis colorés.
y> Il nous serait impossible d'affirmer que c'est ainsi que les anciens luthiers procédaient pour colorer leurs essences, mais nous sommes convaincu qu'ils se servaient, si ce n'est toujours, au moins généralement, des résines de sang-dragon, santal et gomme gutte. Il ne peut y
mes de son poids. On compte en fabrique qu'un kilo d'essence donne cent grammes d'essence grasse. »
avoir de doute que sur le moyen employé pour les faire dissoudre ; mais peu nous importe si nous arrivons au même résultat ; puis, pourquoi n'auraient-ils pas employé ce moyen qui est très simple, et enfin il y en a certainement d'autres analogues qu'il nous a paru inutile de chercher, puisque celui que nous indiquons réussit parfaitement. Il faut ajouter que les essences de térébenthine qu'on fabrique maintenant et celles qu'on employait il y a deux cents ans ne sont pas dans les mêmes conditions. Aujourd'hui on les distille si bien qu'elles sont aussi incolores que l'eau la plus limpide, et dans cet état, nous l'avons dit, elles sont moins aptes à prendre la couleur. Celles qu'on fabriquait autrefois étaient moins bien préparées ; puis, comment les conservait-on ? Peut-être les laissaiton débouchées, ce qui leur permettait avec le temps de s'oxygéner seules
sans qu'on eût besoin de faire l'opération dont nous avons parlé
D II y a deux opérations à faire pour colorer les essences en rouge. Nous les diviserons en deux paragraphes et dans un troisième nous nous occuperons des modifications qu'on peut faire subir au ton rouge.
§ I. — Dissolution des matières colorantes dans l'alcool.
T> Pour colorer en rouge, nous employons le santal dont le ton est rouge orangé, le caliatour, qui donne un rouge plus foncé et le sangdragon
ï) Pour saturer un litre d'alcool à 40 degrés par le santal, il faut prendre 200 grammes de ce bois râpé en poudre fine. On n'en prendra d'abord que 400 grammes qu'on mettra en digestion avec l'alcool dans une bouteille d'un large diamètre, qui ne devra être remplie qu'aux deux tiers, afin de laisser circuler librement les vapeurs alcooliques, de pouvoir en la secouant mêler la poudre au liquide et présenter de nouvelles surfaces à l'action de l'alcool. On laissera infuser pendant huit ou dix jours, on filtrera dans une autre bouteille à travers un Unge supporté par un entonnoir de verre et on tordra fortement le linge pour exprimer l'alcool que le bois aura absorbé (4). Remettez alors les 400 autres grammes de santal, opérez comme dessus et après les dix jours filtrez et conservez pour l'usage. Si on veut obtenir un ton plus rouge que celui que donne le santal, au lieu de remettre la seconde fois 400 grammes de santal, on les remplacera par 400 grammes de caliatour également en poudre. Si on employait le caliatour seul, la couleur
(1) « Il faudra filtrer proinptement et couvrir l'entonnoir pour éviter l'évaporation de l'alcool. »
serait d'un rouge trop noir. Nous préférons donc mettre moitié par moitié, ce qui donne un ton chaud sans être trop foncé.
5) Dans cette opération, on perdra environ un quart d'alcool qui sera resté dans le bois, en sorte qu'au lieu d'un litre on ne recueillera que 700 à 750 centimètres cubes d'alcool coloré.
D Pour saturer un litre d'alcool avec le sang-dragon qu'on réduira en poudre, comme nous l'avons dit pour la gomme gutte, 460 grammes suffiront. On procédera en deux fois, ainsi que cela a été expliqué pour le santal, en faisant dissoudre 80 grammes chaque fois, puis on filtrera dans un hnge et on conservera pour l'usage. Le sang-dragon dépose des matières insolubles qui ne contiennent presque plus de couleur. En faisant cette solution, on perdra beaucoup moins d'alcool qu'avec les bois de santal et de caliatour, parce que le sang-dragon, qui est une résine, est presque complètement dissous et que le résidu en retient peu. Dans l'autre cas, l'alcool sépare du bois les matières colorantes résineuses en s'en emparant et le bois ainsi dépouillé reste gonflé en faisant l'office de l'éponge. Pour faire cette opération, on obtiendra plus de couleur en mettant la bouteille dans une éluve, comme nous l'avons dit plus haut. Il suffirait, en été, de l'exposer au soleil. Nous recommandons de faire cette solution en deux fois, parce que l'alcool se trouvera plus en contact avec les matières colorantes et qu'ainsi il en pourra dissoudre davantage. Gela est facile à comprendre, le bois ou le sang-dragon tombent en très peu de temps au fond du flacon. Si votre bouteille a vingt centimètres de diamètre, ce ne sera que cette surface qui se trouvera en contact avec l'alcool ; les matières qui sont dessous sont sans doute mouillées, mais le liquide a bien moins d'action sur elles que sur celles qui sont en dessus et ce n'est que lorsqu'on secouera qu'elles se trouveront plus attaquées. En opérant comme nous l'indiquons, on aura doublé les surfaces mises en contact avec l'alcool.
D Ces solutions peuvent se conserver quelque temps avant de s'en servir, sans s'altérer, pourvu qu'elles soient bien bouchées, parce que Talcool absorberait de l'eau dont il est très avide, perdrait sa force et ne serait plus miscible aux essences.
T> Nous l'avons déjà dit, l'alcool au-dessous de 40 degrés ne se mélange pas avec l'essence.
§ II. — Coloration des essences.
3> L'essence que nous préférons est celle de térébenthine oxygénée, parce qu'elle est plus siccative et cependant suffisamment grasse pour
donner de la souplesse aux résines. A son défaut, on pourra se servir de celle de romarin, pourvu qu'elle soit très pure. On obtient avec elle un très bon vernis. Celle de lavande est à peu près dans les mêmes conditions, si ce n'est qu'elle est un peu moins siccative, qu'elle fait le vernis trop mou, que son odeur est trop forte et surtout trop persistante. Quant à celle d'aspic, elle est souvent falsifiée par une addition d'essence de térébenthine ; dans cet état, elle prendrait mal la couleur et on serait par suite exposé à avoir des insuccès. Le choix sera donc à faire entre Tessence de térébenthine ou celle de romarin.
y> Avant de dire comment on doit faire passer la couleur dans l'essence, nous allons indiquer quels sont les ustensiles nécessaires à cette opération. Ils sont peu nombreux, une bouteille de verre blanc et un bain-marie suffisent. Mais il faut bien se fixer sur ce qu'on appelle un bain-marie ; car nous avons vu plusieurs personnes mettre simplement de l'eau dans un matras ou une casserole, puis placer un deuxième matras ou récipient quelconque contenant le liquide qu'on voulait chauffer, dans la casserole même, d'où il suit qu'on n'avait plus un bain-marie d'un calorique de iOO degrés environ, puisque le plus petit récipient touchant au fond du premier placé sur le feu prenait presqu'autant de chaleur que lui et pouvait alors s'élever à 150 ou 200 degrés et même plus, suivant l'intensité du feu. Ceci est très important ; car ayant à faire évaporer de l'alcool qui bout à 78 degrés, lequel est contenu dans un liquide qui ne bout qu'à 156 degrés, si on donnait au deuxième matras une chaleur de 200 degrés, il est certain qu'on ferait vaporiser les deux liquides ensemble et qu'il serait impossible de se rendre compte de ce qu'on aurait fait. Dans un bain-marie, le récipient qui contient la matière qu'on veut chauffer doit être suspendu dans l'eau bouillante et ne pas toucher le fond, afin qu'il ne reçoive que le calorique donné par l'eau dont la température, lorsqu'elle sera en ébuUition, ne pourra pas s'élever à plus de 400 degrés. Si l'on n'avait pas un bain-marie convenable, il faudrait interposer un coussin en paille entre le fond de la casserole et le matras ou la bouteille contenant le liquide à faire bouillir, parce que la paille, qui n'est pas conductrice de la chaleur, empêcherait le liquide contenu dans la bouteilte de s'élever à une trop haute température ; quoi qu'il en soit, le bain-marie complet est préférable.
-ù Nous avons organisé notre appareil d'une manière simple et très commode. Il se compose d'une casserole en fer battu plus haute que large, dans laquelle nous mettons un petit panier en fll de laiton, parce que celui de fer se rouillerait et serait promptement détruit dans l'eau. Ce panier est suspendu à deux centimètres environ du fond de la casse-
rôle au moyen de fils de laiton recourbés qui font partie de ce panier et qui s'accrochent sur les bords de la casserole. Nous avons pris pour récipient une bouteille à conserves de fruits de la capacité d'un litre. Cette forme est très convenable pour l'opération dont nous allons parler, parce que ces bouteilles n'ayant pas d'angle, les vapeurs d'eau ne rencontrent aucun obstacle qui les empêche de s'échapper ; elles ne peuvent retomber dans le liquide qu'elles troubleraient, ce qui rendrait le vernis louche. Le goulot allongé fait, dans ce cas, l'office d'une cheminée, et les vapeurs d'alcool et d'eau, en suivant ses parois, sortent très librement. Nous avons fait graver sur cette bouteille les divisions du litre espacées de 20 centimètres en 20 centimètres cubes, afin de pouvoir plus facilement suivre l'opération dont nous allons parler. Il faut choisir la bouteille la plus large possible, ayant au moins dix centimètres de diamètre, parce que les vapeurs circuleront mieux que dans une plus étroite et plus haute, dans laquelle le liquide n'aurait pas assez de place pour se contracter ; il monterait alors en mousse, sortirait par dessus les bords et pourrait mettre le feu. Aussi, quand on opère, il est prudent d'avoir à côté de soi un seau d'eau dans lequel on fera tremper un grand morceau de toile, qu'on jetterait de suite sur le feu pour l'étouffer. Mais avec une bouteille d'un large diamètre on n'a pas à redouter ce danger, si toutefois le liquide qu'on mettra dedans ne dépasse pas beaucoup la moitié de sa capacité. Dans une bouteille d'un litre et d'un diamètre de 10 centimètres, il ne faudrait mettre que 600 centimètres cubes au plus. Cette organisation ainsi faite, voici comment on opérera :
» On versera dans la bouteille graduée d'un litre, 400 centimètres cubes de l'une des solutions alcooliques colorées que nous avons indiquées, ou 500 si l'on veut une coloration plus forte. On mettra la bouteille dans le bain-marie, on chauffera pour faire un extrait concentré, jusqu'à ce que le liquide soit réduit à moitié, ce qu'on appréciera facilement en lisant les divisions gravées sur la bouteille ; si l'on réduisait davantage, le mélange se ferait moins bien. On retirera du bain-marie et on laissera refroidir. Nous faisons cet extrait afin de ne pas noyer les essences dans une quantité trop considérable d'alcool, et de laisser ces deux liquides en contact le moins longtemps possible.
T> Lorsque cet extrait alcoolique sera refroidi, on mettra dans la même bouteille 250 centimètres cubes d'essence de térébenthine oxygénée ou de romarin ; on agitera un peu pour mêler les deux liquides. La bouteille étant remise dans le bain-marie, on chauffera pour vaporiser l'alcool mêlé à l'essence. L'opération sera terminée lorsqu'on ne verra plus de bouil-
Ions se former à la surface du liquide, qui devra être descendu à 330 centimètres environ ; cet excès de liquide de 30 centimètres environ tient à ce que les matières colorantes ont augmenté son volume, et à ce qu'il est un peu gonflé. En refroidissant il devra descendre à 320 centimètres environ. Au lieu d'attendre que l'extrait alcoolique soit refroidi, il serait préférable de chauffer l'essence à une température à peu près égale, de mêler les deux liquides et de continuer de suite l'opération. Afin de faciliter l'évaporation de l'alcool, il faut remuer quelquefois avec une baguette de bois blanc bien sec, et ne pas se servir d'une tringle de métal, car le liquide, qui serait saisi par un refroidissement subit, se contracterait et sortirait du récipient.
» L'alcool complètement évaporé, alors qu'on n'aperçoit plus de bouillons, laisse cependant dans le liquide un peu d'eau. Voyez ce que nous avons dit à cet égard dans la note, page 94 (1). Il faut continuer à chauffer quelques moments afin de l'éliminer, parce qu'elle donnerait une apparence louche au liquide et qu'elle ferait tourner l'essence au gras, ce qui rendrait le vernis mou et peu siccatif. C'est dans ce but que nous avons conseillé de faire descendre la solution à 330 centimètres environ. Si, cependant, elle paraissait encore un peu trouble, il faudrait replacer la bouteille dans le bain-marie. Enfin, si l'on continuait trop longtemps à chauffer après que le liquide aura cessé de bouillir, ce ne serait plus que l'essence qui s'évaporerait, très lentement il est vrai, et la matière colorante se précipiterait à mesure que le liquide diminuerait. L'essence ne pouvant en retenir plus que la quantité que nous avons formulée, ce serait donc une double perte. Afin de ne pas carboniser la couleur, surtout celle du santal, il faut que le bain-marie soit constamment maintenu au-dessous de 400 degrés ; il suffit que l'alcool soit seul en ébullition. 11 faudra donc modérer l'action du feu à partir du moment où on le verra bouillir (2).
y> Dans le cas où l'on aurait besoin d'un litre de vernis au plus, on colorera d'autre essence comme nous venons de le dire, jusqu'à ce qu'on ait recueilli la quantité dont on aurait besoin, puis on fera dissoudre les
(1) Page 153 de ce livre.
(2) Cette translation des résines colorantes de Talcool dans Tessence est bien, comme je Vai déjà dit, de l'invention de M. Mailand, car aucun auteur n'a parlé de cet ingénieux procédé qui lui est propre. C'est ce qui tendrait à confirmer l'opinion de ceux qui pensent que les anciens luthiers italiens employaient un vernis à l'alcool qui seul peut, sans le secours d'aucun auti^ excipient, fondre les gommes résines et les résines colorantes, (A, T.,.)
résines à froid dans l'essence qu'on aura colorée pour en faire un vernis, ainsi que nous l'expliquerons au chapitre suivant. Nous avons indiqué une dose d'alcool coloré plus considérable que celle d'essence, parce qu'il faut colorer non seulement l'essence, mais encore les résines qu'on y dissoudra et l'huile que nous ajouterons.
» Si l'on avait à faire une quantité considérable de vernis chaque année, il faudrait recueillir l'alcool vaporisé au moyen d'un alambic, afin de ne pas le perdre et de diminuer le coût de revient du vernis. L'appareil de Liebig serait très commode pour cette opération, car on pourrait l'adapter facilement sur la bouteille à fruit qui nous sert de récipient. Si l'on avait besoin d'en faire une grande quantité à la fois, il faudrait alors prendre une cornue en verre (de la capacité nécessaire), qui permettra de suivre l'opération et de l'arrêter, ainsi que nous l'avons dit. Quelques moments après que l'ébullition aura cessé, cette cornue devra plonger dans un bain-marie, et l'alcool, dans les deux cas, sera recueilli dans un ballon qui plongera dans une grande terrine, ou un seau plein d'eau froide constamment renouvelée. Mais dans le cas où l'on n'aurait à faire qu'un litre de vernis par année, avec lequel on peut vernir plus de vingt violons, il serait peut-être plus coûteux de faire la dépense de ces appareils que de perdre l'alcool.
i> Les huiles fixes se modifient en hiver ; elles se figent et ne reprennent leur état primitif que pendant l'été. Les huiles essentielles paraissent aussi subir une modification en hiver, car pendant cette saison elles se mélangent beaucoup moins avec les couleurs qu'elles abandonnent pendant et après l'opération. Elles se chargent plus des matières colorantes jaunes orangées du santal que de celles rouges qu'elles rejettent. Dans cet état, le liquide, vu directement et non en transparence, prend un aspect verdàtre. On l'aperçoit surtout en s'interposant entre le jour et le flacon contenant le liquide coloré
» Cet effet provient de ce que l'essence n'a pas dissout une assez grande quantité de résines colorantes et nous ne pouvons en expliquer la cause qu'en l'attribuant à une modification que les essences de lavande, de romarin et de térébenthine éprouvent en hiver ou à l'eau qu'elles absorbent lorsque le temps est humide. Que cette explication soit juste ou qu'il y en ait d'autres, nous engageons à ne faire cette opération que pendant l'été et par un temps sec pour la réussir complètement. On pourra oxygéner l'essence de térébenthine pendant les premiers mois du printemps et colorer les essences du premier juillet au premier octobre et un peu plus tard encore, si l'été se prolonge -
§ m. — Modifications du ton rouge.
i> Les modifications qu'on peut apporter dans le ton de la coloration des instruments de musique ne peuvent pas être très nombreuses. Les luthiers italiens avaient adopté dilTérentes nuances rouges dont la gamme commençait à l'orangé et finissait au rouge brun acajou. C'est donc entre ces deux extrêmes que nous nous limiterons. Il est bien entendu que les tons dont nous venons de parler ne peuvent s'appliquer qu'à la couleur que les instruments neufs devaient avoir et non à celle que le temps a pu modifier par suite de la plus ou moins grande solidité du rouge employé qui, en vieillissant a passé au jaune pour les bruns et au rouge brun sale pour les autres.
)) Les couleurs que nous avons indiquées donnent, employées seules, des tons déjà variés.
ï> Le santal est rouge orangé.
D Le santal et le caliatour mêlés ensemble, moitié par moitié, sont d'un rouge plus foncé.
D Et le sang-dragon de première qualité, bien dissous, donnera un rouge jaune qui rentrera dans la nuance du ton acajou (t).
» Avec un sang-dragon de moips bonne qualité et qui conséquemment palissait un peu, nous avons rendu sa couleur stable en mêlant moitié par moitié la solution qui en avait été colorée avec une autre au santal.
T> Le ton de ces couleurs peut être encore modifié, soit par la gomme gutte, soit en ajoutant à cette dernière du bitume de Judée. Mais ces deux matières étant solubles dans les essences, surtout celle de térébenthine oxygénée, on ne peut pas en mêler une grande quantité aux couleurs rouges, parce que les essences les abandonneraient et les précipiteraient pour s'unir à la gomme gutte et au bitume de Judée pour lesquelles elles ont plus d'affinité.
D Pour modifier le ton du santal et du caliatour avec la gomme gutte, voici comment nous conseillons de procéder. On fera dissoudre la gomme gutte directement dans la solution alcoolique de ces couleurs, dans la proportion de 8 grammes pour 100 centimètres de la liqueur alcoolique ; puis on filtrera et colorera ensuite l'essence, qui se mélangera bien avec cette solution ainsi modifiée, parce que l'alcool qui dissout également bien
(1) CeUc gomme colorée est malheureusement fugace, même lorsqu'elle est de première qualité.
toutes ces couleurs leur a permis de s'unir entr'elles; puis enfin on éliminera Talcool au bain-marie.
D Quant au sang-dragon, il est en partie soluble dans les essences ; par suite on n'aura pas autant à redouter ce précipité dont nous venons de parler et on pourra en modifier le ton directement. On fera dissoudre cinq à six grammes de gomme gutte en poudre dans 100 centimètres cubes d'essence de térébenthine oxygénée, préalablement colorée par le sangdragon avec intermédiaire d'alcool, puis on filtrera, parce que la résine de la gomme gutte aura seule été dissoute et que la gomme non soluble sera restée au fond du récipient. Le romarin dissout moins la gomme gutte ; il serait préférable, avec cette essence, d'opérer comme nous venons de l'indiquer pour le santal.
T> On peut donner une teinte plus brune aux couleurs rouges déjà mêlées à l'essence, en y ajoutant une certaine quantité de celle de térébenthine oxygénée colorée par la gomme gutte et le bitume de Judée dans la proportion de :
D Essence de térébenthine 100 centimètres cubes.
D Gomme gutte en poudre 10 grammes.
1^ On fera dissoudre en deux fois ainsi que nous l'avons expliqué. Après avoir filtré, on ajoutera un gramme et demi, ou au plus deux grammes, réduits en poudre, de bitume de Judée, on le laissera dissoudre pendant huit ou dix jours ; lorsqu'il sera fondu, on filtrera au papier, afin de débarrasser le liquide des petites parties de bitume de Judée qui restent souvent en supension.
» Avec cette solution qui donnera un ton brun, on pourra modifier les couleurs rouges dont nous avons parlé et leur donner une teinte rouge brun. Nous ne pouvons indiquer une proportion du mélange à faire parce que cela dépendra du degré de modification de ton qu'on voudra obtenir. Nous nous bornerons seulement à fixer un maximum qu'on ne pourrait dépasser sans altérer la solidité des couleurs rouges, par les motifs que nous avons déjà expliqués. Cette limite est une partie de la solution de gomme gutte et bitume de Judée contre quatre parties d'essence colorée par le santal, le caHatour ou le sang-dragon. Si l'on faisait ce mélange dans la proportion d'une partie de jaune contre deux de rouge ou d'une partie contre trois, le jaune brun dominerait trop et le rouge disparaîtrait sensiblement et modifierait peu l'autre couleur. Mais en se servant des proportions d'un sixième de jaune jusqu'à un dixième, on obtiendra des tons solides. Dans le cas où l'on aurait trop affaibli sa couleur par un excès de
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jaune brun, il serait facile d'y remédier en ajoutant de l'essence colorée en rouge.
3> Nous répétons qu'on augmentera l'action solvante des essences en mettant les bouteilles, dans lesquelles on fera ces solutions, soit dans une étuve, sur un poêle ou au soleil, et nous recommandons de ne faire dissoudre les résines nécessaires pour faire le vernis que lorsqu'on aura coloré son essence au ton qu'on désire obtenir. y>
J'ai tenu à faire d'assez larges emprunts à ce que M. Mailand a dit de la coloration des essences, parce qu'il y a décrit un procédé très personnel. Sans m'arrôter au reproche qu'on pourrait lui faire d'être quelque peu compliqué, je le livre à l'appréciation et aux expériences de ceux qui voudront entrer dans la voie de l'étude de la composition des vernis de lutherie. Je formulerai cette simple critique, à savoir que je trouve quelque peu réduite la nomenclaturedes résines coloréesemployéesparM. Mailand. Cet auteur ne signale en effet ni l'extrait concentré de ratanhia, qui donne une teinte superbe et très solide, ni l'extrait sec de bois jaune, qui est aussi fort beau et qu'on peut facilement se procurer pur, ni le cachou qui ne se dissout que partiellement dans l'alcool et qui demande à être employé avec circonspection, car étant extrêmement siccatif, il tend à faire craqueler les couches sous-jacentes, ni l'extrait de bois de Fernambouc, ni enfin bien d'autres substances de moindre valeur.