FORMULES
J'en ai fini avec le vernis. J'ai voulu, à côté de mes observations personnelles, présenter certains développements et procédés de l'auteur qui me parait avoir le mieux étudié cette intéressante question. Le lecteur sera, je l'espère, documenté d'une façon complète lorsque j'aurai placé sous ses yeux une série de formules anciennes et modernes, parmi lesquelles il lui sera facile de faire son choix et qu'il lui sera même loisible de modifier à son gré et suivant ses besoins, grâce aux connaissances qu'il possède maintenant sur la valeur des substances dont peut se composer le vernis.
A ceux qui seraient tentés de s'étonner, après avoir lu ces formules, de n'en avoir pas trouvé une que j'aurai donnée comme mienne, je pourrais répondre qu'il y a deux raisons à mon abstention : la première est que je n'ai pas une formule de vernis qui me soit spéciale et que, si j'ai le plus souvent employé celle de mon maître Rambaux, il m'est arrivé aussi d'en utiliser d'autres, parmi celles que je cite, et de m'en trouver bien ; la seconde est qu'en cette matière, comme dans toute chose qui relève du domaine artistique, le goût de chacun conserve ses droits et que, pendant que tel à un goût marqué pour le vernis rouge, tel autre préfère les tons rouges-bruns et un troisième les jaunes dorés.
C'est pour un semblable motif, et afin de n'être pas soupçonné d'une
préférence qui pourrait n'être pas partagée par tout le monde, que je présenterai les formules qui suivent dans Tordre chronologique (1).
ALEXIS LE PIÉMONTAIS (Secrets des Arts, i550)
Vernis a l'Alcool :
^ Prends benjoin et le broie, puis mets en fiole et y verse dessus eaude-vie très bonne, tant qu'elle passe le benjoin de deux ou trois doigts, et le laisse ainsi deux ou trois jours, puis y ajoute pour demi fiole d'eau-devie 5 ou 6 fils de safran légèrement estampés ou tout entiers. »
Vernis a l'Huile :
« Huile de lin, 3 livres, que tu feras bouillir; et, pour savoir si elle l'est assez, boutes-y dedans une plume de géline, et si elle brûle incontinent, elle sera cuite. Puis prends :
» Sandaraque. 8 onces.
» Aloès hépatique 4 —
D Pulvérise-les préalablement, puis les mets dans l'huile bouillante et remue jusqu'à liquéfaction ; passe par l'étamine, et tu perdras la moitié inutile étant trop épaisse qui ne pourra pas servir.
3> Pour l'employer, fais chauffer au soleil. »
Vernis a l'Huile et a l'Alcol :
« Mastic et sandaraque, deux onces de chaque ; étant mis en poudre, iriéle-les en huile de lîn et esprit de vin, de chaque trois onces, et fais cuire le tout, l'espace d'une heure, au bain-marie, dans un vaisseau de verre bien bouché. t>
Pour colorer les vernis, Alexis le Piémontais indique les substances suivantes : le santal rouge, le sang-dragon, la garance trempée en eau de tartre, les bois de Campêche et de Brésil, hachés menu, la tondure d'écarlate ; le tout dissous dans lessive de barbier à laquelle il faut
(4) Je n'ai pas cru devoir reproduire ci-après la formule de M. Mailand qui se trouve détaillée dans les pages précédentes.
ajouter alun et faire réduire ensuite par TébuUition ; enfin, le cinabre (faux vermillon), le safran et Torpiment.
FIORAVANTI /Miroir universel des Arts et des Sciences, i564J
Vernis a l'Alcool :
Benjoin . \
Sandaraque- > Pulvérisez bien, mettez dessus de Teau-de-vie.
Mastic. ) .
Faites digérer le mélange à feu doux ou au soleil ; les gommes se dissoudront facilement et formeront un vernis très brillant et qui séchera promptement.
Vernis a l'Huile :
Huile de lin 4 parties.
Huile de pin (essence de térébenthine) 2 —
Aloès 4 partie.
Sandaraque 4 —
ZAHN (Oculus artificialis i685J
Vernis a l'Essence :
Huile d'aspic 2 onces.
Mastic 4 once.
Sandaraque 4 —
Térébenthine 4/2 —
Pulvérisez le mastic et la sandaraque, mettez bouillir l'huile au bainmarie. Quand elle sera bien chaude, mettez-y la térébenthine, et, lorsqu'elle sera dissoute, les poudres de mastic et de sandaraque ; puis vous laisserez au bain-marie jusqu'à dissolution des résines.
BONANNI /Traité des venus, dliSJ
Vernis a l'Huile :
Sandaraque 1 partie.
Huile de lin 2 parties.
Pendant que l'huile bout, jetez-y la sandaraque en poudre, remuant sans cesse jusqu'à fusion.
Mastic 1 once.
qu'on fait bouillir dans une demi once d'huile de lin jusqu'à ce qu'elle ait jeté son écume ; puis on met ces deux compositions à feu lent, et on filtre.
Bonanni dit qu'avant d'employer le vernis sur le bois, il faut recouvrir ce dernier du vernis suivant pour l'encoller :
Huile d'aspic 8 onces.
Sandaraque en poudre 5 —
Le tout étant bien incorporé sur le feu, on en enduit tout chaud la pièce que l'on veut vernir, et lorsqu'elle est sèche on y met le vernis.
TINGRY /Traité théorique et pratique sur Vart de faire et d'appliquer les vernis, i803J
Vernis a l'Alcool :
Sandaraque 4 onces.
Résine laque en grains 2 —
Mastic )
T^ . . , f 1 once de chaque.
Benjom en larmes ) ^
Verre pilé 4 onces.
Térébenthine de Venise 2 —
Alcool pur mesuré 32 —
La gomme laque et la sandaraque rendent ce vernis solide ; on peut le colorer avec un peu de safran ou du sang de dragon.
WATIN [UArt du Vemisseur, iSOS)
Vernis a l'Alcool
« Le vernis à Talcool aime une chaleur douce et modérée ; aussitôt qu'il la sent il s'étend et se polit de lui-môme ; on voit les ondes et les côtes se dissiper, et disparaître les glacis de la brosse (surtout en le présentant un peu au soleil). Il redoute le froid : s'il en est saisi, il frissonne, blanchit, forme des grumeaux qui lui ôtent son lisse ou son poU. La trop grande chaleur ne lui est pas moins contraire, car elle le fait bouillonner : on le voit se peloter et devenir inégal sur la surface de l'ouvrage. tî>
a: Mettez dans une pinte d'esprit de vin :
4 onces de sandaraque.
2 onces de gomme laque en grains.
2 onces de mastic en larmes.
1 once de gomme élémi.
ï> On fait fondre ces gommes au bain-marie, à petit feu ; et quand elles ont subi quelques bouillons, on y incorpore deux, onces de térébenthine. On doit filtrer à travers une mousseline fine.
î> On peut colorer tous les vernis à l'alcool avec des gommes colorantes et des extraits. Tels sont :
L'extrait sec de bois jaune.
La gomme gutte.
Le cachou.
Les extraits de santal, de ratanhia concentrés, de sang-dragoa (ce dernier est fugace). »
MAUGIN- (Manuel du Luthier ^ i834J
Vernis a l'Alcool :
<L Faites infuser pendant 24 heures dans 20 onces d'esprit de vin :
3/4 d'once de curcuma.
12 grains de safran oriental.
î> Passez cette infusion et versez-la sur un mélange bien pulvérisé de :
3/4 d'once de gomme gutte.
2 onces de sandaraque.
2 onces de gomme élémi.
4 once de sang-dragon en roseaux.
4 once laque en grains.
ï> Faites dissoudre au bain-marie. ï>
« Application du vernis. — Lorsque rinsîrument est terminé, préparant une eau de colle très légère, vous en donnez une couche à l'instrument, et, lorsque cette couche est parfaitement sèche, polissez encore avec le papier de verre et l'ouvrage est prêt à recevoir le vernis.
i> Nous commencerons par parler des couleurs appliquées avant le vernis. Il faut avoir pour chaque espèce de couleur, un pinceau particulier. Les pinceaux dont on se sert en cette occasion sont en soies de porc très fines.
» Il faut prendre peu de couleur à la fois.
D On place dans le trou du bouton un morceau de bois assez long pour qu'on puisse tenir le violon isolé et c'est dans cette position qu'on lui donne la couleur.
D On tend un fil d'archal dans un endroit bien aéré, mais où, cependant, aucune poussière ne puisse s'introduire, et le violon couvert de la couleur on l'accroche par la volute à ce fil d'archal, et on le laisse sécher. Si la première couche ne vous paraît pas suffisante ou assez foncée, donnez-en une seconde, après toutefois que la première est bien sèche.
T> Maintenant, pour appliquer le vernis, commencez par en verser ce que vous supposez nécessaire dans une tasse bien propre.
y> Ayez un pinceau plat, en poils de blaireau, trempez-le dans le vernis, et, avant de l'appliquer, essuyez-le sur le bord de la tasse. Car il faut étendre le vernis le plus mince possible en donnant sur chaque endroit de l'instrument seulement deux coups, l'un en allant, l'autre en revenant. N'appliquez jamais une seconde couche que la première ne soit complètement sèche. Enfin, pour les vernis à l'esprit de vin, donnez sept à huit couches et deux seulement pour les vernis gras. Polissez les vernis à l'esprit de vin avec un chiffon imbibé d'huile de lin et de tripoli, en ayant soin de frotter en faisant décrire à la main de petits cercles.
» Ne frottez pas longtemps à la même place, de peur de manger tout le
vernis. Enfin remettez de Thuile sur le chiffon quand vous sentez qu'il s'attache au vernis.
» Essuyez l'instrument avec un linge doux et propre. Pour obtenir un très beau vernis, il faut polir après chaque couche.
2> Pour le vernis gras, on peut se dispenser de le polir. Cependant si on le veut polir, son éclat, quoique moins vif, n'en est pas moins agréable. Ce vernis alors se polit de la manière ci-dessus indiquée en prenant, au lieu d'huile et de tripoli, de l'eau et de la pierre-ponce pulvérisée extrêmement fin et passée au tamis de soie. »
Vernis a l'Huile :
On lit dans Maugin :
« Tous les luthiers célèbres de l'Italie et de l'Allemagne, tels que les Amati, les Stradivari, les Steiner, se sont servis de vernis gras ou vernis à rhuile (1), qui sont bien plus beaux et bien plus durables que ceux à l'esprit de vin (2). Ils ont encore sur ces derniers un grand avantage, celui de n'avoir pas besoin d'autant de poli ; de plus, deux couches (3) appliquées à un instrument suffisent pour en couvrir le bois, aussi bien que le feraient sept à huit couches de vernis à l'esprit de vin.
D Les matières composant ce vernis sont : !<> le succin ; 2o l'huile de fin ; 3o l'essence de térébenthine.
» Avant de pouvoir s'occuper du vernis, il faut préparer l'huile pour la rendre siccative, car si on l'employait naturelle, le vernis serait un temps infini à sécher.
ï> En voici un moyen :
ï> On prend une livre d'huile de lin, une demi-once de litharge, autant de céruse, de terre d'ombre et de plâtre ; on fait bouillir le tout dans un pot de terre vernissé à un feu doux et égal, en ayant soin d'écumer. Dès que l'écume commence à devenir rousse et rare, on arrête le feu, et on laisse reposer l'huile pour la tirer ensuite au clair.
» Il est bon de dire que cette opération doit se faire dans un jardin, pour éviter les accidents et la mauvaise odeur qui s'exhale pendant la cuisson
2> L'huile ainsi préparée, on procède à la confection dit vernis.
(1) Rien n'est moins prouvé. Celui à Tessence nous parait plutôt indiqué. (A. T. . .)
(2) Encore une opinion mal justifiée. (A. T. . .)
(3) J'estime qu'il en faut au moins trois couches. (A. T...)
» On prend quatre onces de succin bien nettoyé des corps étrangers qui peuvent y être môles ; on casse ce succin en nnorceaux de la grosseur de petits pois, et on les met dans un pot de fer qui n'a jamais servi ; on verse sur ces morceaux de succin une cuillerée d'essence de térébenthine ; on couvre le pot de son couvercle, et on le met sur un feu de charbon : il faut à peu près un quart d'heure de cuisson ; on remue de temps en temps la matière avec un morceau de sapin, en ayant soin de remettre le couvercle chaque fois que Ton a remué. Quand le succin est entièrement fondu, on retire le pot du feu, et on remue avec le morceau de sapin jusqu'à ce que la plus grande chaleur soit tombée ; alors vous versez avec précaution deux onces de l'huile préparée comme il est dit plus haut, en ayant soin de bien mélanger les deux matières ; enfin vous ajoutez l'essence de térébenthine (quatre onces) colorée par les gommes qu'il vous aura plu d'employer. »
A la recette de Maugin qu'on vient de lire, je crois devoir ajouter les observations suivantes :
La meilleure manière de colorer les vernis gras consiste à y incorporer des laques préalablement broyées à l'essence de térébenthine ou de lavande. Ces laques se trouvent, toutes préparées et en tubes, chez les marchands de couleurs fines qui les dénomment laques de garance, laques Robert, etc.
On peut apprécier la nuance de ces laques en en étendant une petite quantité sur un morceau de vitre et en l'examinant par transparence.
Pour que le vernis soit plus facile à employer, on a l'habitude d'y ajouter de l'essence de térébenthine ; mais ce procédé, qui rend le vernis plus siccatif, le rend aussi plus dur et l'expose à s'écailler en séchant.
Après chaque couche de vernis gras, il est bon de mettre l'instrument à l'air et de l'exposer à un soleil modéré ou à la chaleur douce d'un foyer.
RAMEAUX (Vers IS^fol
Vernis a l'Alcool :
Laque en grains 100 grammes.
Colophane 100 —
Mastic en larmes 100 —
Gomme élémi 26 —
Goudron de Norvège 5 grammes.
Camphre 5 —
Alcool à 90' 1 litre.
Concassez les gommes et laissez fondre en remuant deux ou trois fois par jour. Quand tout est fondu, ce qui est plus prompt en été qu'en hiver, passez à la mousseline en mettant le vernis dans une autre bouteille dont vous garnirez le bouchon d'un linge, de façon à ce qu'il ne colle pas au goulot.
J'ai eu plusieurs fois l'occasion de dire que Victor Rambaux avait été mon maître en lutherie. Il m'a donc été facile de recueillir la formule de son vernis. Quant à la façon d'appliquer ce vernis, que je vais décrire tout à l'heure, elle est simplement inspirée de ce que j'ai vu faire ou pratiqué moi-même dans Tatelier de ce luthier et l'on ne s'étonnera pas que j'y aie ajouté ce que m'ont suggéré de longues années de pratique personnelle. Par suite, il est presque superflu de dire que les conseils qui suivent s'appliquent quelque peu à d'autres vernis que celui de Rambaux.
Manière d'appliquer le vernis. — Versez dans une capsule en verre une certaine quantité de vernis ; puis, avec un pinceau plat en blaireau, dit queue de morue, de la largeur des éclisses, que vous imbibez entièrement du vernis, vous appliquez une première couche sans couleur. Celle-ci sèche, vous en passez une seconde également sans couleur. Ce sont les couches de préparation. Puis vous mettez dans une capsule propre du vernis contenant les extraits colorants préparés à l'avance et bien étiquetés, pour éviter les confusions. Par une additition soignée de vernis on obtient la nuance désirée. Le choix de cette nuance est délicat ; c'est le tact et le coup d'œil qui seuls peuvent vous guider.
Cette difficulté surmontée, il s'en présente une autre non moins grande pour l'application de ce produit. Le vernis à l'alcool est très siccatif; son extrême volatilité lui fait prendre un retrait si prompt qu'il se forme aussitôt des bourrelets, des épaisseurs et des coulées. Si, pour faire disparaître ces défauts, vous revenez à coups de pinceau répétés, vous enlèverez le vernis en partie et votre opération sera manquée.
Voici comment on doit procéder pour étendre ce vernis récalcitrant :
On applique du vernis coloré sur un côté des éclisses et cela le plus uniformément possible. Puis, à l'aide d'une autre queue de morue bien propre et bien sèche, on tamponne par petits coups fréquemment répétés cette couche de façon à ce que le vernis ne s'accumule sur aucun point.
Sous l'influence de cette opération, le vernis devient terne. Mais, en séchant, il perd son embu et redevient transparent. On agit ainsi sur Tautre côté des éclisses. On attaque ensuite le fond, que l'on fait avant la table, en ayant soin de toujours étendre le vernis en passant le pinceau en travers, à cause des ondes du bois qui dissimulent au besoin les reprises. On termine par la tête que Ton tamponne comme le reste en se méfiant toujours des coulées.
Ce moyen est le seul pratique pour appliquer les vernis à l'alcool, sans laisser des taches, des coulées et des bavures.
Quand on opérera l'hiver, ce sera dans un local chauffé avec une cheminée dans laquelle flambera un feu modéré, mais pourtant brillant, qui permettra de présenter l'instrument afin que, sous l'influence de cette chaleur douce, le vernis puisse s'arrondir. En été, le soleil fera encore mieux cet office.
Il ne faut mettre une nouvelle couche que quand la dernière appliquée est complètement sèche. Et encore faut-il avoir soin d.e polir cette couche sèche au papier de verre et de l'adoucir après par un léger polissage à l'huile de lin et à la ponce lavée.
Si l'on veut obtenir un dernier brillant, on frotte légèrement avec un linge doux et propre imbibé d'alcool.
Le vernis de Rambaux, que je recommande, est très bon. Il est suffisamment résistant, ne s'écaille ni se poisse et est très transparent.
Je tiens à mentionner ici une opération qui se rattache au vernissage, car elle se pratique avant qu'on applique les dernières couches de vernis. Il est d'usage de noircir les chanfreins de la volute et du chevillier. C'est encore à Stradivarius que la lutherie est redevable de cet ornement qui donne tant de grâce aux spires de la coquille. Pour opérer dans de bonnes conditions, on attendra que la deuxième ou la troisième couche de vernis soit bien sèche, puis, avec un canif, on avivera les chanfreins en question jusqu'à l'extrémité du bouton de la volute. On délayera de l'encre de Chine dans un godet et, avec une petite spatule en bois, on en passera sur toute la partie du bois mise à blanc. Les couches de vernis suivantes protégeront cet ornement contre l'action des frottements. Quelques luthiers noircissent également l'extrémité des quatre angles saillants des ce.