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LA MENTONNIÈRE DU VIOLON

Si la mentonnière n'est pas une invention allemande, l'Allemagne peut du moins en revendiquer l'adoption, car avant la venue à Paris du célèbre compositeur et violoniste Spohr (1819), qui en avait une à son violon, lorsqu'il donna chez nous ses concerts, personne ne s'en servait en France et il n'en était question dans aucun ouvrage.

Rien ne parait plus rationnel cependant que d'isoler la table d'harmonie d'un violon, puisque c'est la partie vibrante de l'instrument et que le

Fig. 67. — Violon muni d'une mentonnière.

contact du menton et de la barbe ne peut qu'en amoindrir la sonorité. De plus, la transpiration pénètre cette partie de la table d'une humidité grasse qui finit par la décoller, et comme tous les corps gras refusent la colle, il faut recourir dans ce cas au lavage à l'eau ammoniacale, quand an n'est pas obligé de détabler l'instrument pour en lessiver la partie trop profondément imprégnée.

Ce fut un artiste du nom de Bellon qui, un des premiers, se servit de

LA MENTONNIÈRE ET LE PIQUET

la mentonnière à Paris (1829). Puis, un de mes oncles, J.-B. Tolbecque, chef d'orchestre des bals du roi Louis-Philippe, en fit usage vers 1833. Il fut très critiqué et même caricaturé à cause du fameux champignon qui avait poufisé sur le bord de son violon (Fig. 68).

Il est bon de dire que la mentonnière de cette époque était loin d'avoir la légèreté et Télégance de celles que Ton fait aujourd'hui. C'était alors un

Fig. 68. — Reproduction d'une aquarelle représentant J.-B. Tolbecque,

CHEF d'orchestre DES BALS DE LA COUR, AVEC SON VIOLON A MENTONNIÈRE.

morceau de bois d'érable massif qui couvrait le bouton et l'extrémité du cordier pour s'implanter dans le tasseau au moyen d'une grosse vis abois.

Les mentonnières actuelles nous viennent presque toutes d'Allemagne. Elles sont pour la plupart en ébène ou en ébonite (caoutchouc durci) et se fixent sans froisser les bords de l'instrument, au moyen d'un ou deux crampons se serrant par deux tubes-écrous à pas inverses.

Malgré ses avantages réels, cette invention n'a pris un peu de développement en France que depuis une quinzaine d'années. Les anciens professeurs du Conservatoire y étaient opposés, comme ils l'étaient trop souvent aux nouveautés. Les uns prétendaient que c'était gênant, ridicule,

LA MENTONNIÈRE ET LE PIQUET

que cela augmentait inutilement la hauteur des éclisses ; d'autres, que cette adjonction empêchait le violoniste de faire corps avec son instrument ; enfin quelques-uns allaient jusqu'à dire que le violon muni dé la mentonnière n'avait plus le même son, et qu'il était moins solide à sa place. Cependant, après 70 ans d'hésitations, la plupart des artistes ont adopté aujourd'hui cet ingénieux isolateur qui est favorable tout à la fois et à la sonorité et à la conservation de l'instrument.

LE PiaUET DU VIOLONCELLE

Le piquet dont on se sert actuellement pour exhausser et supporter le violoncelle lorsqu'on en joue,

n'est pas une invention nouvelle, car il était connu vers la fin du xvip siècle. Quelquefois il était très long et permettait à l'exécutant de jouer debout. Faute de piquet on se servait quelquefois d'un tabouret ou d'un siège. A l'appui de ce que je viens de dire, je présente trois reproductions très curieuses qui montrent des joueurs de violoncelle, de viole et de ténor dont les instruments sont soutenus des différentes manières que je viens d'indiquer (Fig. 69, 70et71).

En Italie, on jouait très fréquemment le violoncelle debout.

Ce qui l'atteste, c'est la grande quantité de ces instruments dont le fond est percé d'un trou central de 8 à 9 millimètres de diamètre, dans lequel on passait une lanière de manière à pouvoir suspendre le violoncelle à son cou et en jouer même en marchant, comme cela avait lieu pour accompagner les chants lithurgiques dans les processions.

Fig:. 69. — Statuette en bois et ivoire,

TRAVAIL HOLLANDAIS DU XVIie SIÈCLE.

Fig. 70. — Fragment d'une gravure de J.-P. Lebas,

REPRÉSENTANT « DaVID TÉNIERS ET SA FAMILLE *, D'APRÈS UN TABLEAU DE CE DERNIER.

LA MENTONNIÈRE ET LE PIQUET

Les joueurs de basse de viole ne paraissent pas avoir fait usage du piquet, car les nonibreuses représentations que j'ai vues des violistes anciens

ne les montrent jamais que la viole entre les jambes et appuyée sur les mollets à la façon de John Simpson (Voir page 20). Rien n'estcependantplusfatigantetplus incommode que cette position, dite classique, qui fait tenir une telle place à celui qui la prend, qu'elle est impraticable dans les orchestres où l'espace est réduit et où l'on est alors obligé de jouer en mettant le bord de l'ins- — * trument sur le pied gauche renversé. Les maîtres du Conservatoire de la première partie du xix^ siècle poussaient l'hostilité Fig.71. — Joueur DE TÉNOR, D'APRÈS contre le piquet jusqu'à ne pas vouloir UNE EAU-FORTE DE B. PicART, 1704. ^dmcttrc aux coucours ceux qui souffraient de cette position aussi incommode que peu gracieuse, notamment les malheureux affligés de varices.

On se demande comment les femmes, qui maintenant sont nombreuses dans les classes de violoncelle, s'y prendraient pour se placer décemment sans piquet.

C'est à François Servais, célèbre violoncelliste belge, qu'on doit la rentrée en grâce du piquet. Celui-ci, après avoir donné dans toute l'Europe des concerts où son grand talent lui valut des succès éclatants, vint à Paris vers 1846. Comme il faisait supporter son Stradivarius par un piquet, tous les artistes et amateurs s'empressèrent de l'imiter. Seuls, les professeurs du Conservatoire protestèrent, et ce ne fut que cinquante ans plus tard que l'interdit fut levé dans les classes de Rabeau et Delsart. Aujourd'hui on trouve peu de violoncellistes jouant sans piquet.

Les piquets pour les violoncelles sont généralement en bois de paHssandre tourné. Ils s'ajustent au trou du bouton au moyen d'un tenon légèrement conique, et se terminent par une pointe en acier. La longueur, proportionnée à la taille de l'exécutant, varie entre 12 et 30 centimètres. On fait également un piquet en fer nikelé qui glisse à frottement dans le trou du bouton. On le fixe à la longueur désirée au moyen d'une vis latérale puis, quand il n'est plus utile, on le fait rentrer dans l'intérieur de l'instrument.

Fig. 72. — Tenue de Bernard Romberg, d'après une gravure extraite de sa Méthode pour le violoncelle.

Fig. 73. — Tenue du violoncelle avec un piquet.

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