LE DOUBLAGE
Avant de décrire la manière de doubler les diverses parties d'un instrument, je crois nécessaire d'indiquer les différentes espèces de doublages. La première, qui est la plus simple, consiste à renforcer les parties plates (bords, talon, etc.), faibles et usées, par du bois neuf et de même espèce que l'on colle en contre-parement. La seconde consiste à doubler à bois forcé (2) les parties curvées (poitrine et flancs) des tables et des fonds, qui ont été maltraités par l'usure ou d'autres causes, avec
(i) Lorsqu'on opère sur un fond d'érable qu'on revoûte ou qu'on double, on est moins limité dans la pression, parce que ce bois est plus ferme et plus résistant que le sapin.
(2) On appelle pièce à bois forcé une pièce prise suivant le fil droit du bois sans se préoccuper de la concavité de la partie de l'instrument sur laquelle elle s'appliquera et qu'on y fera adhérer en la forçant, soit avec une contre-partie, soit avec un sac de sable chaud. La pièce prise dans la masse est au contraire une pièce ajustée suivant la forme exacte de la place qu'elle devra occuper et dont elle formera une véritable contre-partie.
des contre-parties. La troisième consiste à enlever à la table ou au fond une portion circonscrite en creusant le bois et en ajustant une pièce convexe prise dans la masse d'un bois de même essence (pièce d*àme, doublage général).
Il est nécessaire que je fasse ici une légère digression. On remarquera qu'il est impossible d'infliger toutes les réparations imaginables à un même instrument, dùt-il être aussi perclus que celui. que nous avons comme type. On ne peut entreprendre en efl*et des doublages partiels, si Ton doit terminer par un doublage complet ; ni mettre des couvre-joints là où il y aura des doublures, ce qui constituerait des superfétations ridicules. Je me bornerai donc à décrire la façon de procéder dans les différents cas.
Le doublage de la poitrine
Il convient, avant de procéder à cette opération, que tout ait été remis en place, que les fractures aient été recollées, que l'excès de colle ait été bien lavé et le vernis débarrassé de ses impuretés ; bref, cette table, précédemment si malade, a maintenant un petit air de santé qui commence à donner courage à son restaurateur. Cependant un autre travail s'impose : le centre de l'instrument, la partie de la table sur laquelle s'appuie le chevalet, qu'il ébranle en lui communiquant les vibrations des cordes, la poitrine en un mot est très fatiguée et est devenue trop mince. Il est nécessaire de doubler celle place d'arme, comme l'appelait Rambaux, pour lui rendre la vigueur qu'elle a perdue. Quelquefois même, on est obligé de mettre, avant ce doublage à bois forcé, une petite pièce d'àme prise dans un bloc de sapin qui bouchera une trop forte dépression sous l'àme et permettra de réduire sans danger pour la régulariser, l'épaisseur de la poitrine (1). La superposilion de ces deyx bois n'est pas excellente, mais, je le répète, elle s'impose quelquefois. Bien que j'aie pratiqué et vu pratiquer celte double opération, avant de la conseiller dans ce Irailé, j'ai voulu consulter mon vieil ami Gustave Bernardel, et voici sa réponse :
« Je suis partisan de la pièce d'àme la plus sommaire possible taillée dans la masse du bois pour boucher le trou fait à la table par le déplacement abusif de l'àme et surtout par son mauvais ajustement, ou bien
(1) Beaucoup de beaux et bons instruments sont affligés de cette petite pièce d'àme qu'on a été obligé d'y ajuster pour soutenir une fracture plus ou moins étendue, très fréquente sous le pied droit du chevalet. Cette fracture pourrait être évitée si en construisant l'instrument cette place était consolidée par une petite pièce posée à plat et dont le diamètre serait celui d'une pièce de un franc environ. Mais, si rationnelle que soit la chose, j.e n'essaierai pas de la faire accepter par les luthiers.
encore pour faire revenir à la surface le bois trop foulé par les pieds du chevalet. Mais les doublures qu'on mettra ensuite devront être en bois forcé, afin de donner plug de résistance aux endroits faibles ».
La pièce d'àme so place dans une creusure de forme ovoïdale dans les deux sens (contour et ('épaisseur). On Tajnste au rouge sanguin et on ne la
colle que lorsque les parties joignent exactement. On l'applique sans sac de sable, mais simplement avec une presse dont la vis porte sur son centre, la partie correspondante de l'instrument s'appuyant sur une contre-partie.
Lorsque la table est suffisamment étoflée partout ailleurs et que la seule place de l'àme est malade, on se contente d'y mettre la pièce d'àme que je viens de décrire et dont le diamètre peut aller de la dimension d'un noyau de pêche à celle d'une cuillère à bouche (Fig. 81). Dans ce cas, lorsque son collage est sec, on remet d'épaisseur en laissant toutefois la place de Tàme un peu plus forte. Dans tous ces travaux, on fera
^Fig. 81. — Pièce a l'ame et couvre-joint. , . ^ ^^ ^^ ^^^ r^^f>«« i^ «^^^ ^.,
^ bien de ne pas mettre le sens du
bois des doublages parallèle à celui de la pièce à doubler ; une certaine divergence des fibres opposera une salutaire résistance et empêchera des fentes nouvelles de se produire ou les anciennes de se rouvrir.
J'en arrive au doublage de la poitrine d'une table de violon (1). Voici comment on s'y prendra. On préparera une planchette de sapin sur maille et d'un grain approchant le plus possible de celui de la table à doubler. Si cependant celui de cette table était trop large, il vaudrait mieux en prendre d'un peu plus serré et dont les couches d'accroissement auraient entre elles i millimètre environ. On donnera à cette planchette une épaisseur qui sera la moitié de celle que devra avoir la table lorsque la dou-
(i) Les doublures de table se font toujours en sapin (épicéa) ; celles des fonds toujours en érable uni (plane), même lorsque ces fonds sont en bois différents : hôtre, noyer, tilleul, peuplier, etc.
blure sera collée. Cette épaisseur sera, sous l'âme, de 3 millimètres, dont la moitié pour la pièce. Il faut, en effet, que la doublure ait une certaine épaisseur, car on se trouvera dans la nécessité de niveler légèrement au rabot les irrégularités et les défauts qui se trouvent à la table afin de bien faire joindre et adhérer la pièce qu'on va y coller et qui devra faire corp$ avec elle.
La doublure sera préparée, mise d'épaisseur, et ses bords chanfrinés. Après qu'on lui aura donné la forme qui lui convient, et qui aura été prise sur la partie de table à doubler au moyen d'une feuille de papier pliée en deux afin qu'en l'ouvrant on ait des contours symétriques, on la présentera à la place qu'elle doit occuper et où elle sera soigneusement repérée par un coup de crayon tracé à chaque angle, moitié sur la table et moitié sur la doublure. Ces traits serviront à mettre celle-ci en place sans hésiter au moment de coller. On préparera ensuite un sac de la forme de la doublure, qu'on fera plus large que celle-ci de deux centimètres parce que le sable qui l'emplira aux deux tiers la rétrécira notablement et qu'il est important que la pièce soit pressée sur toute sa surface.
Comme pour le revoûtage, ce sable sera chauffé avant d'être introduit 4ans le sac, mais on l'y mettra un peu plus chaud' (50 à 60 degrés) afin de maintenir la colle liquide et d'éviter le glissement de la pièce.
Comme dans la première opération, pendant qu'on chauffera le sable, on interposera une feuille de papier savonnée à sec entre le moule et la table pour éviter que ces deux pièces se prennent l'une avec l'autre. Il sera également prudent de préparer la cale et les presses avec leur degré d'ouverture, car, ainsi que je ne saurais trop le répéter, la colle n'attend pas et il faut éviter tout retard qui la ferait se prendre intempestivement. Enfin, on fera bien de ne pas opérer dans un atelier froid et dont les fenêtres seraient ouvertes.
On mettra la colle d'abord sur la doublure, puis sur la place qu'elle doit occuper. On posera bien exactement cette pièce aux repères indiqués. On superposera ensuite successivement le sac et la cale. On s'assurera que rien n'a bougé, que tout est bien en place et l'on posera les presses que l'on serrera doucement pour commencer comme dans le remoulage. Puis on frappera des petits coups de marteau sur la cale, ces chocs ayant pour but, comme il a été dit plus haut, de répartir également le sable. On donnera un nouveau serrage, et l'on refrappera, toujours à petits coups, jusqu'à ce que le contenu du sac ait acquis une grande fermeté. Cependant il faut toujours éviter d'aller jusqu'à l'écrasement.
Ce travail fait, il faudra laisser tout en place pendant deux jours et ne
rien desserrer. La colle et le bois neuf, tendant à prendre du retrait en séchant, on pourrait avoir du gauchissement et des déformations, et il ne faut pas que l'impatience de l'opérateur compromette le succès final.
Si pour une cause quelconque on était dans la nécessité de doubler les flancs hauts ou bas, on préparerait ces doublures comme celles de la poitrine et on opérerait de même.
On peut se rendre compte qu'avec ce système de contrepartie de sac de sable faisant prendre au bois forcé toules les inflexions, on peut doubler partiellement ou entièrement une table ou un fond, en s'adressant aux deux flancs, puis à la poitrine, car c'est toujours par celle-ci qu'on terminera cette importante réparation.
Heureusement que tous les instruments anciens ne sont pas aussi
détériorés que celui dont nous nous sommes occupés jusqu'ici ; souventleur table n'est aflaiblie qu'au centre et le reste est indemne. Quelquefois aussi, surtout dans la lutherie allemande, ce sont les flancs hauts et bas qui ont fléchi et qu'il faut consolider, soit par de vigoureux couvre-joints de 12 à 15 millimètres de largeur (pour le violon), allant de chaque tasseau à la naissance des // (Fig. 81), soit par des doublages en forme de gousset (Fig. 82) n'intéressant que les parties trop faibles.
Toutes les doublures à bois forcé se mettent aussi bien aux fonds qu'aux tables de tous les instruments du quatuor. Les procédés sont les mêmes ; les Fig.82. — Pièces DE RENFORCEMENT DU bois et les épaisseurs diffèrent seuls ;
DEVANT ET DU DERRIÈRE DE LA TABLE. . . • • ^m j x i. j
aussi, je crois inutile de tomber dans des redites. Les figures 87 et 88 complètent la représentation des doublures les plus fréquemment pratiquées sur les tables et sur les fonds.
Le doublage sur bloc
Le doublage complet ou doublage sur bloc est peut-être le plus difficile à pratiquer et aussi le moins sûr ; mais il a l'immense avantage de pouvoir se dissimuler, ce qui est très apprécié par le commerce pour la vente des
instruments de grande valeur. Il est en effet impossible, à moins de détabler, de découvrir cette réparation même en regardant attentivement par le trou du bouton ou en introduisant un fragment de glace par Vf, procédés bien connus pour inspecter l'intérieur d'un instrument.
Pour exécuter la restauration en question, on commence par faire revenir la voûte, réparer les fractures et diminuer l'épaisseur de la table d'une façon égale partout en réduisant celle-ci le plus possible (jusqu'à un millimètre). On choisit ensuite un bloc de sapin le plus en rapport possible comme grain avec celui de la table dont on lui donne exactement la forme. On prépare une contre-partie générale de la surface, on la garnit de drap de laine que l'on y colle, on met sur le moule la feuille de papier savonnée indispensable, on encolle les deux parties et l'on serre. Lorsque tout est sec, on remet d'épaisseur, on rebarre, on retable et l'opération est terminée.
Le doublage des bords (1)
Il est bien rare qu'une table d'instrument très fatiguée n'ait pas en même temps ses bords très usés avec des parties manquantes, des fragments de filets absents et des coins disparus (Fig. 83).
Pour rétablir l'intégrité des contours, il faut commencer par mettre des demi-bords destinés à former une assise solide à toutes les pièces, filets et coins qu'on collera dans la suite. Ce doublage se fera toujours avec un bois de la même essence que celui de la table ou du fond.
Pour doubler la totalité des bords d'une table de violon, on prendra deux planchettes de sapin sur maille, bien en rapport de grain avec cette table, qui devront en avoir la longueur et la largeur avec toutefois un excédent d'environ 4 millimètres à l'extérieur.
On mettra les planchettes d'épaisseur (2 millimètres pour le violon) avant d'en tracer le contour. On présentera ensuite la table sur ces planchettes réunies mais non collées, on tracera le contour de celle-ci en ménageant un excédent de 4 millimètres au moins, ce qui permettra plus lard de rogner et d'égaliser tout à son aise. On chantournera à la scie à main, ou de préférence avec une scie à pédale, le pourtour extérieur de celte doublure. Après quoi, on tracera le pourtour intérieur dont on enlèvera le centre pour ne conserver que la portion à coller qui sera d'environ 35 millimètres (2) de largeur pour une table de violon. On pourra, pour
(1) Cette réparation se fait aussi bien au fond qu'à la table.
(2) La largeur de cette doublure ne peut se déterminer ici d'une façon absolue ; elle dépend de causes dont je parlerai plus loin.
simplifier le travail, assujettir Tune sur l'autre ces deux parties de doublage et les scier ensemble en observant d'augmenter légèrement la largeur vers les deux tasseaux. On aura ainsi deux parties semblables
qu'on réunira et dont on collera les joints, haut et bas, en maintenant l'assemblage par des petites bandes de papier collées du côté opposé à celui qu'on applique sur la table.
Si on n'avait pas des planchettes assez larges, on pourrait, sans grand inconvénient, réunir celles qu'on aurait par deux morceaux de planchettes interposés à leurs extrémités et collés de façon à parfaire ce qui manquerait pour que le contour des demi-bords soit complet. Cette adjonction ne se ferait d'ailleurs qu'après qu'on aurait chantourné les planchettes.
Pour coller ces doublures, on chantournera dans une volige de peuplier de15 millimètres d'épaisseur, deux contreparties de 3 centimètres de largeur ayant la forme des bords. Ces contreparties présenteront du côté qui portera sur la table une convexité qui épousera la courbure de la gorge et qu'on y ajustera avec soin, en la garnissant ensuite avec du drap afin d'éviter des marques fâcheuses au serrage, marques qu'on ne pourrait pas faire disparaître. On préparera un plateau de la forme de la table, mais un peu plus grand. Ce plateau, en bois de peuplier, aura 3 centimètres d'épaisseur, et sera rendu bien plan, car il devra servir d'assise à tout le travail. On interposera toujours une feuille de papier savonnée à sec entre ce plateau et le doublage, de façon à éviter, comme je l'ai déjà expliqué, toute adhérence malencontreuse après l'opération.
Avant de coller, il faut préparer les bords de la table à recevoir le renfort qu'on leur destine. Pour cela on les diminuera au canif, au petit rabot et à la lime, de la moitié environ de leur épaisseur, en ménageant tout autour une surface plate et régulière d'environ 2 centimètres 1/2 de
Fig. 83. — Table préparée pour recevoir
DES demi-bords.
largeur (4), de façon à ce que le collage ait une surface de contact sufflsanté pour être solide (Fig. 84). Cette opération préliminaire demande beaucoup de précautions, car souvent l'entaille des filets se trouve à découvert et les bords, qui n'ont plus aucun soutien, tombent d'euxmêmes. C'est ce qu'il faut éviter afin de dénaturer le moins possible la pièce qu'on répare.
Tout étant préparé, on appliquera la feuille de papier savonnée sur le plateau, les demi-bords sur la feuille de papier; on étendra de la colle sur ceux-ci et à la table, on appliquera celle-ci, et l'on posera finalement les contre-parties en interposant du papier savonné.
Après avoir vérifié si tout est en place, si rien n'a bougé, on serrera sur la contre-partie, tout autour, avec une série de hapes, et on laissera sécher 24 heures (Fig. 85).
Mêmes réparations aux bords, ^'^«' ^- - Partie de demi-bords présentée