LES SOUTIENS DES JOINTS ET DES FRACTURES
Pour soutenir les joints et les fractures qui ont été collés, on applique généralement dessous, c'est-à-dire à l'intérieur de l'instrument et bien en travers, soit des taquets en sapin, en érable ou en tilleul, soit des bandes de galon de fil ou de toile, soit encore des bandes de parchemin.
Chacun de ces trois procédés a ses avantages et ses inconvénients.
Les taquets, d'un emploi plus fréquent de nos jours, sont des petits rectangles de bois taillés en pyramides très aplaties, de grandeur et d'épaisseur proportionnées à leur destination, depuis 5 millimètres de côté jusqu'à 2 centimètres et même davantage.
Pour exécuter des taquets avec précision, on commence par dresser une latte de bois prise généralement dans un morceau de sapin sur maille. Cette bande est plate sur une face et porte sur l'autre face une arête centrale formant l'intersection de deux talus en forme de toit.
Avec ui] compas on y marque la longueur des taquets, et avec le canif on entaille, au niveau de chacune de ces marques, la bande aux trois quarts de son épaisseur. Puis, du centre de chaque taquet, on ménage des talus qui descendent vers les coupes de séparation de façon à former une série de petites pyramides à quatre faces. Quelques coups de canif achèvent alors la séparation des taquets qu'on ajuste ensuite avec une lime à la place qu'ils occuperont dans l'instrument, en observant qu'ils
devront être placés bien sur les joints et de façon que le fil de leur bois se croise avec celui de la partie à consolider.
Pour coller les taquets, on procède de la façon suivante : on prend un pot à fleurs de moyenne taille dont on bouché le trou du fond et on le remplit de cendre aux trois quarts. Sur cette cendre on dépose un peu de braise allumée ; puis, avec la pointe du canif, on pique en travers le taquet, on le chauffe légèrement sur ce petit brasero, on enduit de colle un peu épaisse la partie plate du taquet et Ton pose celui-ci à sa place en faisant pression dessus et en le maintenant du bout du doigt. Avec un petit morceau de bois de sapin, taillé en spatule, on enlève ensuite la colle qui a pu déborder, mais sans cesser toutefois de maintenir le taquet du bout du doigt pendant qu'on opère.
Lorsque le collage des taquets est sec, on termine ceux-ci au ciseau en conservant la forme pyramidale qu'on régularise ; puis on polit au papier de verre et l'opération est terminée.
On a fait souvent un emploi abusif des taquets. Il n'est pas rare en effet de trouver les tables des vieux instruments constellées de ces soutiens multipliés à l'excès, plus ou moins bien ajustés et collés, qui allourdissent au détriment de la sonorité toute la partie vibrante de l'instrument. J'ai quelquefois compté dans des vieilles basses plus de 60 taquets collés à la table seulement, alors qu'un nombre moitié moindre de ces supports judicieusement répartis et espacés eut été suffisant (1). Cette adjonction exagérée de bois rend le son des instruments qui en sont affligés pâteux et expose, par des collages multiples, à des frisements qu'un seul d'ailleurs de ces soutiens mal assujetti peut produire.
Certains luthiers anciens employaient un moyen ingénieux pour coller des taquets dans n'importe quelle partie des gros instruments, tels que les guitares, luths, violes, violoncelles, contrebasses, etc., dont le détablage est toujours une opération importante. Ils préparaient un taquet carré en bois dur (hêtre ou érable) ; puis, sur la fracture recollée au préalable et à l'endroit où ils voulaient appliquer ce taquet, ils perçaient un petit trou par lequel ils introduisaient une corde à boyau (généralement un la de violoncelle). Ils attiraient l'extrémité de cette corde à eux par l'ouïe, faisaient au taquet un autre petit trou, y introduisaient la corde par le côté à coller et faisaient un nœud à celle-ci de l'autre côté du taquet. Après avoir enduit le taquet d'une colle un peu épaisse, ils tiraient à eux la corde
(1) Certains ouvriers superstitieux, — tant il est vrai que la plus élémentaire logique cède souvent le pas, en matière de lutherie, à la routine, — observent de ne poser qu*un nombre impair de taquets.
et le taquet allait se placer et se coller dans l'axe de la fracture ou du joint. Pour terminer l'opération, ils coupaient la corde au ras de la surface extérieure de l'instrument.
Je n'ai pas besoin de faire ressortir les inconvénients de ce procédé dont le moindre défaut est de ne pas permettre devoir l'orientation exacte dans laquelle le taquet vient s'appliquer et par suite de n'offrir aucune sécurité pour une réparation faite dans ces conditions.
Un autre moyen de consolider les joints consiste à les maintenir avec des queues d'aronde encastrées à demi-bois. J'ai vu de forts beaux instruments, même des Stradivarius, dont les fractures avaient été traitées par ce procédé que je condamne. En effet, si le moyen est bon pour relier les pierres de taille entre elles à la façon des Grecs et des Romains, il est désastreux quand on l'applique à de frêles épaisseurs de bois tendre, car ce n'est pas seulement l'écartement qui est à redouter, mais encore toute pression de l'extérieur à l'intérieur. Enfin, par cette pratique mal comprise, on augmente encore, en retirant du bois, la faiblesse de la partie qu'on devait consolider. Ajoutez qu'il est très difficile de bien coller une queue d'arronde qui présente sept faces à ajuster.
Le vieux Salles, très soigneux et très habile réparateur cependant, avait la manie de ce genre de soutiens sur lesquels d'autres réparateurs furent obligés après lui décoller des taquets ordinaires pour les renforcer.
. Des bandes de galons de fil écru de un à trois centimètres de largeur sont souvent et utilement employées pour soutenir des fractures aux éclisses des gros instruments, tels que les violoncelles et les contrebasses, surtout dans la partie du derrière très exposée aux chocs. On colle ces bandes en travers d'une conlre-éclisse à l'autre. Lorsqu'elles sont mises au moment où l'on construit l'instrument, elles peuvent prévenir bien des accidents. Les joints des tables et des fonds qui en sont pourvus se disjoignent bien rarement. Mais la plupart des luthiers modernes ont renoncé à ce système, sous prétexte qu'il manque d'élégance et de propreté.
. Pour fixer le galon, il suffit de l'enduire d'un seul côté d'une colle demiépaisse et de l'appliquer à l'aide d'un morceau d'os ou d'ivoire taillé en forme de couteau. Puis, avec une éponge trempée dans l'eau chaude et bien essorée, on enlève toute la colle superflue. On termine en repassant plusieurs fois le couteau pour que l'adhérence soit complète.
. Les anciens luthiers italiens employaient aussi le parchemin comme soutien des joints et des fractures. Celui-ci, pratiqué dans certains cas, était surtout utilisé dans la construction des luths, mandores, mandolines» etc., dont il solidifiait les joints si minces et si délicats.
LA RÉPAftATlON. 233
Le joint central des violons et des basses de Pierre Guarnerius et de bien d'autres maîtres italiens était maintenu de cette manière. Seulement le parchemin ne peut et ne doit pas s'employer en grande largeur, surtout sur des parties minces, parce que pour le coller on est obligé de le faire tremper et que le retrait qui s'opère lorsqu'il sèche est plus considérable pour une plus grande surface. Le parchemin ferait alors voiler les parties faibles sur lesquelles on l'aurait collé.
Dans le cas où son emploi est indiqué, voici comment on procède : après l'avoir coupé à la règle avec un canif à la dimension voulue, on le met tremper pendant une minute ou deux dans de l'eau propre et froide. Après l'en avoir retiré et l'avoir soigneusement essuyé, on étend la colle sur le côté qui s'est creusé en s imbibant ; puis, on l'applique sur le bois avec le couteau d'ivoire afin qu'il adhère complètement et, comme pour le galon, on essuie avec l'éponge imbibée d'eau chaude et bien essorée. On passe encore plusieurs fois le couteau d'ivoire comme précédemment et on laisse bien sécher.
LE RETABLAGE
Quand tous les collages auront été terminés et qu'ils seront secs, on les visitera et l'on donnera un coup de polissage à lout l'intérieur de l'instrument. Quelques luthiers délayent un peu de terre d'ombre à l'eau ou à l'alcool et en donnent une légère couche sur toutes les parties neuves.
La table ayant été entièrement réparée et rebarée, on se disposera à retabler ; mais auparavant, on régularisera la hauteur des tasseaux et des coins, on s'assurera de leur parfaite planéilé et de celle deséclisses; on donnera également un coup de lime bien à plat sur la partie de la table qui s'appli* quera sur les éclisses ainsi que sur les éclisses elles-mêmes. On arrondira également les demi-bords pour compléter les bords de la table sur tout le pourtour de l'instrument en portant des soins particuliers à la terminaison des coins. C'est alors qu'on posera la table en place en mettant une vis à tabler à chaque coin. On régularisera la saillie des bords, ce qui est quelquefois laborieux dans les vieux instruments; on posera des happes aux tasseaux et l'on collera par portions successives en mettant toujours la tête des vis du côté du collage, afin de ne pas encoller leur pas quand on lavera les excédents de colle, ainsi que je l'ai expliqué précédemment. Lorsque l'instrument sera tablé, on terminera définitivement à la gouge, au canif et au papier de verre tous les affleurements des portions remises
de façon à ce qu'il n'y ait plus à y revenir avant d'entreprendre les raccords du vernis.