LES RÉPARATIONS AU CHEVILLIER ET A LA TÊTE
Le corps de l'instrument étant entièrement réparé, nous allons nous occuper du chevillieretde la tête. Le chevillier a été très fatigué par l'effort des chevilles mal ajustées ou usées. Les trous de la deuxième corde qui sont percés dans la partie de la tête la moins résistante, puisque c'est la plus étroite, ont, sous l'effort de la cheville, subi une fracture dont la réparation est difficile à faire, toujours visible et rarement solide. En effet, malgré le soin qu'on peut apporter au collage d'une pièce à l'intérieur de la mortaise, il est très difficile de la faire joindre parfaitement surtout près de la tête du violon où la surface de contact est insuffisante. II faut cependant toujours tenter cette réparation indispensable. Finalement et si c'est nécessaire, on bouchera les trous qu'on repercera un peu moins gros et de façon que la corde ne touche pas les chevilles intermédiaires.
Quelques luthiers ont imaginé de réparer la fracture dont je viens de parler à la façon des facteurs d'instruments à vent en bois, tels que bassons, clarinettes, flûtes, etc. Voici cette manière que j'indique, mais que je ne recommande pas : après avoir recollé la fracture, on perce avec un foret, un peu au-dessus des trous de la cheville et sur le champ de la joue, un trou d'un millimètre et demi de diamètre. Ce trou doit avoir en profondeur toute la largeur de la joue, c'est-à-dire qu'il doit paraître de l'autre côté. On taraudera alors une très fine tige de fer du diamètre de ce trou dans lequel on la vissera. Pour faciliter l'opération, on appointera cette tige de fer et on la passera sur un peu de cire jaune. Cette réparation, lorsqu'elle est habilement faite, peut être assez soilde; mais les deux extrémités de la tige de fep se voient toujours. Enfin, dois-je le dire? j'ai toujours condamné l'emploi du métal dans la réparation des instruments à archet.
La fracture dont il est question est la plus fâcheuse, mais aussi la plus fréquente des fractures du chevillier. Souvent elle est imputable au luthier qui a percé le chevillier et qui, sans se préoccuper de la place de la deuxième cheville située près du bord, a fait un trou trop gros. Quelquefois il faut l'attribuer à ce fait que la profondeur de la mortaise étant insuffisante dans cette partie, la corde, en s'enroulant sur la cheville, en augmente notablement le diamètre et, en forçant sur le fond, détermine la fracture des joues.
Il arrive qu'une seule des joues est fendue, mais elles le sont presque toujours toutes les deux et il suffit alors du moindre choc pour déterminer la séparation de la volute du chevillier.
Généralement, on colle sur la fracture, et de la largeur nécessaire, une épaisseur de bois d'érable uni qu'on encastre dans une entaille à clef et dont le fil du bois est mis en travers de celui du bois du chevillier. Cette réparation bien faite peut résister longtemps ; seulement, la nécessité de mettre le bois en sens contraire, pour donner une certaine solidité au travail, a l'inconvénient de rendre la réparation très apparente, surlout dans les instruments dont le vernis est transparent et d'un ton clair. C'est pourquoi je conseille de n'employer que du bois d'érable uni dont le joint pourra jusqu'à un certain point se dissimuler par l'application d'un raccord de vernis adroitement fait. Cette pièce peut encore être encastrée sans qu'on puisse le voir du côté de la coulisse ; il suffit pour cela de l'ajuster de façon à venir à zéro du côté de cette coulisse en lui donnant une forme conique dans l'épaisseur qui la fait ressembler à une lame de couteau.
Lorsque les fractures se sont produites dans la partie médiane du chevillier, à la troisième corde par exemple, on peut plus facilement ajuster à l'intérieur une clef de chaque côté.
Quelquefois, tout le chevillier est dans un si mauvais état, par suite des fractures, des rebouchages, etc., que rien ne tient plus et qu'il faut absolument remplacer les deux joues afin de conserver la vol ute et, si l'on peut, la coulisse. On doit en effet tout imagmer, tout tenter pour sauver le plus possible des parties originales d'un instrument de valeur. Dans ce cas, on recollera soigneusement toutes les parties du chevillier, on rebouchera les trous latéraux et l'on introduira dans la mortaise un morceau de tilleul qui sera ajusté de façon à l'emplir entièrement, sans laisser aucun vide, et qui aura pour but d'empêcher l'écrasement des joues au serrage des presses. Ce morceau de bois étant mis dans le même sens que le bois de la mortaise, on le collera légèrement afin qu'il ne puisse ni glisser ni sortir de son logement. On aura alors toute facilité pour remettre et serrer les deux joues nouvelles qu'on aura débitées dans un morceau de bois semblable à celui du chevillier et qu'on ajustera en enlevant les deux tiers de l'épaisseur de celles sur lesquelles on les collera. Il faudra enlever moins de bois du côté de la coulisse que du côté de la mortaise, de façon à ce que le joint du collage puisse se dissimuler dans fépaisseur du chanfrein.
Quand ce travail sera terminé et que la colle sera sèche, il ne restera plus qu'à enlever par morceaux, à la gouge et au ciseau, la pièce de bois qui bouchait la mortaise. On terminera au rabot, au canif et à la lime, et
Ton fera même bien cte raccorder aussitôt le vernis, afin de ne pas être exposé dans la suite à salir la lête réparée.
Il arrive qu'on ne peut conserver que la volute. Ce sera alors Tœuvre du luthier habile qui la sauvera en pratiquant une enture. Il faut bien se garder dans tous les cas de sacrifier ce précieux débris qui porte en quelque sorte la marque de l'auteur de l'instrument et qui est une des parties les plus caractéristiques du violon.
Je ne saurais trop répéter que, malgré les détails que je m'efforce de rendre aussi complets que possible, bien des choses échapperont à mes explications et que l'opérateur devra suppléer à ces lacunes par son ingéniosité, son goût et son adresse.
L'ENTURE DU MANCHE
On attribue généralement à Nicolas Lupot, sinon la découverte, du moins la première application d'une réparation qui consiste à adapter
Fig. 89. — Enture de manche disjointe.
sur un manche neuf, au moyen d'une enture, une tête qui mérite d'être conservée. Toujours est-il qu'on ne pratiquait pas celle-ci aux manches des instruments à cordes et à archet avant le commencement du dix-neu-
vième siècle. Ce qui confirme cette opinion, c'est la grande quantité d'anciens instruments français, italiens et allemands, qui n'ont plus leur tête originale et aussi le nombre de têtes italiennes recueillies par Tarisio ou trouvées chez les anciens réparateurs avant que la pratique de cette ingénieuse réparation se soit généralisée (1).
Pour enter une tête d'instrument, qu'il s'agisse d'un violon, d'un violoncelle ou d'un alto, on commence par faire l'ablation du vieux manclie au ras du chevillier, on pratique ensuite dans chacune des joues du chevillier, à l'intérieur de la mortaise, une entaille s'arrêlant carrément au milieu du deuxième trou et se terminant à zéro au bas de cette mortaise. Ces deux entailles, qui doivent s'arrêter au niveau du fond de la mortaise et respecter par suite la coulisse et le talon de la tête, constituent le logement de l'extrémité du nouveau manche, aussi faut-il leur donner une forme légèrement conique dans le sens de la longueur et dans celui de la largeur, afin de faciliter l'adhérence parfaite des surfaces à coller (Fig. 89). C'est le côté le plus délicat de l'opération ; les parois de chaque entaille ne doivent être ni creuses ni rondes et les angles doivent être très vifs et très nets. Quant à Textrémité du manche qui y sera insérée, elle est d'autant moins difficile à ajuster que sa place est mieux faite ; puis, comme on lui laisse toujours par prudence un peu plus de longueur qu'il n'en faut, que, de plus, elle est conique, en allant doucement on a toute facilité pour réussir cette embolture qui doit être préparée presqu'entièrement au rabot et à la lime.
Le plat du manche (partie qui reçoit la touche) doit être de niveau avec la portion saillante (nervure) de la volute, de même que le trait central
(1) C'est le célèbre violoniste Viotti qui a donné les formules de la longueur du manche actuel du violon. l\ en est résulté un allongement du manche moderne de deux lignes (5 millimètres) sur Tancien, et c'est ce changement de diapasonnage qui a fait mettre à la réforme tant de manches munis de leur tôle qu'on a retrouvés plus tard.
Fig. 90. — Entltre collée a sa place.
qu'on y a marqué à la pointe avant d'ajuster la poignée dans la tête, doit se trouver sur la même ligne droite que cette nervure, de façon à ce que le chevillier ne penche ni à droite, ni à gauche, ni en avant, ni en arrière (Fig. 89 et 90).
Pour tout ce qui concerne les détails du reste de l'opération : enclavement et renversement du manche, proportions et forme de la poignée et de la touche, ajustement des chevilles, du sillet, de l'àme, du bouton, du chevalet et montage des cordes, je renvoie mes lecteurs à la partie de cet ouvrage qui traite ces questions à propos de la construction, ainsi qu'au chapitre des mesures générales,