II
Temps de pose dans differentes conditions. — Exagération dont il faut se garder. — Rester un peu en dessous plutôt que dépasser le temps nécessaire. — Gomment une bonne épreuve se développe.
La feuille a reçu l’impression lumineuse dans de bonnes conditions de lumière d’été; opérant demi-
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humide entre deux glaces, développant de suite ou une demi-heure après, on peut obtenir des vues complètes de détails en 1 à 2 minutes, et dans ce cas, on a l’image du ciel. Je parle toujours de l’usage des objectifs simples, car avec l’objectif double, on aurait une rapidité 4 ou 5 fois plus grande.
La feuille négative demi-humide, entre les deux glaces du châssis, avec une ou deux feuilles de buvard épais blanc derrière elle, peut garder une heure cette grande sensibilité. Nul doute qu’on ne puisse poser seulement quelques secondes, mais il faudrait alors un séjour trèslong dans le bain d’acide gallique, et malgré ce que de très-éminents auteurs ont écrit, jamais je n’ai pu obtenir une épreuve passable, alors que le temps de développement a été très-considérable. Il en est de même de la prétendue sensibilité de feuilles négatives se conservant six semaines : ce sont des exagérations dont l’expérience des opérateurs fait bien vite justice, mais auxquelles les commençants se laissent prendre, et qui causent beaucoup de découragement dans l’étude de cette méthode. N’exagérons donc point, et disons qu’au bout de trois fois 24 heures, le papier décroît très-rapidement en sensibilité, que la finesse et la beauté de l’épreuve marchent dans le même sens, et qu’au bout de huit jours, il est très-rare que toutes les épreuves ne soient pas tachées, grenues et d’un aspect détestable.
Il en est absolument de même du temps de pose, ne
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le dépassez pas, car votre épreuve brûlée et sans vigueur se fera remarquer de suite au développement par une teinte rousse générale. Restez plutôt un peu en dessous d’une juste durée d’exposition, mais le moins possible. Quand vous verrez une épreuve se développer en lignes noires bien nettes sur le fond jaune de la feuille, le bain demeurer limpide et blanc, les noirs devenir opaques et les détails bien accusés, le tout dans l’espace d’une heure à deux au plus, relevez votre feuille et dites presque à coup sûr, j’ai une bonne, une très-bonne épreuve! Si vous êtes trop en dessous du temps de pose, les lignes principales se marqueront seules, vous êtes obligé de recourir à une trop forte dose d’azotate d’argent d^ns le bain qui se trouble et devient boueux ; votre feuille brunit, se ternit sur sa surface, et enfin, après un travail de plusieurs heures, bien des soins et pas mal de dépenses, vous arrivez à un mauvais résultat. Je n’ai jamais pu obtenir une bonne épreuve d’un négatif qui a séjourné vingt-quatre heures dans le bain gallique. Si cependant le paysage ou l’objet à reproduire présente de grandes oppositions du noir au blanc,, forcez la pose afin que les noirs du négatif devenant rouges et translucides donnent plus d’harmonie à l’ensemble.
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Composition du bain révélateur. — Réflexion sur les eaux de lavage. — Accidents à éviter. — Dosage de l’argent du bain révélateur.
Comment composer ce bain? De la manière la plus simple : filtrer dans une cuvette, de porcelaine autant que possible, assez d’eau de lavage pour que la feuille baigne abondamment, environ un centimètre d’épaisseur, et en même temps mettre%à vue d’œil un peu d’acide gallique dans l’entonnoir. En filtrant ainsi on évite certainement les piqûres provenant des cristaux en aiguilles de l’acide gallique qui réduisent l’azotate d’argent du bain, adhèrent en même temps à l’épreuve et y laissent leur trace en noir.
Je m’abstiens, à dessein, de donner un dosage d’acide gallique parce que, moins on en mettra, pourvu que l’image se développe, plus on aura de chances de conserver la limpidité du bain et celle du cliché. En général 1 à 2 grammes par litre suffisent largement; le second chiffre est presque toujours trop fort et ne sert que dans les cas désespérés sans donner jamais de bonnes épreuves.
Prenez garde que les eaux de lavage qui sont la base du bain aient été abondantes, car il faut une très-petite quantité d’azotate d’argent pour révéler un négatif; ce
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que la feuille a emporté du bain d’argent mis dans la quantité d’eau où elle doit être développée est suffisant. Vous devez donc faire à peu près le calcul suivant : pour avoir, dans la cuvette à développement, 1 centimètre de hauteur, il faut, je suppose, 1 litre d’eau de lavage ; si je sensibilise dix feuilles, les trois lavages réunis devront au moins représenter 10 litres Je me hâte de dire que l’eau de rivière filtrée, pourvu qu’elle ne contienne pas de principes sulfureux, est bonne pour tout cela. On devra préférer l’eau de pluie quand il est possible, mais le précipité plus ou moins abondant qu’on obtient avec la première reste sur le filtre où on la verse et dans lequel l’on jette l’acide gallique. Quoique l’eau de lavage, de fontaine ou de rivière, n’ait point changé de couleur et n’ait donné lieu, en présence de l’azotate que le négatif y a apporté, qu’à une nébulosité blanche, il arrive souvent que quand on introduit l’acide gallique, même en quantité très-minime, le bain tourne au brun, puis au noir. Il faut alors prendre de l’eau distillée. Celle que vous aviez tout à l’heure contient des particules animales qui la rendent impropre à souffrir la précipitation régulière de l’argent sur l’épreuve. Ce fait est tellement remarquable que vous voyez la réduction s’opérer rapidement à la surface du bain, et une poudre noire (argent réduit) se précipiter sans que l’épreuve se montre. La feuille demeure blanche , et sa propriété de se laisser développer est quelquefois telle-
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îement émoussée par une ou deux tentatives que i’on fait ainsi à sa surface, qu’elle n’est plus susceptible de donner une image complète et qu’elle reste terne, sans vigueur, comme dédoublée, malgré tous les renforcements connus. Il y a là une action moléculaire évidente, mais inconnue. Le seul moyen, ai-je dit, quand pareil accident se produit, est de retirer rapidement la feuille à développer et de la plonger dans un bain d’eau distillée qui permette à la réaction de marcher régulièrement.
Les eaux sulfureuses font aussi virer le bain gallique au noir vert. Si faute des précautions ci-dessus, l’eau de lavage est trop chargée d’argent, le bain se couvre de moirures d’argent réduit en pellicules extrêmement minces qui, si elles touchent à l’épreuve, y adhèrent d’une manière ineffaçable. Quand ce phénomène se produit, couvrez le bain d’une feuille de buvard flottant que vous retirez pour visiter l’épreuve, et avant de remettre celle-ci au bain, assurez-vous qu’une nouvelle pellicule n’est pas formée, ce qui arrive avec une grande rapidité. Mais comme cet effet n’a lieu, en général, que sur des bains qui virent au jaune ou déjà au brun, on l’évite en plongeant l’épreuve dans de l’eau et renouvelant le bain. Craignez également les gouttes réduites au bout de l’entonnoir, changez le filtre souvent, parce que la réduction d’argent y commence. Ce sont de petits soins qui évitent des accidents irrémédiables.
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Méthode de développement de M. l’abbé Despralz.
Nous devons à M. l’abbé Despratz, amateur aussi modeste qu’habile, l’idée d’une méthode de développement par bain en retour qui donne d’excellents résultats. Nous l’avons modifiée ainsi qu’il suit : l’exposition à la lumière étant terminée avant de développer, il indique de plonger la feuille dans l’eau distillée, puis de la mettre quelques minutes au bain d’argent sensibilisateur. Je préfère par expérience, surtout comme les bains restent au logis et n’embarrassent pas en campagne, en faire un second plus faible que le premier en azotate et plus fort en acide acétique; en voici la formule :
Eau distillée . 100 grammes.
Azotate d’argent cristallisé . 4 —
Acide acétique cristallisable . 8 —
Au sortir de ce bain, la feuille est plongée dans le bain d’eau de lavage, où l’on va verser l’acide gallique comme nous avons dit plus haut.
En employant l’acide pyrogallique au lieu de l’acide gallique, on peut arriver à développer des images prises en des fractions de minutes; mais il est à craindre d’avoir des taches plus souvent. Voici la méthode qui
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y obvie le mieux. On opère en mettant dans une cuvette de porcelaine suffisamment de développement ainsi composé :
Eau distillée .
Acide pyrogallique .
Acide acétique cristallisable
\ 00 grammes.
Au sortir du bain d’argent de retour on lave légèrement et également l’épreuve dans une eau distillée que l’on met à part, on place alors la feuille au fond de la cuvette, que l’on soulève de façon que le liquide soit amassé au bas ; puis abaissant brusquement la cuvette, l’acide pyrogallique baigne d’un seul coup la feuille prédisposée par son humidité à le recevoir. Rarement on obtient par ce moyen une intensité suffisante, mais on ajoute tout ou partie de l’eau de lavage que nous avons mise à part. Si cela ne suffit pas, cette épreuve se laisse très-bien continuer par l’acide gallique à la manière ordinaire.
Réflexions sur le point d’arrêt de l’épreuve négative. — Lavage. — Fixage. — Séchage. — Recirage.
Le point précis auquel il convient d’arrêter le développement d’une épreuve négative est déterminé par l’expérience. En général, il faut chercher dans un bon
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négatif de la profondeur, et une relation telle entre les ombres et les clairs extrêmes que ceux-ci ne soient pas métallisés au tirage positif quand celles-là manquent encore de détails : c’est dire qu’il ne faut pas craindre de pousser loin la réduction gallique; un léger voile, même sur les grands clairs, ne nuit point; au contraire, il produit cette homogénéité de lumière que je recommande, si l’on cherche à donner à une vue d’après nature l’aspect si séduisant d’un tableau complet. Sacrifier souvent la netteté extrême à l’effet semble une fausse maxime, et n’est que la clef du sentiment qu’on éprouve à l’aspect de presque tous les tableaux des grands maîtres. Pourquoi ne pas les imiter en photographie? D’autres procédés que celui du papier ciré sont impuissants à produire cet effet que je recommande : ils excellent dans les détails, laissons-leur cet emploi, quoique, dans bien des cas, nous puissions lutter de finesse avec eux, et cherchons ce qu’ils ne peuvent pas rendre et ce qui fera de nos œuvres des œuvres d’art dans la vraie acception de ce mot.
Pour compléter le procédé, nous ajoutons que l’épreuve bien développée à son point, est lavée dans plusieurs eaux; on enlève, du bout du doigt, légèrement et sous une couche d’eau renouvelée et peu épaisse, la réduction d’argent pulvérulent qui s’attache à la surface du papier.
On fixe dans un bain à 10 p. 100 d’hyposulfite sans
craindre que l’épreuve s’efface et jusqu’à ce qu’elle ait acquis toute la transparence dont elle est susceptible; enfin on lave encore, on laisse baigner une heure environ ; on sèche entre du papier buvard ou en suspendant, et on revivifie devant un feu vif.
Retouche. — Formule de la couleur à employer.
S’il se trouve de petits trous transparents sur la feuille, il faut les boucher pour qu’ils ne donnent pas de points noirs : de même, si le ciel a besoin d’être contourné, si une branche d’un arbre trop près a marqué sur lui, on la supprimera pour lui laisser sa pureté. Toutes ces corrections se feront au moyen de la composition suivante : broyez sur une glace dépolie, au moyen d’une molette de verre :
Peroxide de fer, ou rouge d’Angleterre, ou chro-
mate de plomb, ou noir d’ivoire : au choix. . 10 parties.
Miel blanc . 2 —
Gomme arabique dissoute à saturation . 2 —
Sucre candi . 1 — ■
Suivant la consistance du miel, on peut varier un peu les proportions. Cette couleur, au pinceau, prend parfaitement sur le papier ciré : elle est un peu longue à sécher, mais quelques jours d’exposition au soleil ou
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à la chaleur lui enlèvent la propriété de s’attacher et la rendent fixe.
Pour faire commodément ces retouches, on se sert du petit appareil suivant :
Fig. 2.
Il se compose d’un châssis mobile ABCD garni d’une glace transparente fixée dans des moulures. Ce châssis est mobile, à charnières en CD sur un second châssis CD EF garni en M d’une glace étamée qui y est fixée à demeure. En E et F sont deux crémaillères G et H qui se fixent par des vis I et L dans la position voulue. O et T sont des ressorts qui pincent la feuille de papier pendant le travail, mn est un rebord qui retient la feuille négative ou la glace eollodionnée ou albuminée sur laquelle on travaille.
Cet instrument se place sur une table, en face d’une fenêtre; on peut y joindre une loupe à tige articulée, et il servira à faire toutes les corrections utiles.
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Dégorgement des épreuves trop venues.
II est arrivé à tous les opérateurs sur papier ciré d’obtenir des épreuves tellement poussées au noir dans l’acide gallique, qu’elles sont presque ou complètement voilées. Ces voiles résistent à l’action de l’hyposulfite, quelque concentré qu’il soit, et après le cirage, on n’obtient des épreuves de ces négatifs qu’après une exposition très-longue au soleil, impossible à l’ombre; ou même, quand la réduction a été portée trop loin, on n’obtient que des linéaments d’image. Ces accidents arrivent à des épreuves oubliées dans le bain gallique ou dont une occupation subite a empêché de suivre le développement, ou enfin par excès de réduction du bain lui même.
Immergez dans l’eau ordinaire les négatifs de quelque date qu’ils soient, cirés ou non ; laissez-les quelques heures, afin qu’ils soient imprégnés d’humidité malgré la cire, plongez-les alors dans un bain abondant de :
Eau ordinaire . 100 grammes.
Iodure de potassium . 5 —
L’action est lente, mais continue; il faut souvent vingt-quatre heures pour dégorger un négatif, mais on arrête facilement au moment opportun.
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Passez quelques instants à l’hyposulfite , lavez et retirez.
Réflexions sur les épreuves photographiques. — Différence entre le peintre et le photographe. — Choix des sujets. — Choix du point de vue. — Son importance.
C’est, en terminant cette étude sur un procédé presque exclusivement destiné à la reproduction de la nature inanimée, le moment de dire quelques mots de la difficulté réelle et incessante que présente la manière de prendre les points de vue. La Photographie, ainsi que nous l’avons vu dans la Pe Partie, est l’art de l’imitation par excellence, c’est le calque de la nature, et la nature nous entoure de modèles; l’essentiel est de choisir et surtout de bien choisir. Combien de recherches, de méditations ne demande pas cet éclectisme si difficile à pratiquer, et par combien de déceptions le photographe ne passe-t-il pas pour saisir enfin cette manière d’envisager les objets qu’il reproduit, manière qui échappe à l’analyse et qui forme de son œuvre un faire à lui au lieu d’une copie maladroite. La peinture aussi est un art d’imitation, mais combien de difficultés insurmontables pour nous sont tournées sans peine par elle? Où nous sommes arrêtés, elle enjambe l’obstacle, où nous succombons, elle triomphe ! mais est-elle toujours vraie?
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Là est le point délicat : et nul n’oserait l’affirmer. Non, elle n’est vraie ni dans ses détails ni dans ses ensembles, et je parle ici dans une acception générale, et tout autant pour l’œuvre des grands maîtres que pour celle des plus modestes dessinateurs. Je prendrai pour exemple un effet que tout photographe paysagiste a dû remarquer et qui est des plus frappants.
Qu’un peintre ait à rendre, d’après nature, un horizon de montagnes; qu’un photographe à côté de lui, prenne une épreuve du même point de vue , et qu’ils comparent. Voici ce que le dernier remarquera sans aucun doute : le peintre aura outré la hauteur relative de la chaîne de montagnes, et tout étonné, niera presque la vérité mathématique de la reproduction de son voisin. — Pourquoi? parce que lui voyait en dessinant, et avec les yeux du corps et avec les yeux de l’expérience qui lui disait combien cette montagne était haute; et malgré lui , il dessinait non ce qu’il voyait , mais ce qu’il savait1 . Je me borne à cet exemple, mais je veux faire sentir en passant que le pinceau laisse de côté le buisson qui masque une échappée de vue, qu’il grandit
1 M. le professeur II. Helmholz, dans son travail sur le Télestéréoscope, a constaté le même fait, car il dit :
« Quand j’ai visité de bons modèles en relief de montagnes, j’ai trouvé qu’un voyage dans le pnys ne m’avait donné que des notions incomplètes de ces groupes... C’est probablement là la raison qui fait que des représentations de montagnes dont les hauteurs sont exagérées nous plaisent mieux que celles qui les représentent sur une échelle plus exacte. Les premières correspondent plus à l’impression qui nous a frappé...»
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l’arbre du premier plan qui doit, en découpant le ciel, produire encadrement à son paysage, et qu’il dessinera de souvenir le paysan sur son âne ou la jeune fille venant du marché, tandis qu’il faudra au photographe un hasard heureux ou des peines sans nombre pour assortir un modèle et le faire passer dans le point nécessaire, heureux encore s’il ne s’aperçoit pas qu’il cherche tout bonnement l’impossible.
Imiter n’est pas tout , copier n’est rien , je le répète, l'essentiel est de choisir et de bien choisir. Il faut que notre homme ait cette faculté résultant de l’habitude, qui lui fera deviner un tableau là où les éléments qui doivent le composer semblent dispersés et sans valeur; il faut que son tact, son génie, allais-je dire, lui indique le point, le seul, d’où ces éléments souvent bien simples produiront l’effet qu’il désire. L’effet, voilà leur but; pour y atteindre, il faudra qu’il se rappelle que son instrument, rigide observateur des lois de la perspective, fera petit ce qui est loin, plus gros ce qui est près. Et cependant, que de moyens lui restent pour tirer parti de cette indocilité apparente. Qu’il sache à propos outrer la grandeur des premiers plans pour amoindrir les derniers ou faire fuir les horizons, qu’il repousse les objets les uns par les autres, assortissant de couleurs ceux qui sont loin, contrastant ceux qui sont plus proches.
Et qu’on ne m’aille pas dire que je parle de choses impossibles quand il s’agit des plans immobiles d’un
paysage. Croyez-moi, qui cherche bien, trouve toujours des points, un seul peut-être, qui rempliront les conditions que nous exigeons. Mais ce point demande quelquefois une longue et patiente recherche, il faut tourner et retourner, et longtemps. Quelquefois on arrive à se convaincre que la vue projetée est impossible , en ce sens qu’elle ne produira jamais l’effet que l’on en attend, il faut y renoncer. Mais ce cas est si rare, qu’alors en abandonnant l’ensemble, on trouvera toujours une ample moisson dans les détails dont l’abondance a nui.
Exemple de cas impossibles.
Je veux citer un exemple de ces cas impossibles à l’épreuve photographique simple, qui ne peuvent être abordés que par des épreuves stéréoscopiques, et encore qui sont loin de rendre, dans ce cas, l’effet de la réalité. On sait combien est ingrate, pour le photographe, la tâche de rendre les magnifiques panoramas des pays de montagne. Eh bien, cette tâche peut encore s’accomplir quand, autour de lui, la nature offre des premiers plans, arbres, rochers, cabanes , qui peuvent découper le ciel du tableau et briser dans ces horizons un lambeau qui charmera l’œil. Mais posez le photographe sur la croupe d'une montagne nue; devant lui,
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dix, vingt autres montagnes arides et plus basses qui chevauchent l’une sur l’autre, et au-dessous du tout une plaine immense. Dorez tout cela d’un beau soleil de juin se jouant sur les moissons, se mirant dans le ruban d’argent des rivières et glissant sous les peupliers et les chênes de leurs rives; oh ! dites, quel supplice de Tantale? quel désir notre homme a-t-il au cœur d’emporter un souvenir de cette terre enchanteresse , et quel désespoir quand, sur la glace dépolie, ces plans si divers vont se rapprochant les uns des autres ; ces rubans d’argent sont si minces qu’ils sont à peine visibles, et toute cette campagne dorée forme une ligne presque imperceptible, où chaque plan, prenant sa valeur véritable de perspective mathématique, perd tout intérêt et toute couleur propre. Oh! il faut avoir senti ce désenchantement, il faut s’être d émené dans cette impasse, avoir cherché, couru, toujours braquant son objectif sur cette plaine si belle, savourant cette vue si décevante, et retrouvant toujours dans l’instrument la monotone coupure microscopique qui raye la glace en deux. Je sais bien que des photographes ayant moins de jugement que d’envie de produire, ont bravement fait des épreuves dans de semblables positions, et ont rapporté des vues de montagnes où le ridicule se joint à l’invraisemblance. Ce qui manque dans ces vues de gorges, de vallées, de glaciers sans premiers plans, c’est un terme de comparaison connu qui serve d’unité de mesure pour estimer
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leur grandeur. Il en résulte que sans cette unité, vous avez l’air d’avoir fait épreuve d’une suite de taupinières sur lesquelles sont accrochées des arbres et des chalets de ménage d’enfants. J’aimerais mieux planter au premier plan une perche de deux mètres et un homme à côté, au moins en indiquant ce qui en serait au bas, on aurait une commune mesure et l’œil percevrait une impression exacte et raisonnable.
Quand nous sommes en présence de ces vues grandioses, il faut remarquer que nos yeux ne sont pas les seuls organes que ce panorama met en mouvement. Notre souvenir, notre intelligence, en un mot, est éveillée^ et tout en embrassant l’ensemble, l’expérience que nous avons des détails nous les montre autres qu’ils paraissent et tels qu’ils sont. L’objectif, hélas, ne raisonne point, il voit : et que de fois dans de tels moments, manquant de ce repoussoir si précieux , me suis-je écrié, parodiant Schakspeare : Ma couronne pour un arbre l
Conclusion.
Mais si la photographie avec ses procédés si divers, échoue dans des cas semblables, elle se relève et brille quand sur un plus modeste horizon s’élèvent des monu-
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ments, des ruines. Elle excelle à rendre la perspective des monuments de nos villes, les allées de la forêt, les sentiers de la bruyère. La mer elle-même lui paye son tribut, et quand elle veut, elle trouve au ciel les effets de nuage les plus saisissants et les enregistre comme modèle que la fantaisie de l’homme s’humiliera à copier.