L'art du rire et de la caricature
Il ne s'agit pas de faire ici, mon camarade, une histoire savante, avec toute sorte de discussions et de chronologies. D'abord cela serait d'un médiocre amusement : ensuite cela ne nous apprendrait pas grand'chose.
La seule raison d'être et noviveauté de ce livre consiste à présenter en trois cents pages le résumé de travaux qui forment une véritable bibliothèque, en éliminant ce qu'ils pourraient avoir de trop spécial et de trop touffu, c'est-à-dire à nous efforcer de voir plutôt en artistes qu'en savants.
Ce sera, si tu veux bien, toujours en gardant notre liberté d'appréciation, une promenade tantôt en flâneurs, tantôt au grand galop. Ce qui nous accrochera l'œil et nous divertira l'esprit, nous nous amuserons à le disséquer.
Le reste, nous le mentionnerons si c'est très nécessaire. Ou bien nous le passerons, au risque de nous faire accuser d'ignorance par les érudits de la Caricature. Car cette aimable personne est servie par des gens qui ne prennent pas les choses à la légère; nous-même, nous avons eu à notre actif des considérations effroyablement graves sur un des plus grands maîtres de l'art humoristique. Dans le tableau que nous t'offrons ici, nous ne prétendons point contester à Champfleury le mérite de quelques-unes de ses découvertes, ni à M. Grand-Carteret celui de ses très
2 DU lilRE ET DE LA CARICATURE.
comi^lètes documentations. Ce que .nous voulons leuter aj^rès que le premier a fait entrevoir la valeur de quelques artistes dédaignés par les privilégiés qui savent à un centimètre près où commence le Grand Art, et que l'autre a catalogué leurs moindres productions, c'est de dégager la philosophie et l'esthétique d'un tel monceau d'œuvres et d'une telle kyrielle de noms.
Ce sera encore, si tu préfères une autre comparaison, une sorte de panorama de l'art du risible et du satirique dans le dessin.
Sur ta plate-forme de lecteur, tu n'auras qu'à tourner sur toi-même; tu partiras des origines, et, siècle par siècle, tu verras les grands rieurs se donner la main. Alors tu constateras qu'on n'a peut-être pas toujours ri de la même façon, mais que le rire est éternel et de toute antiquité. Surtout que l'on a toujours ri des mêmes choses depuis que le monde est monde, ainsi que s'exprime un de nos meilleurs amis, M. Prudhomme.
Et j'espère pour toi que tu en sentiras quelque soulagement si, par hasard, tu te trouvais dans des dispositions pessimistes. Ah! rire, mon bon ami, rire de toute la force de tes poumons, de toute l'élasticité de ta rate! Rire à gorge déployée, à ventre déboutouné, rire à cœur perdu! C'est la seule bonne chose dans la vie, parce que c'est la plus rare, entends-tu? Le bon et sincère et franc rire, cela ne saurait se payer moins qu'au poids de l'or. Le beau mérite d'être grave, la belle affaire que d'être triste! Mais nous n'avons qu'à suivre notre nature pour prendre une figure renfrognée, pousser des soupirs, avoir du vague à l'âme. Kous en crevons, de cette maladie noire. Le bon Molière, de son temps, disait déjà que c'était une « étrange entreprise que défaire rire les honnêtes gens ». Aujourd'hui, il abandonnerait la partie. Nous mangeons du bout des dents, nous rions du bout des lèvres. Nous prenons tout au sérieux, même ce qui est drôle.
Ris de ton voisin, mon frère; ris de ta voisine (cela vaut mieux que de pleurer pour elle), ris de toi-même. C'est cela et non autre chose qui sera le commencement de la sagesse. Si tu ne trouves pas dans ton propre fonds les ressources nécessaires pour rire de tout et de tous, tu auras de fameux auxiliaires chez les dessinateurs de tous les temps que nous devons feuilleter ensemble. Tu n'auras guère qu'à changer les titres et à modifier un peu les costumes pour retrouver les idées et les personnages de ta propre époque. Et, comme dans tout panorama qui se respecte, nous verrous que les extrêmes se rejoignent : il y avait autrefois autant de viens et d'imbécilités quà présent, et il se trouvait, comme à présent, des philosophes i)laisants ponr nous inviter à nous en moquer.
' Cela console toujours un peu de ses petits défauts et de ses petits tourments de savoir que d'autres en ont eu de pareils, ont été aussi ridicules et aussi mécontents. Nous rions d'eux, nous faisons un retour sur nous-mêmes, et ce retour est salutaire.
Tu es ambitieux? Bouche vite tes oreilles pour ne pas entendre les bordées de sifflets qui ont accueilli tous les ambitieux de jadis, leur gâtant les bravos et les