DE LA CAIIICAÏUIIE, DU RIRE ET AUTRES CHOSES GRAVES
flatteries. Dame, il ne fait pas bon reclierclier les honneurs. Il se trouvera des irrespectueux qui découvriront une verrue au beau milieu du nez le plus majestueux, des cornes sur le front le plus couronné, des anatomies grotesques sous la redingote la plus parlementaire. Alors, il vaut mieux prendre les devants, et rire soi-même de bonne grâce. Si on a l'air de se fâcher, on ne fait que stimuler la verve de son persifleur.
Tu es distrait, gourmand, crédule, vaniteux, emporté, poltron, bravache, pénétré de mérites visibles seulement à tes yeux? Gare! gare! Les cent mille feuilles de la caricature seront cent mille miroirs impitoyables, de ces miroirs concaves ou convexes qui donneront à tes traits, à tes défauts, les exagérations les plus imprévues et les plus cocasses. Alors, combien plus sage est de rire, plutôt que de se fâcher tout rouge. Cela ennuiera toujours ceux qui s'attendaient à te voir faire grise mine.
Tu es amoureux?... Ah! mon pauvre ami, que Dieu ou le diable t'en préserve! Pourtant tu ne seras pas le seul dans ton genre, ni le seul ridicule. L'amour est même un des meilleurs et des plus assidus pourvoyeurs de la caricature. Que de fous, élégiaques ou furieux! Que de vainqueurs sans prestige et de battus sans gloire! Que d'éclopés que i3ersonne ne plaint! Que de larmes qui fout rire tout le monde! Et des naïvetés, et des i^rétentious, et des fatuités, et des aveuglements! Roméo et Juliette, Daphnis et Chloé, Paul et Virginie sont gentils à croquer. Seulement derrière eux s'avance une armée formidable de Roméos à cheveux gris, de Chloés à toute épreuve, de Pauls efflanqués. Aussi, un caricaturiste attentif, quand il veut représenter un amoureux comique, n'a, la plupart du temps, qu'à représenter un amoureux tout simplement.
Enfin, nous verrons tout cela, et bien d'autres choses encore, allant au hasard de notre promenade. Pas de division méthodique. Cela nous gênerait sans nous rendre plus clairs; nous irons tantôt par époques, tantôt par pays, tantôt par artistes, suivant l'importance des sujets. Les dates s'arrangeront comme elles pourront; mais ce serait une singulière incohérence que de procéder régulièrement avec un art qui défie toutes les règles...
Pour commencer, voici qu'on va nous arrêter dès cette ligne et nous demander coup sur coup : La caricature est-elle un art? Existe-t-il un art de la caricature? Qu'est-ce que vous entendez par caricature ?
Au diable les amateurs de définitions ! Jamais on ne pourra s'entendre sur celle-ci. Bien malin celui qui pourra dire où commence la caricature, où elle finit.
Faut-il réserver le nom à tout ce qui fait rire ? Alors comment appellera-t-on les caricatures qui ne sont pas risibles ?
La caricature consiste-t-elle exclusivement dans l'exagération ? Alors ou devra classer caricaturistes des peintres de génie chez qui certaines exagérations sont l'équivalent d'une signature.
Il y a deux manières de prendre le mot caricature : dans le bon et dans le mauvais sens. Dans le premier, nous verrons une immense, une inépuisable littérature
du rire, depuis la simple badiuerie jusqu'à la plus vigoureuse satire. Dans le second, nous n'aurons affaire qu'à une sorte de fiente de l'esprit : dessins par des gens qui ne savent pas dessiner; plaisanteries tentées par de mauvais plaisants; barbouillages grossiers, orduriers ou vides de sens. Et, d'une histoire de la caricature ainsi définie, il faudrait exclure Breugliel, Rowlandson, Daumier.
La meilleure manière de trancher la question, c'est de dire, comme écrivait un jour Willette (encore un de nos amis qu'il serait téméraire d'étiqueter) : « Il n'y a pas à cherclier un mot nouveau pour désigner l'œuvre du dessinateur, m fantaisie, ni caricature, ni charge; le mot dessin suffit. » Comme il y a de bons et de mauvais dessins, il y a deux caricatures : la bonne et la mauvaise. Nous serons bien forcé de mentionner celle-ci de temps en temps, et nous nous rattraperons avec délices sur celle-là.
Ou plutôt, il n'y a pas une Caricature, ce qui simplifie la définition; il n'y a que des caricaturistes. Notre faculté de rire se manifeste de mille façons différentes, suivant le tempérament de chaque artiste. Il faudrait alors faire des classifications : admettre la caricature fine, la caricature large, la caricature grasse, la caricature amère, la caricature bienveillante, et, comme on l'a fait jadis, la caricature noble, ce qui est un comble.
Oh ! et puis, mon camarade, en voilà assez de vues plus ou moins philosophiques, de discussions plus ou moins profondes. Nous définirons la caricature tout simplement : l'art de faire rire par le dessin ; et si l'on est pas content, nous ne nous eu préoccuperons pas davantage. On n'aurait qu'à nous demander encore de quel rire nous voulons parler. De tous, c'est bien simple. Depuis le sourire imperceptible que chatouille une très légère raillerie, jusqu'au rire amer qui cingle et insulte, en passant par le bon gros éclat qui fait tressauter le diaphragme.
C'est une grande force et une grande consolation que de savoir rire. Plus ou avance dans la vie, plus on s'aperçoit combien est restreint le nombre des choses vraiment sérieuses. Quand on est revenu de bien des illusions, qu'on fait un retour sur soi-même, et qu'on établit la balance des profits et des pertes, on peut murmurer, en modifiant légèrement deux vers connus :
Le seul bien qui me reste au monde, C'est d'avoir quelquefois pouft'é !
LE RIRE ET LA CARICATURE EX EGYPTE. DE QUELQUES ANTIQUITÉS FOIiT IRRÉVÉRENCIEUSES.
S'il ne restait de nos monuments, une fois que Paris sera réduit en rnines à son tour, que Mazas, le Ministère de la Guerre, la Chambre des députés et la tour di' trois cents mètres, les générations de l'an 4892 penseraient probablement : « Voilà des gens qui ne devaient pas être bien gais. » C'est ainsi qu'on écrit, ou plutôt qu'on rêve l'histoire. Sans faire la moindre comparaison entre ces affreux monrments et les puissantes reliques de l'art des Égyptiens, nous nous figurons ces braves gens comme effroyablement graves. Nous nous les représentons d'après leurs peintures murales et leurs synthétiques statues les mains sur les genoux, la tête droite, le regard perdu dans une contemplation sans fin.
Il faut en rabattre. Les Egyptiens aimaient la gaieté. Ils avaient même l'esprit porté au sarcasme et à la causticité. C'étaient des pince-sans-rire. Solennels dans les grandes occasions, il ne manquaient pas de se rattrajier dans la vie privée. Nous les prenons comme point de départ de notre étude, j^arce que les documents commencent à peu près avec eux ; mais il est bien à parier que, s'ils connaissaient le rire, ils ne l'avaient pas inventé. Toujours est-il que les recherches des archéologues ont remis au jour certains papyrus, certaines peintures et statuettes qui nous permettent de nous faire une idée de leur genre caricatural.
Un papyrus conservé au musée de Tarin retrace lés amours d'un prêtre et d'une danseuse. Le galant est chauve, et ses exploits sont difficiles à conter. Comment ! ce peuple profondément religieux osait supposer de pareilles horreurs ! Il fallait que ce fût un mauvais sujet qui eût dessiné cette calomnie ! Les caricaturistes sont toujours de mauvais sujets..., au dire de leurs victimes.
Les femmes n'ont pas toujours été à l'abri, non plus, de la verve des satiriques égyiitiens. Les murailles de Thèbes retracent des scènes de banquets, où les nobles invitées n'ont pas une tenue irréprochable. Elles ne se sont pas assez défiées de la capacité de leur estomac, et alors... les servantes apportent des cratères, qu'on appellerait en langue vulgaire des cuvettes. Ces coquines d'esclaves, en faisant leur office, détournent la tête, et nous croyons bien qu'elles ont l'audace de rire. Yons direz que cela n'est pas d'une gaieté très distinguée ; mais songez que ce document date de
Caricature égyptienne sur un ostracou.
lilusienrs milliers d'années, ce qui le rend respectable. Il est i)ermis de sniiposer que ce n'était qu'une des moindres railleries à l'adresse des femmes, ou du moins que
ce ne fut pas la seule.
Il est une forme de caricature que nous retrouverons dans tous les temps et qui a déjà la faveur sur les bords du Ml. C'est celle qui consiste à attribuer aux animaux nos passions et nos ridicules. Les contemporains de notre Grandville lui attribuaient le mérite de l'invention, tandis que La Fontaine, plus ingénu, n'a é^irouvé aucun embarras pour avouer ses emprunts à Esope. Mais il est probable que le célèbre petit bossu avait puisé à son tour une partie de son invention dans les papyrus, lors d'un certain voyage en Egypte, où tout ne fut pas agrément pour lui. Tant il est vrai que dans le domaine de la caricature, il y a beau temps que tout se répète.
Le papyrus de Turin porte à son revers plusieurs de ces scènes comiques. Un lion joue aux échecs avec une gazelle. La gazelle, entre nous, à lair de tricher, et le lion ne paraît pas content.
Autres scènes : la guerre des rats contre les chats. f*e sont, naturellement, les chats qui sont attaqués. Ils auront le dessous, car les rats ont les chiens pour auxiliaires. En revanche, voici une autre occasion où le genre félin a le dessus. Une dame chatte, des fleurs dans la chevelure, se dispute avec une oie. Il faut croire que la chatte n'est pas un adversaire commode, car mother goose tombe à la renverse. Ma foi, je me doute bien que tout cela a l'air un peu bébête, racontés de cette façon. Nous ne pouvons pas rire des chats et des oies des Egyptiens ; mais qu'un fantaisiste de nos jours, sans se mettre plus en peine, fasse un croquis des mêmes sujets ;
que'Caran d'Achc ou Oberlâuder imaginent des hautes écoles de lions ou d'hippopotames, nous trouverons cela suffisamment drôle.
Les Égyptiens ont poussé la caricature des animaux jusqu'à la satire sociale. Regardez notre vignette d'après une pièce du musée de New- York. Une autre chatte, une personne de qualité, ainsi que nous le racontent ses attributs, le luxe de son costume, l'importance de sa carrure, se rengorge dans un fauteuil, le verre à la main.
Concert comique (fragment de peintures égyptiennes).
LE llIRE ET LA CARICATURE EX EGYPTE.
Boulanger égyptien.
C'est une heureuse de ce monde. Un pauvre diable d'esclave ou de tributaire, ofHanqué, la queue entre les pattes, lui apporte une oie grasse. Il n'est pas inutile de remarquer que la caricature des animaux paraît être la forme préférée de la satire chez ce peuple ; et ce devait même être la forme la plus audacieuse. Les animaux étaient symboles divins ; et c'étaient des dieux que l'on raillait ainsi. Pour peu que l'on en doute, on n'aura qu'à regarder le Concert comique^ reproduit ici. Ils sont tous à leur partie, ces amusants musiciens, et le crocodile n'est pas le moins divertissant, avec l'extase harmonique entr'ouvrant sa mâchoire. On serait tenté de ne voir là qu'un caprice de fantaisiste. Mais on a retrouvé des fresques qui représentent des concerts sacrés, avec cette fois, des figures humaines dans les mêmes postures.
Ce serait encore une joie de voir comment, quand ils étudiaient l'homme lui-même, ils fouillaient son expression, surprenaient ses tics et ses attitudes, consignaient ses grimaces plus ou moins volontaires. Il reste de bien rares spécimens de cet art naturaliste et caricatural ; mais ce que nous en avons nous fait regretter profondément la cruauté du temps destructeur. En voici deux spécimens charmants : un boulanger à l'ouvrage, bonassement affairé : « Pour bien pétrir la pâte, il n'y eu a pas deux comme moi ! » Et un nain, pauvre petit avorton au ventre pointu, aux pattes épaisses, à la tête en poire. Cela est si juste d'observation, si fin d'indication comique, si sobrement vrai, que ces deux / seules pièces suffiraient pour nous convaincre v- que les Egyptiens étaient des gens d'esprit,
sensibles aux petits travers de l'humanité. Et dans ces deux statuettes nous voyons les prototypes des mille figurines de Tanagra et de Myrrhina, bijoux de l'art burlesque, dont nous allons .tout à l'iieure constater la floraison exquise, éternellement neuve !
Nain égyptien.