‹ L'art du rire et de la caricatureChapitre 41 sur 63 · PIGAL ET TRAVIÈS. — TRIMOLET · texte numérisé non relu

PIGAL ET TRAVIÈS. — TRIMOLET

être comme document (peu flatteur pour son époque), mais pas comme œuvre d'art.

Trimolet. — Janvier, les étrennes.

Et Traviès, comme Pigal, est un manqué qui aurait im faire quelque cliose. Il nous a été donné de voir, à l'exposition des caricaturistes, certains dessins à la plume

Trimolet. — l'artie de campagne.

qui avaient plus de valeur à eux seuls que tout son œuvre lithographique rassemblé. Par exemple, une conversation entre deux bourgeois crétiniformes, qui avait pour

légende cette réflexion digne de Monnier : « Bah! Moins je vous comprends, et plus vous m' étonnez f » Cela vaut mieux que bien des numéros de la Galerie jyhysmiomique ou des portraits politiques où Traviès pastichait pauvi'ement Daumier commençant.

On a parlé aussi de Liard, le chiâbnnier philosophe, de qui Traviès a lithographie un portrait eu pied assez coloré. Il ne manque pas, ce guenilleux, son sourire gouailleur éclairant la face effrontée et bon enfant, d'une touche artiste. Mais que saurait-on dire de lui ? Mayeux parlait trop ; lui, ne parle pas assez. Il faut donc réserver nos oreilles pour le Vireloque de Gavarni. Après tout, il vaut peut-être mieux que Traviès n'ait pas fait ^discourir son chiffonnier. Nous pourrons encore avoir des illusions sur son compte.

Aux noms trop retentissants de Traviès et de Pigal, nous préférerons de beaucoup un artiste qui ne donna pas sa mesure, étant mort trop jeune et n'ayant pas eu le temps d'arriver à la grande notoriété, mais en qui se trouvaient un peintre remarquable et un caricaturiste d'une étonnante exubérance. Nous avons nommé Trimolet. Dans les lilliputiennes eaux-fortes de VAlmanach comique de 1842, dont nous reproduisons deux planches, il fit pulluler les personnages bouffons, les scènes mouvementées.

Puis il existe de lui des lithographies qu'on ne peut feuilleter sans rire : ce sont des distributions de prix, des scènes de famille, des enfants bien ou mal élevés, etc. Cela est dessiné ou plutôt gribouillé avec un lâché, et comme une volonté d'ignorance extrêmes ; mais on ne peut dire que Trimolet fût un ignorant, car un de ses rares tableaux, les Aveugles, qui sont en la possession de la famille du regretté statuaire Geoffroy -Dechaume, est une admirable peinture, pleine d'élévation et de science.

Daumier, Millet, Daubigny, appréciaient Trimolet et avaient grande foi en lui. Il mourut très jeune, ce qui fait que cette amorce d'œuvre plutôt qu'œuvre accomplie, est condamnée, malgré son intérêt, à n'être qu'une curiosité. En caricature comme en bien d'autres choses, il faut d'abord vivre longtemps !

HENRY MONNIER ET EUGÈNE LAMl. — JOSEPH PRUDIIOMME. LES AQUARELLES DE MONNIER.

Nous sommes en retard avec Hem'yMonnier (1805-1877), car, par ses débuts, il se rattache presque à la caricature de la Restauration. Ce n'est guère que de l'exposition des caricaturistes, en 1888, qu'on s'est aperçu de la valeur de ses aquarelles : on croyait avoir affaire à un spirituel amuseur, et on se trouvait en présence d'un artiste de premier ordre. On ne lit peut-être plus beaucoup Monuier à l'heure présente; seuls des amateurs relativement peu nombreux repassent son œuvre lithographie. Soyez tranquilles, on y reviendra plus tard ; ceux qui voudront faire l'histoire de notre société bourgeoise pendant les trente premières années du siècle ne pourront se passer de consulter les documents si exacts notés par Mounier avant sa fulgurante création de Joseph Prudhomme. C'est Prudhomme et la seconde manière de Monnier qui sont les plus célèbres, et qui forment la partie peut-être la plus philoso})hique de son œuvre. Mais les premières séries, moins connues, ne le cèdent pas en charme et en intérêt.

Ce qui a nui à Monnier, c'est qu'il avait trop de talent, ou iilutôt trop de talents. Sa triple incarnation d'écrivain, de dessinateur et d'acteur a divisé et dérouté l'intérêt. De l'acteur, il ne reste rien ; mais ceux qui l'ont entendu s'accordent à dire qu'il donnait à ses créations, Joseph Prudhomme ou la mère Gibou, un accent extraordinaire à la fois de vérité et de fantaisie. Pour l'écrivain, ses Scrnes populaires sont des plus difficiles à analyser car elles sont toutes dans le détail, sténographié avec une exactitude unique; on se demande parfois comment on a pu noter et retenir de pareilles conversations, mettre en scène des platitudes aussi significatives.

Reste le dessinateur, que nous allons apprécier. Où Monnier a-t-il pu trouver l'embryon de Monsieur Prudhomme? La réponse apparaît dès qu'on étudie les premières années de sa vie. Au sortir de ses études, ce fut Monnier qui supplia lui-même son père de le faire entrer dans l'administration! Singulière vocation, à moins qu'on ne voie h\ une précoce hantise de la destinée. Le jeune surnuméraire au ministère de la Justice put trouver dans les bureaux Monsieur Prudliomme en puissance, ou tout au moins tous les traits épars du solennel plumitif. Employés affairés i\ ne rien faire,

diseurs de niaiseries, cliefs de bureau rengorgés, chefs de division guindés, n'ouvrant la bouche que pour émettre quelque monumentale sentence. Les premiers résultats de ses observations sur ce monde spécial, terne avec solennité, furent consignés dans l'album intitulé Mœurs administralwes (1828). Puis Monnier, ayant tiré de l'administration tout ce qu'elle pouvait lui donner, voulut perfectionner son dessin, encore un peu mince, corser ses qualités instinctives, ec il entra à l'atelier de Gros, grâce à l'entremise d'un de ses « supérieurs hiérarchiques » , homme d'esprit et de goût, comme on voit, bien que bureaucrate.

L'administration quittée et les études artistiques terminées, Monnier se met à courir le monde, c'est-à-dire qu'il visite les différents quartiers de Paris, puis part pour Londres avec son camarade Eugène Lami. De toutes ces explorations résultent des études piquantes, des scènes prises sur le vif, dans un style, délicat et un peu mince, de vignettes.

En 1830, Monnier donne la première édition des Scènes Populaires; en 1835, il commence des tournées dramatiques en province. Pais, quand il a bien promené un peu partout Monsieur Prudhomme et la mère Gibou, il se fixe de nouveau à Paris, où il \\t en brave homme, en bon époux et en artiste laborieux ; très fêté dans le monde, où ses scènes, débitées par lui, obtiennent un succès de fou rire consacré. Il n'a qu'un défaut, à ce que l'on raconte, mais ce défaut-là est si colossal, si caricatural... que nous le gardons pour tout à l'heure, après avoir dit quelques mots de ses principales œuvres.

Les vignettes du début, mœurs administratives, scènes de la rue, jusqu'aux gravures de modes et aux portraits d'artistes, sont tout à fait charmantes ; si elles ne sont pas d'une exécution très large, elles trahissent un goût très vif pour la vie et toutes ses manifestations. La fantaisie côtoie le réalisme, mais une fantaisie à la mode de l'époque, avec une forte teinte de sentiment. Telles les Petites félicites humaines ; cela sent un peu le roman à la Pigault-Lebrun, dans les passages qui faisaient encore venir les larmes aux yeux de nos papas. Le pendant, l'inévitable j)eudant, est plus amusant: ce sont les Petites misères humaines; seulement, ce n'est pas encore bien original, car l'imitation des caricaturistes anglais (avec un peu de sobriété qui restreint en l'affaiblissant l'excès de la verve des modèles) est visible à chaque page.

Les tableaux que Monnier rapporte d'Angleterre sont également très mouvementés, joliment croqués, d'une petite observation française qui évite le caractère brutal, mais collectionne les détails de cale})in : ports, clubs de fermiers, marchés aux poissons, etc., tout cela est une Angleterre un peu vieillotte. Quelque chose comme Londres vu à travers la rue Saint-Denis; un dessin net, précis et délicat, à petits coups de plume, comme de petits coups de bec ; très joli d'arrangement, un véritable sens de la composition ; presque pas d'ejfet, tandis qu'il en faut beaucoup, au contraire, dans ce pays où tout est en oppositions violentes sortant de la brume comme un coup de poing; et c'est ce qui fait que l'Angleterre de Monnier est amusante, mais pas ressemblante.

Les scènes de Paris, au contraire, sont ressemblantes, mais rétrospectivement.

C'est drôle comme ce Paris-là est tranquille, bonhomme, mignonnement ratatiné, avec ses hommes en habits sanglés, bruns ou verts, à boutons d'or, en bottes et en

JIknuy Monnier. — Otez rhomme de la société, vous l'isolez.

jabots, avec ses femmes gentilles et réservées, même les plus évaporées, semblant avoir conscience qu'elles seront des grand'mères ; leurs grands chapeaux de paille, leurs tailles filiformes serrées par un ruban jusqu'à faire une sérieuse concurrence

oc

Monsieur Joseph Piiuui;.jmme.

186 DU EIEE ET DE LA CARICATUEE.

aux guêpes, leurs jupes courtes à longs plis aboutissant en tuyaux à la ruche qui découvre deux petits pieds blancs tout plats dans les socques, avec les x du lacet sur le bas de la jambe.

C'est l'idéale Grisette, aussi convenable et comme ^7/a^^< que la Merveilleuse était hardie et invitante. On ne peut faire autrement que de lui offrir « une chaumière et un cœur». L'album des Grisettes, deMonnier, retrace avec une finesse attendrie cette vie de mansarde chantée dans les romances :

Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans!

Cela nous paraît avoir été fortement embelli parles chansonniers et parla mode. A tout le moins, si notre siècle était bien dans une mansarde, quand il avait vingt printemps, à quatre-vingt-douze hivers, il se trouve fort mal en hôtel garni.

Dans les diverses suites. Galerie théâtrale (avec des scènes charmantes de simplicité et d'esprit : un comité de lecture, la queue à la porte du spectacle); Six quartiers de Paris (représentés par leurs salons, bourgeois et cossus au Marais, nobles et pinces au faubourg Saint-Germain) ; Esquisses j^^'risiennes, etc., on voit revivre et fourmiller cet heureux Paris de jadis, auquel la province d'aujourd'hui ressemble si fort.

En vérité, si célèbre que soit Joseph Prudhomme, on se prend à préférer cette partie de l'œuvre de Monnier, car c'est d'une fraîcheur et d'une grâce inexprimable.

Ces lithographies à la jikime ont un accent, une saveur à jjart ; elles vivaient et nous ont conservé de leur vie. Un grand charme leur est donné par le coloriage spécial ; il est vraisemblable qjae Monnier surveillait cette enluminure avec nn soin méticuleux, donnant aux ouvriers la note exacte des tons à employer, et ce travail était fait avec un grand soin. C''est un coloriage sobre, éteint, et fort en même temps ; des bruns, des jaunes, des rouges étouffés, et un certain vert sombre que Monnier chérit. Il ajoute tellement à l'effet qu'entre les suites noires et les suites enluminées il y a pour l'œil une différence considérable; on dirait que ce n'est pas la même scène, et que la main n'est pas la môme. Chaque lithographie enluminée semble une véritable aquarelle que l'artiste vient de quitter.

Quant au dessin, il brille surtout par l'intelligence de l'arrangement, de la mise en scène ; Monnier ne craint pas de multiplier ses acteurs minuscules, de les faire aller, marcher, s'asseoir, s'étendre sur des divans, pirouetter avec des chiquenaudes sur le revers de l'habit, écouter gravement des futilités. Et l'on peut affirmer que de tous les dessinateurs de mœurs du siècle, aucun, sans même excepter Daumier, n'a su grouper des personnages nombreux dans un salon d'une façon plus naturelle et aisée. C'est là que Tacteur, le régisseur habile donnait au dessinateur des conseils précieux.

Dans la note fantaisiste, ce serait dommage de ne pas mentionner aussi la double série Jadis et Aujourd'hui, où l'on voit des scènes familières rapprochées

Madame Pucdho.'me.

de leur reconstitution au siècle précédent. Monnier s'y révèle gentiment archaïque; mais il a beau faire : Monnier, malgré son étude sérieuse du détail, ne nous montre guère que des grisettes de 1830 dans une série, et dans l'autre, les mêmes grisettes travesties en marquises. Est-ce que, par hasard, ce serait vrai, la distinction aristocratique? Est-ce que, si gentilles qu'elles soient, les petites femmes de ce siècle sont incapables de nous donner Tillusiou de l'absolue vérité quand elles disent : « C'est nous qui sont les princesses » ?

Telles sont les principales œuvres de Monnier première manière. Il est impossible

de ne pas rapprocher d'elles les albums d'Eugène Lami, qui leur ressemblent fraternellement. Le voyage à Londres que firent les deux artistes a amené entre eux de curieuses identités de sujets et de facture. Peut-être Lami est-il j^lus séduisant, -^Xw.^ peintre ; mais Monnier a plus d'imagination. Tandis que Monnier tire de son cru les Ge7is sans façon, les Esquisses morales et pJiilosophiques, Lami s'inspire de très jorès dans les Contretemps (1824), d'une série anglaise connue. C'est d'ailleurs très gai, très drôle, d'une . exécution très fine, et rien n'est plus joliment comique que l'embarras du jeune homme qui ne sait pas prendre congé de la société. Ajoutons qu'au point de vue des mœurs, de l'ameublement, on trouve peut-être des détails plus nombreux et plus précis que dans Monnier. Lami est plus aristocratique. Comme Monnier et lui se suivent de près il fait aussi sa demi-douzaine de Quartiers de Paris; mais lui, il les fait en voiture ! « Dis-moi ce qui te traîne et je te dirai qui tu es », pourrait être l'épigraphe. Enfin il faut citer dans l'œuvre humoristique d'Eugène Lami, pour n'être pas trop incomplet : La Vie de château, qui contient des scènes absolument délicieuses, telles les Causeries du soir, . et certains croquis des journées de 1830, où l'artiste apporte sa même minutie élégante et précise, mais où il ne nous fait respirer que le minimum de salpêtre.

Nous serions embarrassés pour passer (en supposant que les transitions soient nécessaires) de ces jolies comédies, dessinées à pointe d'aiguille, à l'ampleur si étoffée, si épique, de Joseph Prudhomme, de Jean Hiroux et des autres personnages les plus célèbres des Scènes populaires, si nous n'avions pas une transition toute naturelle dans les magistrales aquarelles que Monnier a étalées d'un pinceau si large, à la plus grande gloire de ses héros bourgeois. Ces morceaux sont d'une solidité et d'une vigueur extraordinaire ; par la splendide vulgarité des types, l'épaisseur affirmative du coloris, on dirait du Courbet en chambre. Les Diseurs de rien, les Héritiers aiumt

HENRY MONNIER. - L'estimk de ceutaixes gen's v.vut moins qu'une condamnation en couu d'assises.

la lecture du testament, les familles Prudhomme de divers formats sont d'nn peintre et d'un observateur accomplis. Ils sont là, ces lourds et honnêtes personnages, assis, attendant rien du tout avec une anxiété qui les rend plus solennels encore ; ils ont posé leur chapeau à terre, tournant leurs pouces, émettant de temps àautre, «pour ne pas laisser tomber la conversation », quelque aphorisme profond et saugrenu sur le temps qu'il fait, la politique comprise d'une fuçon spéciale, « la démocratie qui coule à pleins bords », le « char de l'Etat » qui « navigue sur un volcan »; se donnant, pour passer le temps, des nouvelles réciproques de leur santé, le degré d'aisance de leurs digestions, cela en termes choisis, car on sait ce qu'on doit à la société ; enfin c( se disant leurs caractères ».

Cette fois, le dessin s'est transformé : il est devenu large, solidement charpenté. La composition a quelque chose de sobre et de morne qui convient à merveille à la lourdeur des sujets. Lourds, mais d'une bouffonnerie grave ; pesants, mais avec une fantaisie presque affolée. Ou sent que c'est pour rire ; et pourtant, on examine avec stupeur des gens qui peuvent être aussi i^yramidalement sots.

Ah ! cet admirable type de Joseph Prudhomme, il ne lui manque, j^our être la plus belle caricature de ce que Balzac a appelé la Médiocratie, que de sentir un tout petit peu moins l'arrangement et la pose ; il est un peu trop théâtral, pas assez vivant et naturel. Il se connaît trop et calcule trop ses effets. Comme nous le verrous tout à l'heure, c'est dans les bons bourgeois de Daumier que l'on trouve la physiologie la plus complète et la plus observée, car Daumier, sans parti pris, les a étudiés sur toutes les faces. Monnier s'est attaché à un seul côté, mais il en a tiré le maximum de l'effet littéraire. En réalité, il faudrait que le dessinateur prodigieux qu'est Daumier fût doublé du merveilleux enregistreur de dialogues qu'est Monnier. Sans aucun doute les bourgeois de Daumier, s'ils parlaient, laisseraient échapper des théories aussi pharamineuses que M. Joseph Prudhomme ; mais dans les multiples occupations où ils sont représentés, on sent des gens qui sont chez eux, et qui ne se doutent pas qu'on les regarde. Monsieur Prudhomme, au contraire, est continuellement sur les planches, tandis qu'ils sont dans la vie.

Qu'il n'y ait guère de conception plus curieusement voulue que celle de ce caractère, de portrait plus furieusement grave, de composition plus magistralement bouffonne dans l'art caricatural de tous les temps, c'est ce que l'on ne saurait contester. Monsieur Prudhomme fait pendant à Monsieur Jourdaiu. Il est immortel comme le Bourgeois Gentilhomme, ce professeur de calligraphie, depuis la boucle de ses souliers jusqu'à son faux col évasé, à ses lunettes d'or et à son genou majestueux ; le sabre qui est « le plus beau jour de sa vie »; sa politique, qui se résume dans cet aphorisme : « Si Bonaparte était resté lieute?iant d'artillerie, il serait encore sur le trône »; sa philosophie qui se condense dans cet autre, non moins triomi)hant : a Otez Vhomme de la société, et vous l'isolez. »

Maintenant, on va nous demander quel était ce défaut si inattendu que nous avons annoncé tout à l'heure, dans un artiste si exceptionnel... Oh ! c'est uu défaut

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