J. DE F EURE
Pierrot assassiu.
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LA FIN DU SIECLE
Un autre illustrateur des plus curieux est M. Louis Morin, un amoureux du bibelot et de la costumerie en tous les temps, mais particulièrement sous la Venise du XVIII® siècle, qui présente un élément inépuisable à son spirituel goût de contraste entre les femmes très pimpantes et les hommes très grotesques. Sans doute les Amours de Gille sont l'œuvre la plus réussie qu'ait imaginée sa plume élégante et finement fouilleuse d'artiste écrivain. Mais combien d'autres époques ont fourni matière à sa verve : JeaMiiik, le Cabaret du Puits-sans- Vin, Piképikékécomégram j Dansons la Capucine j Vieille Idylle, etc., etc.
Les menus fantoches vont, viennent, babillent, jacassent, se trémoussent dans des milieux très exactement surannés. Le livre, la gravure, le pastel sont la triple manifestation de ces évocations mignonnes.
Nous avons, enfin, parlé de l'affiche. Jules Chéret, qui a donné à l'afiiche illustrée en France son véritable et plus important essor, ne saurait être omis ici, bien qu'il ne se rattache à notre classification que par le sourire et la spirituelle élégance de sa composition. La gaieté est surtout dans les couleurs, mais notre langue, trop concise, emploie ce même mot de gaieté pour les joyeuses oppositions de tons sonores, pour les combinaisons imprévues de lignes, enfin pour les folles fugues de l'imagination.
C'est, de toute façon, l'annonce éclatante de ce qu'on qualifie la « vie joyeuse. » Comme l'a très bien exprimé M. Roger Marx, l'œuvre lithographie de Chéret apparaît comme « la chronique illustrée de l'époque, la documentation préparée aux historiens curieux du détail de nos mœurs. A ses affiches, il appartiendra de fixer les variations du costume et de la mode, de divulguer l'attrait féminin d'une mise en vente, l'accaparement de décembre par l'enfance et le jouet, de dire le roman à tapage et la gazette qui se fonde, la nouveauté d'un panorama ou d'une exposition ; à elles, d'initier à la vie artificielle du soir, aux amusements pimentés de nos veilles, aux patinages galants des skatings, aux clowneries des hippodromes et des cirques, au manège des éventails dans nos jardins d'été, aux œillades des divas lançant le mot leste ; à elles, de renseigner sur ces fêtes amoureuses, — bals masqués de
H. -G. Ibels. — La bonne dame.
Tivoli ou de Valentino, descentes toiirnoyautes des Montagnes - Russes, cavalcades joyeuses du Moulin-Rouge, — qui donnent à la nuit parisienne la liesse d'un carnaval
sans fin. »
M. de Toulouse-Lautrec, qui, après un pareil maître, a pu encore innover, mais en laissant à Chéret le rêv<^, pour étudier et pincer de près la réalité , est certainement le plus original afficheur qui ait surgi ces derniers temps.
On trouvera précieuses et rares les affiches que Willette a dessinées pour sa canditature antisémite, pour le Nouveau-Cirque, et pour la partition de VEnfard "prodigue; celle qu'un jeune peintre , M. Pierre Bonnard , a dessinée en originales arabesques pour France- Champagne. Enfin les collectionneurs plus soucieux de ne rien omettre dans leurs cartons que de n'y admettre que des œuvres d'art n'oublieront pas les affiches sensuelles de M. Choubrac, qui est un peu le Mars de la muraille. Mais les grands tableaux que M. de Toulouse- Lautrec arrangea pour la grande gloire de la Goulue et ^Aristide Bruant sont ceux qui ont le plus vigoureusement frappé le public et les artistes par leur très neuf caractère synthétique. C'étaient de véritables peintures de mœurs agrandies et jetées sur le mur, à l'usage du premier venu. Cette illustre chahuteuse, avec sa lèvre retroussée, son œil tristement gouailleur, son petit nez crochu de buse, puis ce vieux polichinelle en bourgeois, Valentin le désossé, lui faisant vis-à-vis avec des grâces cyniques, réjouissante et macabre caricature de plénipotentiaire qui a mal tourné, de fonctionnaire en épileptique rupture de rond-de-cuir, étaient d'un vrai peintre et d'un rieur tout à fiiit dans la note de ce temps, impitoyable et véridique.
M. de Toulouse-Lautrec s'est fait, comme un autre Outamaro, rhistoriograi)he de nos maisons vertes, âeulcmeut, coninis il est esclave de la réalité, et que notre Yoshiwara difîere essentiellement de celui du gracieux
H.-G. Ibels.
Chanteuse.
H.-G. Ihels. — Chanteuse.
LA FIN DU SIECLE
peintre, M. Lautrec n'a pas précisément mis dans ses peintures le poétique sentimentalisme qui prévaut dans les albums d'Outamaro, — au contraire! Il importe peu, d'ailleurs, puisqu'il l'a fait avec beaucoup d'art.
Enfin, un nouveau venu encore, M. Ibels, a su mettre dans diverses affiches et couvertures de chansons {Mévisto, et les différents Pierrots que ce diseur a incarnés) une réelle entente de silhouettes vivantes et simples. Dans certaines études du café-
H. DE Toulouse-Lautrec. — «A la mie. »
concert et de la rue, il a, comme on peut s'en convaincre par les croquis ci-joints, donné les sérieuses promesses d'un observateur du geste vraiment comique : celui du passant qui s'ignore.
D'autres labourent, que l'on ne connaît pas ou qu'on oublie ; d'autres viendront que l'on ne saurait prévoir.
Mais il est temps de s'arrêter et de conclure , malgré le désir que nous aurions de rester sans tirer une moralité, comme un pédant en chaire, de l'ample comédie que nous venons de voir se dérouler.
De tout temps on a ri, et de tout temps on rira, même quand on en aura le moins envie ; de tout temps des hommes, auxquels on ne rend pas assez de justice et de reconnaissance, se rencontreront pour interpréter ou provoquer par des lignes et des couleurs l'hilarité chez leurs contemporains.
Souvent, au bout de quelques dizaines — ou centaines — d'années, ce rire paraîtra refroidi et démodé. Il n'y aura que demi-mal quand on saura divertir les vivants autant que les morts s'amusèrent et amusèrent ceux de leur temps.
On a pu remarquer peut-être, sans que nous formulions cela d'une façon très précise, au cours de notre revue, que le rire est plus abondant, plus violent, ^jIus rire enfin, dans les temps troublés ou sous les régimes oppresseurs que lorsque les sociétés sont trop à leur aise. Alors quand on a peu à souhaiter, peu à se fâcher, peu à combattre, le rire languit et s'anémie. Il devient délicat ou sournois, se réfugie dans le rêve ou se complaît au contraire dans l'étude quasi-chirurgicale du difforme et de l'exceptionnel.
Il se peut que nous traversions udc de ces époques de détente ou de préparation. Quel sera le rire de demain? Terrible peut-être? Plus subtil encore?
Nous l'ignorons, et attendons.
H. -G. Ibels. — Chanteuse.
Meggendorfeu. — L'enfant du sergent-major. {FUeg. Blàtt.)