En voici assez de l'orthographe du grand dessinateur
130 L'ART Pr XVIIP SIECLE.
Mais je ne remercie prts ce vilain Zéphir, qui au lieu de caresser les yeux de ma Camille les a blessés au point de la faire souffrir, s'il avoit pu voir leur douceur, il auroit été sûrement désarmé. Mais l'on n'a pas de plaisir saju quelque contrariété. Voilà la vie.
Je suis bien aise d'apprendre que ton mari a commencé son traitement, .l'en ai fait part à M. Guillotin, qui en espère le plus grand bien, mais il compte que Lccomte lui fera part de son état pendant son traitement, car je ne peux f exprimer Vintérèt qu'il met à tout ce qui vous concerne, et il sera enchanté de recevoir de vos nouvelles.
Je charge le couple deprcsenter mes hommages respectueux à Madame Desendronni, je suis persuadé qu'il fera ma commission avec grande joie. N'ayant pas l'avantage d'être connu de Monsieur, je prie ma Camille de lui témoigner combien je suis reconnoissant de l'aimable accueil qu'il a fait à 17WS petits enfants.
Toute la société du samedi a été enchantée de ton souvenir et fen fais mille remerciements, et moi qui pars pour ProvinSy j'embrasse père, mère et enfans, et suis pour lu rie votre Bon papa.
MoREAu le jeune.
Si tu m'écris ii Provins, département de Seine-et-Marne, je compte recevoir de tes nouvelles d'ici à la fin de septembre où je retourne à Paris.
Enfin, deux navrants billets de l'artiste, déjà bien malade et sans le sou'. Voici le premier :
Je prie M. Rcnouard de venir à mon secours, car je ne sais plus où donner de la tête. Je n'ai pas le sou, je me
1. Billets communiqués par yi. Emile Michelot de Bordeaux au baron Portalis.
trouve dans h plus grand embarras, f attends tout de votre eomplaisancc, et soyez certain de la reeonnoissance de celui qui sera toujours tout à vous.
MoRKAu le jeune.
Ce 8 février 1811.
Et voilà le secA)iul(2 novembre 1814) écrit dans le mois où l'artiste mourut, et tracé d'une écriture toute tremblée :
Je suis fâché, Monsieur, de vous tourmenter, mais je me trouve dans cette dure nécessité^ ne pouvant travailler dans ce moment, mon bras me refusant le service. Il paroit que d'ici à la fin de l'année, je ne peux guère espérer que j'en puisse jouir librement; n'ayant d'espérance de recevoir de l'argent que vers la fin de janvier, j'ai donc recours à vous pour m'en faire faire le plus tôt possible. Je compte sur vous pour cette semaine sans faute.
Je suis avec estime, Monsieur, votre tout dévoué serviteur.
More AU le jeune.
Donnons le récit d'une. visite faite par M. Maliérault, pendant sa jeunesse, au vieux Moreau :
« Je me souviens parfaitement de la dernière fois que je le vis. J'étais encore bien jeune alors. C'était en 1810. H y a cinquante ans de cela.
« Il demeurait rue d'Enfer, au coin de la place Saint- Michel, au quatrième, autant que je me le rappelle, dans une maison que le marteau des démolisseurs a fait disparaître pour donner passage au boulevard Saint-Michel. Je sonnai. M"^'^ Moreau vint m'ouvrir elle-même et m'introduisit dans le cabinet de son mari.
« La pièce était carrelée comme le reste de l'appartement; les carreaux étaient revêtus d'une couleur rouge
et cirés avec soin. Un corps de bibliothèque, à hauteur d'appui, peint en l)ianc', régnait à l'entour, et sur les tablettes étaient rangés les livres que Moreau avait illustrés de ses dessins, ainsi que beaucoup d'autres. Aucun n'était somptueusement relié, mais la plupart, belles éditions de Didot et de Renouard, étaient proprement cartonnés à la Bradel et recouverts d'un papier rose marbré.
« Moreau était assis à sa table de travail, devant une fenêtre à laquelle était attaché un de ces châssis recouverts de papier blanc, entièrement incliné, dont se servent tous les graveurs pour adoucir l'éclat de la lumière. Sa table était presque entièrement couverte par une feuille de papier grand aigle, collée sur une planche soulevée en pupitre, près de laquelle étaient posés un verre plein d'eau, un crayon de mine de plomb, une plume de corbeau, un morceau d'encre de Chine et un de sépia, et un godet rempli de cette dernière couleur. C'étaient tous ses instruments de travail.
« Il s'occupait d'une des deux grandes compositions qu'il exécuta au bistre, pour retracer les fêtes données à l'Hôtel de Ville, à l'occasion du mariage de Napoléon 1^"^ et de Marie-Louise. Il m'accueillit avec une bonhomie charmante, me montra son dessin, et comme, après l'avoir admiré, je remarquai un petit croquis à la mine de plomb qu'il avait, devant lui :
C'est, me dit-il, un costume de bal, tel que les jeunes femmes le portent aujourd'hui. Il est d'Horace Vernet, mon petit-fils, qui est bien au courant des modes du jour^ car c'est lui qui dessine la plupart des costumes que publie Lamesangère dans le Journal des Dames et des Modes. Moi qui ne vais plus dans le monde comme au temps de ma jeunesse, et qui ne connais plus les toilettes, je me sers de ce croquis pour ajuster toutes ces figures de femmes que j'ai dû placer dans ma composition.
« Tout en parlant ainsi, il continuait son travail, et j'admirais avec quelle légèreté, sa grosse main étendait le
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bistre sur les ligures de sa composition et les modelait finement. Moreau était grand et fort, il avait à cette époque les cheveux gris ou peut-être une perruque de cette couleur*. »
Dans la collection de M. de Cliennevières, existe une série de huit dessins lavés à l'encre de Chine (II. M c. L. 14 c.) qui sont, je le crois comme le propriétaire des Moreau, des Moreau ayant une certaine parenté avec les figures de Mon Odyssée ou Journal de mon retour de Saintomje, et qui ne sont cependant ni des Deàfriches ni des Cochin, qu'ils rappellent toutefois. Le premier, où deux cavaliers trottent sur des haridelles, a écrit au-dessous : Tioute de Vaudreuil à Rouen sur les musettes. Le second, où on retrouve nos deux voyageurs dans un petit berlingot à rideau de cuir, porte comme légende : Ils saluent la mer. Le troisième représentant la pleine mer avec un bâtiment à l'ancre, nous montre nos voyageurs prenant congé de deux amis, pendant qu'on met une barque à la mer. Audessous on lit : Adieux et embarquement. Puis un quatrième dessin, où tout le monde étant dans l'entrepont, et couché sur des paquets est en train de vomir : Ils passent la nuit à fond de cale. Le cinquième où on voit nos deux voyageurs dans une barque soulevée par la vague d'une grosse mer : Débarquement en Angleterre. Dans le sixième dessin, ils sont dans un cabriolet à quatre roues, traîné par qilalre chevaux sur lesquels sont montés deux postillons. Sur une borne est écrit : XVI Milles. London et la légende est celle-ci : Route de Londres. Le septième dessin nous ofi're la vue du grand tleuve marchand tout couvert de vaisseaux et au-dessous : Vue de la Tamise. Le huitième dessin enfin, un très joli dessin celui-là, représente dans une chambre à deux lits, nos Français en caleçon, en robe
1. La Vie à Paris, 1880, par Jules Claretie. Ilavard, éditeur. III. 12
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de chambre, en bonnet de nuit, et l'un arrête, sur le seuil de la porte, deux élégantes petites femmes, dont l'une tient en main une lanterne sourde. Légende : Ils manquent essentiellement à deux dames.
Est-ce l'illustration d'un livre, n'est-ce pas plutôt l'illustration d'un voyage du dessinateur à Londres? — voyage dont je ne trouve aucune trace dans la vie de Moreau. Ces dessins vendus par Michel au marquis de Chennevières étaient accompagnés de huit autres de la même suite, vendus à un monsieur inconnu qui disait connaître le sujet de l'illustration.
Terminons par un fragment de Mémoire de Moreau, adressé à M. Amelot, au sujet du spectacle de l'Opéra^ et publié par M. Adolphe Jullien dans son u Histoire du Costume au Théâti^e, Charpentier, 1880. »
(( Les artistes, disait-il, qui font journellement l'étude des habits des différents peuples dans les différents siècles, sont, on ose le dire, peut-être les seuls à consulter sur cet article, et ceux que l'on consulte le moins. Ils sont en état de surmonter, par degré, les anciens préjugés d'habitude et de façonner en quelque sorte et les acteurs et le public au vrai costume. Par exemple, dans le spectacle de l'Opéra, où sont toujours représentées des actions héroïques, et par conséquent des temps reculés, les vrais artistes banniraient l'usage des gants. Ce serait déjà une épargne considérable. Ils ne souffriraient pas que les habits des divinités infernales et des démons fussent bordés en paillettes ni galonnés d'or et d'argent. Ils se garderaient bien d'habiller Jupiter et Apollon en habits romains très riches et couverts d'un casque garni de diamants.
1. Archives nationales, ancien régime, 0 629. — Nous trouvonîs k la date de 1777 parmi les appointements accordés par les Menus, et relatifs k la manutention des spectacles : Le S. Moreau graveur I,'00 1.
Apollon ot Jnpitor soraiont toujours la tôle découverte, vcHus d'un habit couleur de chair, avec un beau manteau, Kt cortainemont ce vêtement serait moins coûteux, plus noble et plus conforme aux idées reçues. Il serait trop lon^" d'entrer dans mille détails, où les artistes apporteraient en même temps et le goût et l'économie. » Ce mémoire esl à la date de l'année 1781.