‹ L'art du XVIIIe siècle (volume 2)Chapitre 3 sur 72 · III · texte numérisé non relu

III

nateur et vigncitiste, il sort souvent du cadre étroit de sou genre, il continue l'habitude du commencement de sa carrière et reste peintre. On le voit brosser de grandes toiles pieuses ou profanes : Icare KT Dédale, le Serpent d'airain, Signorelle peignant so.\ fils mort, Diane et Endymion, des esquisses pour des salles de communion, des plafonds représentant la Nature, des Sainte-Geneviève pour des chapelles de château. De la première éducation de sa jeunesse, il garde un fonds d'aspiration à la peinture noble, à la peinture d'histoire, et d'un de ses bons jours il nous reste une composition appliquée et réussie, Henri IV et Gabrielle enchaînés par des rondes d'amours. Eisen dans ce tableau atteint la grâce d'un petit Boucher historique. Puis, à l'imitation de son père, il peint encore de petits tableaux de genre, de mœurs et de société : l'AccoRD DU mariage, la curieuse image de la bourse remise par le fiancé, le BouqueT;, scène enfantine, le Trictrac et la Comète gravés par son maître Le Bas, I'Amour européen, une déclaration dans un merveilleux décor d'appartement, la Dame de ciiaritÉ;, toutes planches agréables, coquettes, mais parfaitement froides.

Ces tableaux sur lesquels Eisen plaçait une partie de son orgueil et de sa petite gloire, que sont-ils devenus? qui les connaît? qui les a vus? qui peut en dire la valeur? Avec les pertes faites par la France de tant d'œuvres originales, les fausses attributions et les substitutions si fréquentes des nombreuses

EISKN. 13

copies du temps, la difficulté est devenue bien grande pour établir, quand il s'agit de tableaux de peintres secondaires comme Eisen , l'authenticité qui demande, pour être affirmée^ la comparaison de deux ou trois originaux positifs. Parfois, dans le coin d'une pauvre collection, ou dans le mauvais jour d'une exposition provinciale, il vous apparaît une esquisse noyée et blonde, s'enfonçant dans un verdatre chaud, où le gras pinceau a vivement posé des tons rouges, bleus, jaunes, relevés de blancs qui laissent des traînées sèches sur des personnages btVtonnés, ainsi que Watteau bâtonne ses bonshommes à la sanguine, sur des silhouettes de second plan, croquées dans le bitume, perdues dans une poussière et une chaleur étouffée de bal. La mémoire vague et instinctive, qui reste à l'œil, d'un artiste qu'on a fouillé, étudié, dont on a poursuivi la signature et le caractère à travers les gravures, les dessins, vous arrête et vous fait dire, comme par un pressentiment: Ce doit être un Eisen. Mais la certitude manque. Et quelle autre œuvre similaire et bien signée, pour vous la donner? Aucune, Le hasard vous fait-il rencontrer une toile plus terminée, d'un faire plus froid? Autre écueil. Vous êtes exposé, par la ressemblance du sujet, à prendre pour une œuvre du fils une œuvre du père. M. de Pujol dit que l'on voit à Douai, dans la chapelle de la Vierge, à l'église Saint-Pierre, une Annonciation pleine d'expression et de grâce, mais d'un mauvais ton de couleur. M. Cellier ajoute qu'elle

porte le millésime de 1776. Il y a sans doute erreur de sa part : cette « Annonciation » doit être le tableau exécuté pour la collégiale de Douai et exposé à l'exposition de l'Académie de Saint-Luc en 1772.

Si les tableaux d'Eisen nous manquent à peu près, ses dessins nous restent, et ils sont nombreux ^ La plupart sont des plus séduisants. Ils ont par excellence le charme du dessin : l'esprit. Eisen les a exécutés, tantôt à l'encre de Chine relevée de plume, ou bien il les touche d'une aquarelle légère ; le plus souvent il les crayonne à la mine de plomb. Ceux-ci surtout révèlent toute sa grâce. Inspiré de Boucher, sorti de son enflure ronde, de son style douillet, Eisen s'en dégage par raffinement, la délicatesse de sa manière, et, même en rappelant le Maître, il reste toujours Eisen. Qu'on regarde ses moindres crayonnements, ces griffonnages courants, improvisés et courants; qu'on l'étudié dans ce que le temps appelait si joliment et si justement des « pensées », ces premières idées de peintre, jetées à la volée, à demi nées et encore flottantes, destinées à être soumises à l'éditeur. De la feuille de papier blanc teinté maintenant par les années d'un ton de Chine, où il

1. Ses dessins, Eisen les faisait payer une cinquantaine de livres. On a publié trois reçus de vignettes pour l'illustration de Baculard d Arnaud, dont deux sont de 48 livres, et le troisième de 54 livres.

KISEN. 17

semble qu'il n'y ait qu'un nuage gris, se lèvent peu il peu ces petites aubes de sujets, ces ondulations de formes, ces indications pâles, claires, légères, réveillées et repiquées çà et là, oh l'œil poursuit et trouve des corps, des amours, de petites apothéoses, la silhouette d'une scène coquette. Rien d'égal h l'adresse, à la facile inspiration dans le badinage et le tâtonnement de ce crayonnage autour des profils, des figures, des habits et des lignes. Ces souffles de dessin ont le mouvement de l'attitude et des personnages, la liberté des étoffes, l'âme de toute .une composition. Un volume entier, acheté par nous, de ces Pensées d'Eisen pour les Contes de La Fontaine, la Henriadej les Métamorphoses d'Ovide, les Almanachs de la musique du j^oi, etc., éclaire tout ce côté de son talent: brouillis où le trait rondit et joue autour d'apparences de formes, scènes vaporeuses de mythologie ou d'histoire, croquis microscopiques, essaims d'amours dans une poussière de mine de plomb, contours qu'on dirait estompés avec le reste du noir d'un tortillon d'atelier, harmonies, effacées, douces, presque lointaines de ces demi-rêves de crayon. C'est là qu'apparaît le vrai génie du dessinateur rapetissé et calomnié par ses autres dessins, délices des bibliophiles, ces dessins terminés, abêtis pour l'intelligence et le travail du graveur, poussés au dernier fini sur le vélin du papier ou de la peau.

Vin

En n6'2 paraissent les Contes de La Fontaine; magnifique publicité pour le vignettiste et qui montre quel goût a pour lui le grand public de ces années, et en quel honneur le tiennent les éditeurs. Voltaire daigne lui écrire et le félicitera L'artiste semble dans le chemin de la fortune. Il est maître h dessiner des pages et des chevau-légers de la Garde du Roi. 11 est mieux que cela, maître de dessin de M"'" de Pompadour, il touche 7,500 livres de traitement pour l'occupation d'un jour ou deux par semaine. 11 est, en outre, dessinateur du Roi. Comment cette carrière si bien commencée s'arrctc-t-ellc comme brisée tout à coup? Gomment n'a-t-elle point l'achèvement et le couronnement presque promis ? Gomment Eisen n'arrive-t-il pas, ainsi que Gochin, à l'Académie? Pourquoi cette main de M""" de- Pompadour, volontaire et toute-puissante pour l'avancement de ses familiers d'art, se retiret-elle si brusquement de lui? D'où vient ce néant soudain, cette ruine d'ambition après cette faveur

1, « Je commence à croire, monsieur, que la Henriade passera à la postérité en voyant les estampes dont vous l'embellissez : Tidée et l'exécution doit vous faire également honneur. Je suis sur que l'édition où elles se trouveront sera la plus recherchée. Personne ne s'intéresse plus que moi au progrès des arts, et plus mon âge et mes maladies m'empêchent de les cultiver, plus je les aime dans ceux qui les font lleurir. » (Lettre de Voltaire à Eisen, insérée à la page 4 du volume 1"" (le la Ilfnriade, édition do la veuve Duchesne.)

KISEN. 1'.)

de cour? D'une insolence, au dire de Pujol qui la raconte ainsi : u Eisen avait de l'esprit, mais il n'en fit pas toujours un bon usage. L'anecdote suivante prouve qu'il était bien impudent, ou qu'il eut des aboences de raison qui dégénéraient en folie. M'^^de Pompadour, qu'il apprenait à dessiner, lui avait commandé le dessin d'un habit pour le roi dans un goût simple, mais nouveau, désirant que Sa Majesté jouît d'un vêtement qui n'eût point encore paru. Qu'imagine Eisen? Il s'en fait faire un semblable et se montre àVersailles, avec cet babil, le jour même qu'on avait engagé le roi à porter le sien en lui disant qu'il était unique. Il encourut la disgrâce de sa protectrice ^ »

Est-ce là une histoire vraie ou une légende? N'estil pas à croire bien plutôt qu'Eisen s'est perdu à Versailles par ce qui est resté en lui de l'ouvrier dans l'artiste, par les façons et l'âme peuple qu'on devine dans la tête carrée et mâtinée de son portrait où le rustaud habillé passe sous le velours et les dentelles de l'homme de cour? Sa carrière manquée, il faut l'attribuer à cette grossièreté de l'homme sans lettres et sans éducation, qui écrivait au dos d'une gravure : « Je suis on ne peut plus contant don monsieur Massai'd a rendu ce cuq de lampe^ ce 1 0 jaiivier 1771. Ck. Eïsen^. » Son abaissement, il le dut à la bassesse de ses habitudes, de ses goûts, de ses

1, Galerie historique universelle, par M. de Pujol, 1786. (Charles Eisen.) 2> Vente d'autographes du 12 novembre 1800.

i;a irr in' x vi ii' si kcLi:.

paHsioiis, à (l(îs rn(i;ms sciiKlahMiscs iik'iikî pour cv, temps p(îii s('îv^r(^ .'i une j('.Mll(^ss() (1(5 sons (pic. V^^^^^ 11(5 ('.(H'i'\^iy,\ jïîis, (;t(pii ne, III, (pi(i s\iKi\H\){ui'V .ivcc les jimi(';(îs. A (pi;irjml.(!-s(tpl, ans, il (iïîl<)g(î (In (lorni(!il(», c.oiijuf^al nii il laisso sa rcmmc- s(^\aK('înair(^ ahan- (lonnanl, s(^s (allants, au ui.nia^r «Idsrpicis il n(î llgni'c, (pic |».ii' son al)S(ui((r; cl, il (unrn('Miag(i ru(! Sainl-llyaciullu', avec la veuve, d'un valel. de eliarn- \tn% uiM'. l'eiuuM', Mailin, (lonL il l'ail, Ka ^()uvel-uav)l,() t\l sa niaîl,r'(îss(î, nieltanL la Soine- et I(5h ponts (intm son (loinieil(Mle la i-u(>, du i<'ani)oni'^-Saint-l)(uiis'.

(!(!la (d le resl(', v<ulà bien plus vi'aisenihlahh^irierit ec (pii lui lerine les j)ort(îs de V Ai'.i\(\(',\i\'n'. royal(î (d, l(^ rejcd.te, l'oicYMnent ;ï la sons-A('ad('wni(^ du temps, la d(''Mioei'ati(pM) Académie de Saint Luc, dont il l'ut, avec (îal)ri(d de Saint-Auhiii, une illiisti'ation, (d, dont il pat-<-oui'ul <d, umnla tous \v,s obseurs lioiiMcurs, snccosHivemeut couseilhu*, adjointe prolcsscui', pi'ofossoni', (d, (uilhi, en I77i, adjoint î\ recteui*.

l*iis(Mi seml)l(î, du r(^st(\ le dc^ssinatcui (•rdniaiic, des l)iev(d,s (d- convocations (U\ l'AcaiiïMnie (ht Saint- \A\r. [Nous avons là un(>> cui'i(îus(5 gravure, non sip^nii'M», mais oi'i se r(d,i'ouve son (U^ssin. 1)(^ r(încadrem(M)t des choses de l'alelicu', une s(dle de sculpt(Mii-, une |)al(^tt(\ des piuceau.x, uiu', tAl.e de Niol)('^, un tors(5 (pi(^ dessine un groupe d'amours; sr. d('d,ach(% leiidii siii' un ( licvaNd., comme à un ('dal de houidici', avec

Page 1