Le Verre d'eau
FHAGONAHl). 275
blancheur cl la chaleur du lit, alors qu'elle se renverse, s'allonge et se tiraille dans le réveil. Il aime ces moments abandonnes où sa chair respire le soleil, s'oublie à la lumière, où son corps échappe aux draps, reprend ses élasticités, où sa chemise roulée sous elle par la nuit, ne la voile plus qu'à moitié. C'est la volupté ingénue de celte heure badine, les ébats libres et souriants du réveil, qu'il a voulu peindre dans ce joli tableau: le bonnet échappé, les yeux gais et pleins de ses seize ans, un large sourire à la bouche, une fillette sans souci de ce que montre sa chemise plissée en ceinture, soutient en l'air, au bout de ses pieds, un caniche frisé à figure de conseiller en perruque; et toute riante, elle enfonce la plante de ses pieds dans les poils du chien qu'elle tient suspendu et auquel elle tend d'une main l'anneau de la Gimblette, pendant qu'un coup de lumière venu du pied du lit file en écharpe entre les rideaux, bat les couvertures, polissonne en sautant sur toute cette chair rosée où le jour semble heureux : c'est la Gimblettp:S une fleur d'érotisme toute fraîche, toute française, dont vous ne trouverez le germe en ce siècle que dans le fumier du livre des Mœurs de la Popelinière aux premières scènes. C'est le chef-d'œuvre des Fragonard en chemise, après lequel vous ne rencontrerez que La Chemise enlevée, cet autre chef-d'œuvre, le plus suave peut-être des tableaux voluptueux.
Au bas du lit, tombée et brûlante encore, est la torche de l'Amour. Vue de tout le dos, une jambe
pendante hors du lit, une autre repoussant le drap, la tête retournée sur Tépaule, les cheveux dénoués et leurs boucles épandues par derrière dans le creux de l'oreiller, une femme ayant l'ombre de ces cils sur ses yeux fermés, à sa bouche un sourire endormi, essaye de retenir mollement des deux mains la chemise déjà ravie à son corps, glissant sur ses bras allongés, fuyant de ses coudes, et que tire en l'enroulant sur ses bras un amour renversé en arrière dans l'effort de l'arracher, un amour volant cl qui frôle presque du pied le sein qu'il laisse sans voile. Image charmante et poétique, si délicieusement balancée par la lutte! pensée de grâce et de nudité presque antique qui semble montrer le petit Éros colère, violant la pudeur vaincue et défaillante entre les bras du Songe qui la dépouille^ !
Ces médaillons de nudité , ces petits tableaux si vifs, ces poèmes libres, comment Fragonard les sauve-t-il? Quel charme met-il en eux pour être leur excuse et leur pardon? un charme unique : il les montre à demi. La légèreté est sa décence ^ Ses
1. La Chemise enlevée a été voluptueusement gravée par Gnersant. L'esquisse originale de la composition, maintenant exposée au Louvre, M. La Gaze m'a dit l'avoir trouvée exposée sur un trottoir de la place de la Bourse, et l'avoir payée un louis.
2. Dans cet ordre de compositions, nous ne connaissons guère qu'une toile où Fragonard ait poussé le travail au-delà de l'esquisse : c'est Le Vekre d'eau, possédé par M. de Villars. D'un cadre largement indiqué pour la gravure, d'un fond sabré de bitume, de rideaux maçonnés à grands coups, se détache un corps de femme patiemment beurre, et d'une pâte plus remaniée et plus polie que les autres nudités de Fragonard.
brosses n'appuient pas. Ses couleurs ne sont pas des couleurs de peintre, mais des touches de poète.
Il jette le mouvement, il indique le rythme d'un corps. Il semble peindre avec la palette du rôve. Le lit chez lui est presque un voile comme le nuage, et la femme est une apparition. Sur la batiste bleutée, roulante, presque céleste des draps, entre les vagues de soie que font en bouillonnant les lourds rideaux, il ne renverse que des corps de lait à peine rougis aux joues, aux coudes, aux genoux, à tous les endroits fleuris de la peau; il ne montre que des chairs blanches qu'on dirait éclairées de la lumière d'une veilleuse d'albâtre. Apparences voluptueuses, à la fois confuses et rayonnantes, vagues et magiques diffusions de lumière, académies d'aurore se levant dans un étincelant brouillard matinal, voilà ses tableaux : une vision féerique, rien de plus. Avec leur sang si paiement rosé, la vie délicate et argentée de leur peau, leurs membres rondissants dans la fluidité du contour, le dessin de leur visage mourant dans rhuile grasse, les femmes de Fragonard ne semblent vivre que d'un souffle de désir. Tout son œuvre, même brûlant^ reste flottant, balancé entre ciel et terre. Qu'il dépasse la Chemise exlevée, qu'il aille jusqu'à montrer tous les embrasements de l'amour dans cette débauche baptisée par son possesseur: « Le feu aux poudres », — l'impureté même chez lui na ni ordure, ni dégoût, ni honte; le tableau demeure une inspiration lumineuse, une mêlée de torches, un vague essaim de corps d'amours
devinés dans des frottis de terre de Sienne, un incendie d'Olympe d'où s'envole, à demi entrevue, la flamme d'une idée. Tout chez Fragonard se sauve ainsi, tout s'enfuit, frissonne, se cache à demi, dans cette pudeur de sa peinture : l'esquisse, qui fait trembler le nu devant les yeux^ et voile la femme avec un éblouissement d'incertitude.
Mais l'esquisse est plus encore que le voile et que l'excuse de l'œuvre de Fragonard : elle en fait en quelque sorte l'idéal. Un écrivain qui est, lui aussi, un peintre et un poète, M. Paul de Saint- Victor, a dit d'une façon charmante: «. La touche de Fragonard rappelle ces accents qui, dans certaines langues, donnent à des mots muets un son mélodieux. Ces figures à peine indiquées vivent, respirent, sourient et enchantent. Leur indécision même a l'attrait d'un tendre mystère. Elles parlent à voix basse, elles glissent sur la pointe du pied; leurs gestes ressemblent à'^des signes furtifs échangés par des amants dans l'obscurité. On dirait les Mânes voluptueux du xviii" siècle K »
Un esquisseur de génie, voilà le peintre chez Fragonard. 11 éclate dans l'ébauche. Il est un maître dans le premier jet, dans la préparation, lorsqu'il