III
Et comme sa pensée, la palette de Fragonard s'enflamme. Elle s'allume à ces autels brûlants. Elle flambe dans la lumière d'apothéose dont il entourel'Amour, dont il peint le Désir. Quelle vapeur, quel embrasement dans ces firmaments clairs, ardemment limpides, palpitants de chairs de Cupidons, ruisselants de bouquets d'artifice, trempés de ces lueurs que les gravures en couleur de Janinet nous montrent, pareilles à des lueurs d'eau dans un incendie! Ciels de triomphe, transparents de feu, où rougeoient des fumées gorge de pigeon, oùpleuvent des fleurs et des plumes, où la pourpre et l'azur s'embrassent et se mêlent sur le corps transfiguré des petits anges de la volupté !
L'amour, toujours l'amour! Prenez un peu plus bas le poème du peintre, juste entre ciel et terre, entre le Rêve d'Amour et le Serment d'Amour, ce qu'il chante c'est le Baiser dangereux, le Baiser AMOUREUX, le Baiser a la dérobée... Tous les baisers, morts chez Dorât, vivent chez Fragonard. Deux têtes qui se penchent, deux lèvres qui se rencontrent, il lui suffît de jeter cela sur une toile pour trouver un tableau. Thème toujours charmant, et d'un dessin qui renaît sous ses doigts! Il le varie, il le retourne, le caresse, il fait de ces deux bouches qui se cherchent deux âmes qui s'approchent. Rien qu'un baiser, — à peine si, dans l'ovale où il l'encadre, il met deux corps pour le porter. Ses person-
jamais produits Fragonard. — 11 a été gravé, d'après un tableau aujourd'hui inconnu, par Marguerite Gérard.
nages coupés ;i la hauUMir du cœur ont l'air de cette sculpture volante du sculpteur lorrain, — ce baiser suspendu qui n'a qu'un piédestal pour soutenir deux bonheurs et deux amours^!
Fragonard reprend-il tout ù fait pied, retombet-il dans son temps? Sur son chevalet posé en plein xvui" siècle, que trouvc-t-il? L'Amour encore; l'Amour à la modo, galant, badin, ravisseur; l'Amour dans une élégance de polissonnerie ou dans un triomphe de violence. Au milieu d'un jardin de délices, il lance une petite marquise de Crébillon sur une escarpolette, et si haut que sa mule glisse du bout de son pied, si haut que sa jupe s'ouvre devant un charmant indiscret à demi couché devant elle dans un parterre de fleurs. Heureusement qu'audessus de lui un amour dont le geste dit: Chut^!
1. Parmi ces baisers de Fragonard, citons cette Muse embrassée par l'Amour, gravée par "M"* Papavoine, sous le titre de Sai'Ho, et dont M. Marcille possède une délicieuse grisaille où les lumières d'argent font courir sur le corps de la Muse comme un baiser de clair de lune.
2. Les Hazards heureux pe l'Escarpolette, gravés par Delaunay, Donnons ici la très curieuse origine de ce tableau racontée par Collé, à la date d'octobre 1766 : « Croirait-on, me disait Doyen, que peu de jours après l'exposition de mon tableau au Salon (sainte Geneviève des Ardents), un homme de la Cour m'a envoyé chercher pour m'en commander un, dans le genre que je vais vous dire? Ce seigneur était à sa petite maison avec sa maîtresse, lorsque je me présentai à lui pour savoir ce qu'il me voulait. Il m'accabla d'abord de politesses et d'éloges , et finit par m'avouer qu'il se mourait d'envie d'avoir, de ma façon, le tableau dont il allait me tracer l'idée. — «Je désirerais, continua-t-il, que vous peignissiez Madame (en me montrant sa maîtresse) sur une escarpolette qu'un évéque mettrait en branle. Vous me placerez de façon, moi, que je sois à portée de voir les jambes de cette belle enfant, et mieux même si vous voulez égayer davantage votre tableau, etc. » — J'avoue, me dit M. Doyen, que cette proposition, à laquelle je n'aurais dû m'attendre, vu la nature du tableau d'où
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Ou bien c'est la composition si connue, ce groupe enlacé d'ardeur et de faiblesse, l'homme en chemise, en caleçon, allongeant un bras nu et musculeux jusqu'au verrou de la porte qu'il pousse du bout des doigts; la tête retournée, il enveloppe d'un regard de désir la femme qu'il embrasse de son bras droit, la femme éperdue, le visage renversé, les yeux effrayés et suppliants, désespérant d'elle-même et repoussant d'une main déjà molle la bouche de son amante.. Sa chute, on la voit. Fragonard n'est pas homme à oublier dans le fond du tableau ce qu'il sait si bien ouvrir et défaire : le lit.
il partait pour me la faire, me confondit et me pétrifia d'abord. Je ine remis pourtant assez pour lui dire presque sur-le-champ : « Ah ! mon sieur, il faut ajouter au fond de l'idée de votre tableau, en faisant voler en l'air les pantoufles de Madame, et que des amours les retiennent. » Mais, comme j'étais bien éloigné de vouloir traiter un pareil sujet, si opposé au genre dans lequel je travaille, j'ai adressé ce seigneur à M. Fayonat {sic) qui Ta entrepris et qui fait actuellement cet ouvrage singulier. » — Journal de Colley publié par M. Honoré Bon homme,
1. Le Verrou, gravé par Blot. Ce tableau faisait partie de la collection du marquis de Veri, collection presque uniquement composée de Français et de Français du XYin» siècle. 11 fut le pendant très imprévu, raconte la Biographie, d'un pastiche de Rembrandt. Au V^errou Fragonard donnait bientôt un pendant plus convenable : le CONTRAT que gravait Blot pour être acheté avec le Verrou, lui faire vis-à-vis, et se le faire pardonner. Au Contrat commence, chez Fragonard, cette mauvaise et froide mode de son temps, l'imitation des petits-maitres hollandais si en faveur à la fin du siècle dans l'école appauvrie. Voici les manteaux garnis d'hermine de Metzu, et la robe de satin blanc de Terburg, l'éternelle robe que tous vont bientôt se disputer et sur laquelle on ne saura plus quelle signature lire : Fragonard ou Boilh'. Là aussi commence, autant qu'on en peut juger par la gravure, la manière froide, léchée, miniaturée, de Fragonard, si contraire à la vivacité de touche de ses tableaux-esquisses qu'on a peine à y reconnaître son faire original, et qu'elle vous fait venir l'idée d'une copie. — Du Verrou, M. Walferdin possède un dessin d'une pâleur délicieuse.
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Et no l'aiit-il pas chercher Fragonard jiisquc-lji? Lîï est blotti son génie. C'est le nid du peintre et le rendez-vous de ses pinceaux. Le lit, — n'est-ce pas pour lui la scène délicieuse de la femme, le théâtre adoré, le trône douillet de son corps? Il le trahit, il le reflète en tableaux toujours nouveaux dont il encadre l'ovale dans le cercle de fleurs d'un miroir d'alcôve. Il fait jouer dessus ce que le xvin° siècle appelait « ses gaietés » ; il lâche et fait envoler à son ciel l'essaim de ses Cupidons. Il y enlève la nudité des dormeuses dans le nuage du linge. Sitôt qu'il touche à la batiste des draps, à l'oreiller foulé, aux rideaux indiscrets, à la couche en désordre, il a la flamme, la lumière, la vie, l'ivresse; il a toutes les bonnes fortunes de l'attaque vive, de l'esquisse brusque et courante. Il est sur son terrain de victoire. Il a le feu sacré du xviii'' siècle, le diable au corps, le Diable au coiys même du temps, et ce qu'il jette tout chaud à la toile est comme une caresse du Corrège, dans une page d'Andréa de Nerciat.
Le lit et tous les secrets qu'il a de» la femme, la chemise et ses indiscrétions, les effarements du réveil, les culbutes des courtes-pointes, la surprise qui renverse les têtes, les cache derrière le charmant mouvement du bras levé, les peurs qui courent à demi nues, ce premier sursaut de si jolie impudeur mettant sur pied une chambrée de femmes, le vent qui joue, le linge qui fuit, un visage qui se voile, un dos qui se montre tout du long, — comme Fragonard touche cela ! Sa verve pétille avec le
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paquet de pétards passant par une trappo de plafond, qui éclate, jette son bruit, son nuage, sa fumée, darde son jour çà et là, sur une épaule, une cuisse, une jambe, fouette tout le lit des trois amies, leur court en éclairs sur la peau ^ Ici encore Ton se sauve, l'on court, l'on crie : ma Chemise brûle ^.. c'est le feu. Voici l'eau, deux jets partant d'une trappe du plancher, et trois femmes encore : l'une fuyant, la chemise au vent, les reins fustigés; une autre dans le lit, les jambes levées, essayant de se défendre avec le drap qu'elle tend et retient du bout de son orteil ; la dernière, toute nue d'angoisse, les pieds sur le tabouret de lit, et se penchant pourvoir d'où jaillit ce déluge ^ Fragonard adore ces espiègleries du temps qui éclaboussent de lumière un corps de femme surpris dans l'inconscience du prC' mier mouvement. La niche des jets d'eau recommence dans le verre d'eau que tient au pied du lit une jeune fillette, guettant en souriant la jolie réveillée, les reins à l'air et au jour, une jambe repliée, l'autre tout allongée nerveusement sur les draps qu'on lui retire, le haut du corps et les yeux encore engourdis et pesants de sommeil, les doigts de la main retournés dans la ruche de l'oreiller*.
Mais surtout Fragonard est charmé par les jeux de la femme, le matin, avec elle-même, dans la