‹ L'art du XVIIIe siècle (volume 2)Chapitre 47 sur 72 · FK AC.ON AU · texte numérisé non relu

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oilc, qucFragonard attaque ot enlève ses paysages; 0 ne parle pas de ses paysages froids, septen- Liionaux, où il n'est qu'un pastieheur adroit, rpris d'Uobbéma et de liuysdaël, mais de ceux où il est lui, peint la nature qu'il sent, son pays, les campagnes de son souvenir, qu'il revoit tempétueuses, toutes sillonnées de ces « orages d'eau » dont la Provence, déboisée de ses sapins et de ses chênes, est dévastée pendant tout le xviii" siècle'. Ouelle longue, quelle tempête de pinceau dans l'Ohagk, ce chef-d'œuvre possédé par M. Lacaze ! Le ciel fumeux, sinistre, électrique, traversé de coups de jour blafards, l'air lourd, la chaude haleine de la terre accablée, l'agitation trépidante, la pani(iue de la Nature, l'elfarement des moutons éperdus , des grands bœufs qui mugissent, le tourbillon qui rase l'herbe, tord en écharpe la grande toile du chariot que poussent des hommes en rouge, — tout CvSt saisi dans le mouvement, et la brosse roule dans toute la scène avec le vent qui y passe.

Fragonard a été plus loin que personne dans cette peinture enlevée qui saisit l'impression des choses et en jette sur la toile comme une image instantanée. On a de lui, dans ce genre, des tours de force, des merveilles, des figures où il se révèle comme un prodigieux Fn Presto. On voit dans la galerie La Gaze quatre portraits de grandeur naturelle à mi-corps. Au dos de l'un je lis ceci écrit, me sem-

1. Essai sur l'histoire de Provence, par Bouclier. Marseille, 1785. III. 24.

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ble-t-il, de sa main : Portrait de M. de La Breieche^ peint par Fragonard en 1769, en une heure de temps. Une heure! rien de plus. 11 lui suffisait d'une heure pour camper, bâcler et trousser si fièrement ces grands portraits où se déploie et s'étale toute cette fantaisie à l'espagnole dont la peinture d'alors habille et anoblit les contemporains. Une heure pour couvrir toute cette toile ! A peine s'il jette ses touches ; il dégrossit à grands coups les visages^ les indique comme avec les plans d'un buste commencé. Son pinceau étend les couleurs en lanières à la façon d'un couteau à palette. Sous sa brosse enfiévrée qui va et vient, les collerettes bouillonnent et se guindent, les plis serpentent, les manteaux se tordent, les vestes se cambrent, les étoffes s'enflent et ronflent en grands plis matainoresques. Le bleu, le vermillon, l'orange coule sur les collets et les toques; les fonds, sous les frottis de bitume, font autour des têtes un encadrement d'écaillé; et les têtes elles-mêmes jaillissent de la toile, s'élancent de cette balayure furibonde, de ce gâchis de possédé et d'inspiré.

Ce peintre de magie, qui créait si vite du soleil, du jour et de la lumière, était fait pour peindre ces murs où le siècle ne voulait pas la nudité du blanc, pour faire jin mensonge de ciel aux plafonds sous

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lesquels les financiers et les courtisanes d'alors se sauvaient du ciel gris de Paris. Fragonard fut bientôt le décorateur h la mode, recherché, appelé, fôté par la GhausscH'-d'Autin naissante, les folies d'hôtels du quartier neuf. On le voit, en 1778, occupé à couvrir de peintures tout le salon du petit palais de volupté de la Guimard. Et déjà il a donné sur le panneau d'honneur l'apothéose, les traits, les attributs et les séductions de Terpsichore à la divinité du logis, quand, sur une brouille et sur un congé qu'elle lui donne, il se venge par ce tour, une charge d'atelier où se montre son esprit et toute sa malice. Un beau jour il se faufile jusqu'au salon, et avec la palette et le pinceau de son successeur absent, il touche, en un rien de temps, au sourire de la déesse, l'enlève, lui fait une bouche de colère, un visage de ïisiphone à laquelle ]VP^° Guimard ressemble tout à fait, lorsque, arrivant pour montrer son salon à des amis, elle entre en fureur devant la vengeance du peintre K

1. Correspondance littérature de Grimm, vol. VIII; Furue, 1831. — Le récit que M""» Fragonard faisait à son petit-rfils n'était pas tout à fait semblable au récit de Grimm. Selon elle, et elle devait être là-dessus mieux informée que Grimm, ce fut Fragonard qui donna son congé au lieu de le recevoir. Il était fatigué des grands airs et du peu d'égards de la princesse. Un jour qu'elle lui répétait pour la centième fois : Monsieur le peintre, ça ne finira-t-il pas? C'est impossible! — C'est tout fini ! lui dit Fragonard. Il prit la porte, et jamais la Guimard ne put le décider à revenir. Un détail fort curieux, c'est que plus tard, à l'heure où David n'était pas encore à Roine et vanlootisait à Paris, il vint trouver Fragonard et lui demanda son autorisation pour finir les peintures commencées par lui et dont la Guimard venait de lui commander l'achèvement. Fragonard se hâta de lui accorder sa demande, avec une grâce que n'oublia jamais, il faut le dire, la reconnaissance de David.

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Déjà, à cette époque, madame du Barry avait voulu de lui quatre dessus de portes pour Luciennes : « les Grâces, l'Amour qui embrase l'univers, la Nuit, et Vénus et l'Amour ^ »

Une anecdote, la mention d'une quittance, des traditions, c'est à peu près tout ce qui reste de ces travaux décoratifs de Fragonard. Ils ont disparu avec les murs où ils étaient, avec les maisons qu'ils éclairaient. Ils ont eu la courte éternité que la démolition fait aux pierres mêmes dans Paris.

1. Mémoires des ouvrages de peinture de Drouais, mélange des bibliophiles, 1857. Ce fut Drouais qui céda ces quatre Fragonard à M""= d>i Barry moyennant 1,200 livres. — M"'" du Barry commandait à Fragonard quatre autres tableaux où Fragonard représentait les quatre âges de la vie. Mais, à la suite d'un désaccord avec la favorite, le peintre roulait les quatre toiles qu'il emporta plus tard à Grasse, et les mit en place dans la maison qu'il y habita, en complétant son idée par une cinquième toile restée inachevée : « l'Age de la désillusion. » Fragonard eut toujours le goût de décorer ses habitations. Il fit des peintures dans sa maison de campagne de Carrières, puis dans celle de Petit- Bourg, à la décoration de laquelle il fit travailler son fils avec lui. — A Grasse, dans la maison de son parrain qu'il habita vers 1792, et où il passa le temps de la Terreur, il peignit des toiles et des dessus de porte pour accompagner sur les murs les toiles faites pour M"« d\i Barry. Son pinceau remplit même l'escalier des emblèmes de la République, d'insignes révolutionnaires, de signes franc-maçonniques, de symboles de liberté et d'images de la loi, au milieu desquels se détachent deux portraits où l'on croit voir Robespierre et l'abbé Grégoire. Nous devons ces renseignements à l'obligeance de MM. Pihoret et Malvilan. — Il faut joindre à ces travaux décoratoires de Fragonard une série de quarante-deux portraits des princes et princesses de la branche royale de Bourbon et de la branche de Condé, exécutés pour le château de Chantilly d'après les portraits originaux. Parmi ces portraits figurent Louis XVI, Marie-Antoinette, Louis XVII. Ils appartiennent au duc d'Aumale et ont été exposés pour la visite du Fine Arts Club, le 21 mai 1862.

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Le souvenir de Fragonard est presque tout entier dans les œuvres qui nous restent do lui. Derrière le peintre, l'homme paraît à peine. Qu'en sait-on? Presque rien. Qu'a-t-il laissé? Que roste-t-il de lui dans les mémoires et les indiscrétions du temps? L'anecdote de Grimm sur la (luimard, et c'est h peu près tout. Les notices, les journaux, les nécrologes se taisent sur le gracieux artiste qui a trouvé la gloire sans chercher le bruit. Avec lui, la biographie est déroutée; elle cherche vainement, ne trouve que quelques dates, des traces et comme des lueurs de sa personne. Mais quoi! Ne nous plaignons pas tant. Trop de documents, trop de faits, pèseraient, il nous semble, sur cette mémoire légère. Un rien d'histoire qui fasse aimer le peintre, ne demandons pas plus. Que son existence flotte comme dans une de ses esquisses : le demi-jour sied à cette vie de poète, et la personnalité de Fragonard est de celles qu'il plaît de voir, ainsi qu'une ombre heureuse, ayant un doigt sur la bouche.

Sa figure même échappe. Ses traits ont le vague charmant de sa vie. Sa souriante ressemblance est répandue et comme errante dans tout son œuvre, sous le visage éveillé, amoureux de ses jeunes fourrageurs d'appas, du joli garçon frisé qu'il tire do l'Armoiue. Et pour tout portrait il n'a qu'un mé-

daillon : l'cau-forte où Lccarpentier le montre en cheveux blancs, et qui laisse deviner, sous la verdeur du vieillard, toute la jeunesse de l'homme \

On sait que Fragonard, après une jeunesse de peintre, une jeunesse galante dont il garda toujours le culte de la femme, — vieux, on disait de lui que (( c'était un jeune homme dans une vieille peau », — on sait que Fragonard se maria à près de quarante ans-. Voici l'histoire de son mariage, telle que

1. On ne connaît point de portrait, du moins de portrait gravé, de la jeunesse de Fragonard. Le seul portrait peint que nous ayons vu de lui, portrait de la inème époque que l'eau-forte de Lecarpentier, est une peinture où sa main semble s'être mêlée k la main de M"" Gérard. C'est une toile toute noire et toute sombre, toute rembranesque, d'où ne sort que la blancheur d'un grand jabot et la fraîcheur souriante de son vieux visage. Ce portrait appartient à M. Théophile Fragonard,

2. Nous publions ici pour la première fois l'acte de mariage de Fragonard, copié par nous sur les registres de la paroisse de Saint-Lambert, de Vaugirard, pour l'année 1769 :

« L'an rail sept cent soixante-neuf, le dix-sept juin, vu la permission k nous adressée par messire Chapeau, curé de Saint-Germain de Lauxerrois eu datte du quinze de ce mois de célébrer le présent mariage, vu la publication d'un ban faitte pour Tépoux et l'épouse en l'église cathédrale et paroissiale de Grasse en Provence le troisième dimanche après la Pentecôte sans opposition comme il nous appert par le certificat portant les extraits des parties en date du cinq juin dernier, légalisé le même jour, dispense des deux autres bans accordée par Mgr l'évêque de Grasse en datte du quatre juin dernier insinué et contrôlé le cinq, vu aussi la publication d'un ban faite pour l'époux et pour l'épouse en la paroisse de Saint-Germain de Lauxerrois le vingt et un mai dernier, sans opposition, comme il nous appert par le certificat de Monsieur Armer}' vicaire de laditte paroisse en datte du quinze du présent dispense des deux autres bans accordée par Mgr l'Archevesque de Paris, en datte du vingt-sept mai dernier portant permission de fiancer le même jour signé Christophe archevesque de Paris, insinué le même jour signé Chauveau, vu le consentement des père et mère de la future passé devant le conseiller du Roy notaire garde note k Grasse du septième de septembre de l'année dernière, légalisé par M. Detaudou conseiller du Roy lieutenant général en la sénéchaussée de la ditte

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nous Ta racontée son petit-lils. M"*" Gérard, raînoc des douze enfants d'une famille de distillateurs de Grasse, avait été envoyée et placée par ses parents h Paris chez un de leurs confrères, du nom d'isnard, pour se former au commerce et gagner là sa vie. Mais la jeune lille n'avait aucun goût pour cet état. Elle s'amusait de peinture à l'eau, de coloriage, peignait des éventails. Bientôt elle reconnut qu'il lui manquait les conseils et les leçons d'un peintre. Gomme elle s'enquérait à qui elle pourrait s'adresser, on lui parla d'un compatriote, de Fragonard; et Fragonard à qui on s'adressa dit qu'elle n'avait qu'à venir chez lui. Les leçons amenèrent l'amour et le mariage. La femme de Fragonard n'était point jolie. Un portrait d'elle, que possède M. Théophile Fragonard, nous la montre vers la quarantaine, avec des traits forts, des méplats sensuels, de per-

ville de Grasse en date du cinq juin dernier, cejourd'huy ont été mariés avec notre permission et ont reçu la bénédiction nuptiale de M''° Jean- Bapliste-Augustin Granchier prêtre licencié es loix et vicaire de Saint- Germain de Lauxerrois, sieur Jean-Honoré Fragonard, peintre de l'académie royalle, fils majeur de Frani^ois et de défunte Françoise Petit ses père et mère d'une part, et D"= Marie-Anne Gérard fille mineure de Claude et de Marie Gilette ses père et mère d'autre part, tous deux de fait domiciliés au Louvre paroisse Saint-Germain Lauxerrois en de droit de Téglise cathédrale et paroisiale de Grasse en Provence, ont assisté du côté l'époux François Fragonard son père bourgeois de Paris demeurant au Louvre, François Grognet de cette paroisse et du côté de l'épouse Jean Gérard sou frère bourgeois de Paris y demeurant marché Neuf paroisse Saint-Germain le vieux. M'"" Denis Martial Cochemer prêtre de Saint-Germain Lauxerrois y demeurant, lesquels témoins nous ont certifié des âges, domiciles, libertés et catholicité des parties ainsi que dessus et au désir de l'ordonnance ont signé : Fragonard, Gérard, Cochemer, Fragonard, Grognet, Granchier, A. Rousselle. curé. »

çants yeux noirs sous d'épais sourcils, un nez gros et court, une grande bouche, une coloration brune, des cheveux d'un brun ardent, je ne sais quel air réjoui et passionné de forte commère hollandaise chauffée au soleil du Midi ^ Quand M™*' Fragonard accoucha de son premier enfant, d'une lille qui devait mourir à dix-huit ans ^ elle dit à son mari qu'elle avait au pays une petite sœur de quatorze ans, qui lui serait bien utile pour l'aider à élever et à soigner son enfant; et c'est ainsi que M''° Gérard entra dans la famille pour n'en plus sortir. Au bout de peu de temps, Paris lui donna son coup de baguette; elle dépouilla sa naïveté, sa gaucherie provinciales; et de laide qu'elle était comme sa sœur, elle se fit, en devenant femme, jolie, môme belle. Les plus beaux yeux noirs, l'ovale le plus pur, un dessin de figure romain, la faisaient comparer à une tête de Minerve, et dans les premières années qui suivirent la mode pour les femmes de ne plus porter de poudre, elle faisait sensation au théâtre avec le style de sa beauté.

Tout naturellement, rancienne pelnlresse d'éventails n'avait pas quitté ses pinceaux, aux côtés de son mari. Elle s'était mise, sous sa direction, à pein-

1. Un autre portrait de M""= Fragonaril, dessiné à l'eicre de Cliino piir sou mari, existe au musée de Besançon, provenant du leijs de larchitecte l'àris.

2. Je possède une étude en pied de cette fille de Fragonard, sans doute faite qui'l'jue tciii[)s avant sa mort, une très légère et très magistrale étud(* au ci'jiyon noir authentiquée par la signatire de Théophile I'':Mi;oaaid (pi; a reconau sa lanlt-.

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dro des miniatures, assez difficiles à reconnaître des miniatures de Fragonard, du moins quand Fra^onard y a mis sa retouche et sa griffe'. Il se trouva que la petite sœur aima, elle aussi, la peinture, qu'elle en avait un goût encore plus décidé et plus heureux: charmante rencontre qui fit de M"'' Gérard, à l'imitation de M"' Mayer et de M'''^ Ledoux, les élèves de Prudhon et de Greuze, comme la pupille des leçons de son beau-frère, la filleule du talent de Fragonard.

Sur cette fraîche liaison de goûts et de sympathies, je trouve cette note presque touchante au bas de l'épreuve du Franklin que possède M. Walferdin : Gravé par Marguerite Gérard^ à l'âge de seize ans, en 1772. Hommage à mon maître et bon ami Frago. Marguerite Gérard, (v Le bon ami, » c'est ainsi qu'elle appelle le Maître qui a mis à ses tout jeunes doigts la pointe de Teau-forte, maintenant sa main d'écolière, lui jetant par-dessus l'épaule le conseil^ l'avis, l'encouragement; initiation charmante où le professeur touchait à tout moment à l'émotion d'une main de femme, au remercîment de son sourire, doux travail en com-

1. On trouve mention de miniatures de M'"'' Fragouard dans plusieurs ventes du wiiP siècle, et spécialement dans la vente du marquis de Veri. Le catalogue annonce de M'"'= Fragonard, au n» 81 : « Huit miniatures très précieuses et touchées avec toute la légèreté et la grâce possibles: elles représentent des têtes de jeunes filles et de jeunes garçons, toutes d'une vérité et d'une fraîcheur de ton qui ne laisse rien à désirer, elles seront vendues par couples. » On retrouve des miniatures de M™* FYagonard aux expositions de 1779 et de 1782, et un critique dit de la miniaturiste : « Cette artiste, émule de Rosalba, a fixé l'attention des artistes et des amateurs par la légèreté de sa touch<' et sa couleur agréable. »

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